Lisbonne, dernière marge
Troisième Partie. La Multiplication des Doubles dans L’œuvre Posthume D’eva Rollnik
TROISIÈME PARTIE
LA MULTIPLICATION DES DOUBLES
DANS L’ŒUVRE POSTHUME
D’EVA ROLLNIK
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Mon père avait une tête de stalker, et un stalker en général reproduit sur son visage toutes les caractéristiques d’un hunter : yeux rapprochés, presque transparents, capables de suivre à cent mètres les hésitations d’une fourmi sur une planche, front dur, tempes creuses, ravinées sous les tendons apparents, pommettes qui pouvaient servir d’armes dans un combat au corps à corps. Je me rappelle également ses crocs de chien. Lors d’un rêve récent, je l’ai revu ; il venait de briser la nuque d’une des femmes qui animaient la brigade Eva Rollnik ; un claquement des mâchoires avait suffi ; la colonne vertébrale saillait en haut du dos, hors de la peau, une épine crayeuse ; la tête d’Eva Rollnik s’était affaissée sur sa poitrine, dans une position immonde ; elle continuait à former avec ses lèvres des paroles que l’on n’entendait pas. Mon père ne connaissait pas le sourire quand nous nous trouvions ensemble, et j’avais toujours plus ou moins l’impression qu’il me subissait comme une entrave organique à ses gestes, qu’il estimait mes forces insuffisantes, indignes de lui et donc gênantes. Il possédait une morphologie de beater, trapue et coriace, des jambes pas trop longues, qui le soutenaient sans faiblir, lorsqu’il courait pendant des heures.
Le matin, nous nous entraînions sur les trottoirs, avant le lever du jour. La voiture de police nous déposait sur une avenue déserte de banlieue, dans un paysage de terrains vagues, de casernes et de gazogènes géants, éclairés par des projecteurs. Nous prenions la direction du centre de la ville. Dès les premières inspirations, l’humidité râpeuse de la nuit nettoyait les recoins tièdes où en moi le sommeil avait pensé se réfugier. Aussitôt imbibé de cette obscurité toute fraîche, le tissu profond de mon corps se réveillait véritablement, s’épanouissait. Sous la lueur des réverbères, le dos de mon père brillait, ses épaules jouaient avec aisance, moulées par le coton noir de son blouson. J’accélérais le rythme de mes pas, afin de conserver entre nous une distance honorable.
Nous étions seuls. Nous foulions un tapis d’insectes morts, en toute saison. Il y avait peu de différence entre l’hiver et l’été, et les nuits chaudes favorisaient l’éclosion de milliards de papillons sans nom et sans couleur, à première vue robustes, en réalité tout aussi vite condamnés à périr que des éphémères. Les cadavres jonchaient l’asphalte. Souvent, des cadavres vibraient encore, et parfois ils tentaient de feindre la vie en pagayant, ventre en l’air, une danse circulaire. Nous écrasions d’effarantes quantités de bestioles. Les lignes, les boulevards se succédaient. Aux carrefours nous ne ralentissions pas, car le trafic urbain n’avait pas débuté encore. Nous courions sous les arbres, puis à découvert. Puis de nouveau sous les arbres, des platanes et des tilleuls qui, à cause de l’heure, embaumaient moins. Le monde se réduisait à des repères fuyants, troncs et becs de gaz, se réduisait au bruit de notre respiration régulière, à la sensation de massacre sous nos semelles, au ronronnement lointain de la voiture, qui avait pour instruction de ne pas nous importuner, sinon en cas de danger extrême.