Lisbonne, dernière marge
Première Partie. L’abjuration des Échos Chez Konrad Etzelkind
PREMIÈRE PARTIE
L’ABJURATION DES ÉCHOS
CHEZ KONRAD ETZELKIND
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Parmi les figures du IIe siècle qui nous intéressent, il en est une, celle du policier Konrad Etzelkind, dont il a été d’usage d’expliquer (ou plutôt de justifier) les agissements au moyen de théories psychiatriques aujourd’hui tombées en désuétude.
On sait combien la quête anxieuse d’une identité a été centrale dans la pensée du IIe siècle, et avec quelle persistance le problème de nos origines a occupé le devant de la scène littéraire jusqu’à la dernière décennie du IIIe siècle. On sait que l’angoisse a constitué un phénomène permanent au cours de cette durable période de la Renaissance, qui souvent vacilla sous le chaos intellectuel, les incertitudes, les manipulations sanglantes, et faillit s’enliser dans une mauvaise compréhension des mécanismes régissant la société. De nombreuses hypothèses de travail, erronées et pessimistes, se construisaient autour du thème obsessionnel de l’hérédité, compliquant la question sans la résoudre. Dans ce cadre est apparue une analyse psychiatrique des faits et gestes de Konrad Etzelkind.
On a voulu voir dans cette haute créature de l’ombre – responsable de la lutte contre les cellules déviantes – une victime des inquiétudes irrationnelles de l’époque. Non sans légèreté, on lui a attribué des motivations personnelles équivalentes à celles qui hantaient les collectifs littéraires qu’il devait mettre hors d’état de nuire. Plusieurs textes – à diffusion restreinte, certes – ont ainsi repris à propos de Konrad Etzelkind la thèse abracadabrante du « complexe d’orphelinage » ou de la « faille d’ascendance directe » (pour citer le jargon en vogue chez les ethno-psychologues du IIIe siècle) : à lire ces lignes, obscures, touffues, on obtient l’image d’un homme à l’esprit dérangé, qui n’aurait pu, par conséquent, accéder à d’importantes fonctions policières. Prenons pour exemple le second chapitre d’une des rares biographies consacrées à
Etzelkind, 1 Portrait du carnassier en costume de héros ; ce chapitre débute par le paragraphe suivant :
« Konrad Etzelkind a symbolisé, pendant au moins une décennie, la froideur calculatrice, l’intelligence associée à la violence (implacable) d’un exterminateur. Toutefois, derrière l’esprit tout entier voué à sa tâche de salubrité publique se dessinait une constante secrète. Nous faisons allusion à cette plaie béante, jamais cautérisée, à ces interrogations quotidiennes qui concernaient l’absence d’un père dans sa mémoire. Il convient ici de rappeler que la fin du IIe siècle a été ravagée, dans le monde de la critique et dans les cercles littéraires, par les soubresauts d’une enquête métaphysique qui prétendait éclaircir l’énigme des origines de l’individu. Qui sommes-nous ? se torturaient les uns et les autres, incapables de fournir une réponse satisfaisante. Où plongeaient nos racines, en effet, dans quelle terre, pourquoi avions-nous tant de mal à nous les représenter ? Dans leurs publications, les brigades entretenaient une panique douloureuse sur ce sujet. Leur désespoir sans issue n’est pas étranger à l’extrême brutalité avec laquelle Konrad Etzelkind s’appliqua à les faire taire. Car cette souffrance, cette frustration, éveillaient des échos dans l’âme du policier. N’en doutons pas : lorsqu’il accomplissait son devoir, il obéissait en même temps à des motivations malsaines. Il réalisait une sorte d’abjuration acharnée de ces échos qu’il voulait nier – et qu’il effaçait en lui de manière sacrificielle. Et tandis qu’il réduisait au silence les chantres de l’intranquillité, à l’intérieur de sa conscience il refermait le mur derrière lequel geignait son complexe d’orphelinage. »
Pareilles élucubrations, cela va sans dire, n’ont aucun fondement. Mais notre but n’est pas d’accabler le commando Emma Wagner, dont ni la présence ni l’absence ne contrarièrent le débat des idées au IIIe siècle. Rendons-lui, au contraire, hommage à titre posthume. Il se trouve qu’un document, paru bien après le Portrait du carnassier, confirma les intuitions hâtives, fantaisistes, d’Emma Wagner. Un document que le lecteur sera invité à découvrir ici, car nous avons de bonnes raisons de supposer qu’il n’a jamais consulté la série des Mélanges paléographiques d’où nous l’avons désenvasé.
Au Ve siècle (très loin, déjà, des transes et des alarmes de la Renaissance), les Archives Frankhauser procédèrent à une exhumation de manuscrits non publiés, mais déposés aux Archives durant la seconde moitié du IIe siècle. Plusieurs équipes de chercheurs (parmi lesquelles la commune reconstituée Sarah Tiedemann, le groupe d’assaut Uwe Heissler, et d’autres) furent conviées à dépouiller cette montagne archéologique. Aucune découverte essentielle ne couronna ce travail, ce pourquoi la montagne, après des années de fouilles infructueuses, retourna à sa poussière. Néanmoins, dans l’intervalle, une série de cahiers d’études avaient vu le jour : les Mélanges paléographiques. Assommants volumes, qui rendaient compte semestriellement de l’orientation des recherches – si ce terme peut s’appliquer pour définir le monotone piétinement des spécialistes.
De ces cahiers, nous extrairons une demi-douzaine de pages. Feuillets inattendus, qui se rapportent au cas Konrad Etzelkind sans que quiconque l’ait noté jusqu’à aujourd’hui. La commune reconstituée Sarah Tiedemann ne se préoccupe pas de déterminer qui est leur auteur. Elle les sélectionne, avec d’autres documents anonymes piochés ici ou là
dans son secteur attitré du champ de fouilles 2, afin d’illustrer un propos qui lui tient à cœur (et que nous abandonnerons aux amateurs de valeurs creuses) : « Les rites magiques de translation dans l’imaginaire des écrits privés du IIe siècle ». Fumées théoriques et bavardages, il n’y a pas là de quoi nous intéresser.
En revanche, nous nous pencherons sur le bizarre récit que reproduit la commune reconstituée. Et nous formulerons des réflexions bien éloignées de la « magie » et des « rites de translation ». En particulier :
Le texte exhumé ne se rattache à aucun des genres littéraires en vigueur à l’époque, même si l’on y ajoute les diverses monstruosités qui fleurissaient dans la « littérature des poubelles ». On peut en déduire qu’il n’a pas été composé par un collectif critique ou artistique du IIe siècle.
Les noms, indices et références qui parsèment les lignes renvoient, sans ambiguïté, aux « affaires » que suivait précisément Konrad Etzelkind et nul autre.
L’objet provient d’un fonds strictement anonyme (Setter WOLFF 1010). Il n’avait même pas été répertorié avant l’inventaire dirigé par le groupe d’assaut Uwe Heissler. Cela signifie qu’il a franchi le bureau des enregistrements de façon non réglementaire. Comment ? Simple extension des ruches, les ouvrières aveugles des Archives restent bien sûr hors de cause. Seul un policier jouissant de droits exceptionnels, un de ces rares hommes en qui les ruches avaient pleine confiance, pouvait accéder aux galeries où les documents étaient conservés.
Devrons-nous exposer en clair, point à point, ce qui ressort de nos réflexions ?
Sous le fallacieux prétexte d’une enquête extraordinaire, un très haut cadre de la police a traversé le sas de la salle des enregistrements, est descendu dans les ténèbres des Archives, s’est délesté de brouillons intimes qu’il jugeait compromettants, mais qu’une faiblesse, qu’une nostalgie quelconque lui interdisait de détruire ; il a caché sur une étagère vide un cahier (au moins un cahier) non catalogué, le condamnant ainsi à un silence définitif. Puis il est remonté à la lumière, il a retraversé les barrages hermétiques, laissant dans les souterrains les ouvrières aux yeux clos ; il a poussé la porte et il a regardé avec satisfaction, avec un sentiment de soulagement, les tilleuls de l’avenue Woldemar-Frankhauser.
Voilà ce qui a dû se produire, ce que Konrad Etzelkind a accompli, un beau jour d’été ou d’hiver de la fin du IIe siècle.
Nous ne croyons pas, nous l’avons dit, aux complexes parentaux, filiaux ou autres élucubrations décadentes des biographes d’Etzelkind. Mais nous admettons qu’il existe un mystère. Il faut reconnaître que le comportement décrit ci-dessus chevauche allègrement la frontière entre équilibre mental et aliénation.
On va lire à présent ce texte. Par paresse (sinon par amour de la dérision), nous conserverons le titre absurde sous lequel il figure dans
l’article de Sarah Tiedemann3.
SETTER WOLFF 1010, UNE RENCONTRE MAGIQUE DES PARALLÈLES
Souvent, avec mon père, nous allions en promenade sur les vieux ports chinois.
Mon père possédait une tête rude de beater, de hunter, de stalker. Avant le départ, il lui arrivait de se tourner vers moi, de me considérer et de dire : entre ses dents, s’adressant à moi, peut-être, ou à lui-même : le monde n’est pas de porcelaine, et malgré tes efforts il ne se brisera pas sous tes doigts. Puis nous partions, nous nous enfoncions dans la muraille. J’étouffais, les pierres m’écorchaient les hanches, l’obscurité nous momifiait pendant des heures. Parfois il me semblait qu’une masse d’eau inconcevable pesait au-dessus de nous. Nous avancions dans l’encre, en écartant des draperies : dans les odeurs d’encre que répandaient autour de nous les poches odieuses des seiches, les glandes des calmars, le bulbe visqueux des poulpes : dans la poussière des cuirs jamais tannés, des pelures, lorsque nous approchions de notre but.
Sur les quais s’entassaient des caisses de poissons desséchés dont mon père demandait en vain les noms, aux pêcheurs assis comme des grenouilles maigres, près de leurs lignes en désordre. Ils fumaient en silence, sans lui répondre ; ou crachaient devant leurs pieds en feignant de ne pas nous voir : devant ses pieds. Le sol était couvert d’écailles et de copeaux, la salive aussitôt se perdait, absorbée par les rognures, aussitôt devenue saumure ou sable. Mon père essayait de prononcer quelques phrases dans la langue des marins, elle-même chargée d’iode et d’écume et durcie, ou sombre comme l’intérieur des jonques, ou ébréchée comme les coquilles servant à écoper la vase, ou verruqueuse comme un leurre pour les requins. Il articulait une poignée de questions à propos de poissons, de filets, de prises fabuleuses, de monstres marins hissés par mégarde depuis les grandes profondeurs. Mais de sa gorge mal entraînée sortaient des sons trop barbares pour une oreille humaine. Au premier signe d’impatience, il s’interrompait, renonçait à éclaircir les secrets de ces êtres hostiles, effrontés, qui ne devaient éveiller ni sa sympathie ni sa confiance.
Et nous allions un peu plus loin.
Il y avait pour moi mille choses passionnantes dans le port, mille recoins ; partout piaillaient les rats, crissaient les cancrelats géants, en grappes mouvantes, feulaient, organisés en hordes, des chats incaressables. Toutes ces bêtes se méfiaient des hommes, et se méfiaient de leurs chaudrons frémissant dès quatre heures, en plein après-midi, au fond des cours où la fumée du charbon stagnait ou serpentait, ou enflait, ou rampait, en volutes malhabiles. Mille boutiques se succédaient, puantes, tenues par des vieilles édentées dont nous ne pouvions établir avec certitude si elles nourrissaient bienveillance ou malveillance à notre égard ; elles n’ôtaient pas la pipe de leur bouche pour nous crier dans l’oreille ou nous postillonner sur la figure des syllabes incompréhensibles ; elles soufflaient sur nous une haleine à côté de laquelle les durians pourris qu’elles essayaient de nous vendre, ou du moins de nous inciter à flairer, avaient soudain des allures de plantes balsamiques. Nous foulions mille passages de plancher branlant, sous lesquels clapotaient des casiers à crustacés, nous enjambions des déjections de tout ordre ; les uns et les autres répandaient leurs ordures avec une désinvolture suprême, une indifférence suprême aux allées et venues ou à la bousculade. Nous piétinions dans le grain pourri, les crottes, l’urine, dans les boyaux de pieuvres et les cartilages de raies, nous étions poussés par la foule, happés par la foule, englués.
Et donc nous allions un peu plus loin et nous progressions sous une enveloppe d’air humide et de cohue, et nous nous sentions un peu saouls, un peu amers, d’avoir tant de mal à nous orienter dans le labyrinthe surpeuplé qui s’étendait derrière les quais.
Mon père poursuivait son idée, qui était de se rendre chez une vieille amie d’enfance, dont il m’avait (non sans menaces effroyables et appels réitérés à mon sens de l’honneur) prié de tenir l’existence secrète. Cette femme a échoué là, prétendait-il, à la suite des désastres qui ont suivi la disparition d’Inge Albrecht, qui ont suivi la volatilisation (je reproduis son discours mot à mot) de Verena Goergens. Il y a derrière elle, continuait-il, un vaste abîme non comblé, non refermé, où elle serait immanquablement aspirée à la moindre indiscrétion de ta part, me tançait-il, mais en nous entraînant aussi toi et moi dans sa chute. Je ne comprenais à peu près rien de ce qu’il me disait. Tu as bien compris ? insistait-il. Tu entends bien ? En nous entraînant tous deux à notre tour dans une aventure où nous serions équarris et dépecés comme elle, au milieu d’atroces souffrances et éclaboussures. Vu ? Car, concluait-il, entre ses dents, le monde n’est pas de porcelaine, et les liquides qui l’abreuvent, murmurait-il, ne sont pas des thés parfumés.
Au-dessus des maisons sans étage, bâties autour de piliers de bois avec des nattes, avec des plaques de rotin, des bambous entrelacés, ocre, ocre-brun, ocre-gris, où les araignées même énormes restaient invisibles, au-dessus des ruelles étroites, roulait un ciel de plomb, qui charriait la pluie et une chaleur jamais clémente, toujours excessive, malsaine.
Nous nous arrêtions, pour finir, en face d’une boutique qui se différenciait des échoppes voisines par peu de chose ; peut-être par l’absence de jarre d’eau croupie devant la porte ; ou par le point utilisé pour réparer les déchirures de la moustiquaire : d’infimes détails. Ceci encore, toutefois. Sous l’amoncellement vertical des cloches et des lanternes accrochées à une poutre, et comme égarée parmi les caractères calligraphiés, illisibles, il y avait une inscription dans un alphabet qui me déconcertait moins : une ligne horizontale sur un carré d’étoffe, des lettres approximatives, tracées sans plaisir ; une enseigne, somme toute, rebutante. IMPORT-EXPORT , dépôt K. Raspe.
C’est là que vivait et travaillait l’amie de mon père.
Le local était petit, mal aéré. Quand la bouderie prenait le pas sur mes autres sentiments, je me renfrognais en songeant que je préférais, que j’aurais préféré atterrir dans une boutique administrée par une authentique vieillarde chinoise, dans un capharnaüm où chaque fruit pouvait raconter des vergers bizarres sous la lune, chaque légume, l’odeur des rizières immobiles, chaque languette de viande, chaque poisson mutilé, une histoire de billot ou de capitaine pirate ; une boutique dont le plafond laissait goutter, en même temps que les cafards, des larmes laquées, réglissées, et des rêves. Par contraste, le dépôt de Katalina Raspe correspondait à un monde terne, rogné par la rigueur des étagères, peuplé de bocaux étanches, de boîtes étiquetées ; un univers, en résumé, aussi bien rangé et ordonnancé qu’un cercueil. Du moins était-ce là mon impression, au tout début, lors des premiers voyages, quand j’avais décidé que je me méfierais de Katalina Raspe et que je ne l’apprécierais sous aucun prétexte. Je n’avais rien compris encore. Il me semblait que l’amie de mon père habitait au fond du vieux port chinois comme si elle était déjà morte.
Mon père se retirait derrière les tentures crasseuses, au cœur de l’ombre, en compagnie de Katalina Raspe, et je restais en sentinelle près du comptoir d’import-export, redoutant le silence et la géométrie des étagères, suffisamment initié néanmoins au maniement de l’argent et au contenu des boîtes pour accueillir les clients, refuser leurs premières propositions risibles, mesquines, et marchander longuement ensuite, afin de faire remonter le chiffre de la transaction jusqu’à la valeur en usage dans la ville, valeur qui était indiquée en lettres discrètes sur la planche où j’étais allé chercher le produit ou l’objet : selon un code que j’oubliais d’une fois à l’autre, mais qu’il ne me fallait guère plus d’une minute pour réapprendre. Je vendais des clous, à l’unité, des tubes de pommade pour les brûlures ou les blessures ouvertes, des lotions contre les démangeaisons, des rustines, des pièges à souris, de la poudre noire, des crayons de graphite, des boucles d’oreille, du fil de cuivre, et très peu de produits alimentaires : seulement des colorants pour pâtisserie et de la présure, conservés à l’intérieur de fioles naines que j’avais reçu pour instructions de vendre entières, malgré les réticences navrées de mes interlocuteurs qui n’en désiraient que quelques gouttes.
Il arrivait qu’un courant d’air entrouvrît ou soulevât le rideau qui séparait l’entrepôt de son arrière-boutique, et, au lieu d’apercevoir entre deux moitiés de dragons mon père et Katalina Raspe, que tout ce temps j’avais imaginés nus, dans une buée de gémissements, de soupirs retenus à cause de moi, que j’avais imaginés enlacés sur la natte, peut-être environnés de remugles de sueur tiède et d’opium tiède, se regardant intensément après leur étreinte sans cri, ou bien encore emmêlés l’un à l’autre, se caressant, les yeux fermés, ou bien pupilles hallucinées, démesurées comme l’harmonie de leur silence, jouissant en pleine obscurité, car je supposais que la porte communiquant avec la rue voisine aurait été verrouillée, la persienne en toile de riz abaissée, et que le jour filtrant par les interstices ne suffirait pas à leur assurer un peu de pénombre, au lieu de tout cela je constatais avec soulagement que la pièce était vide, à l’exception des caisses de la réserve, auxquelles s’appuyaient des coussins de velours fade, aux teintes délavées, bleu délavé, beige délavé, vert olive. La porte béait, et dans l’ouverture s’engouffrait une brise lourde, soufflait un parfum de volaille éplumée, jetée vive ou agonisante, ou faisandée, dans une sauce à l’huître ou à l’anguille.
J’allais pousser la clenche à la porte de l’arrière-boutique. Et alors je me sentais maître de cet endroit, installé à mon compte dans le vieux port, commerçant échoué là pour y vivre, pour y économiser sou à sou de quoi se payer des obsèques décentes, avec tambourins, orchestre de flûtes et pétards. Je me voyais grigou, rapace, peu remué déjà par le souvenir de mes désastres personnels, par la conscience d’un vaste abîme creusé derrière mes talons, m’interdisant tout retour vers le passé (je ruminais les avertissements de mon père). Et je sortais sur le seuil de mon magasin, je me plantais comme un crabe obséquieux, à la frange de ce flot criard dont la moindre vaguelette me râpait le visage, tant il était chargé d’indifférence à mon égard. Les odeurs fortes vagabondaient depuis les nasses suspendues aux cabanes voisines, depuis de malpropres casiers à crevettes où se décomposait à vue d’œil la récolte de l’avant-veille, depuis les rigoles où circulait l’eau brune ou noire, ou rougie par suite d’une préparation culinaire un peu féroce. Je quittais mon poste, je rejoignais la touffeur de l’entrepôt, glissant tout d’abord le flanc, puis la tête, entre les lanières poisseuses destinées à gêner l’invasion des mouches, mais qui contrariaient surtout leurs velléités de sortie. Le spectacle de la rue m’avait à tel point dérangé que j’étais tenté soudain d’attiser la pipe à opium qui gisait éteinte sous le comptoir. J’avais envie d’oublier que le monde n’était pas de porcelaine et qu’on ne le transportait pas d’un endroit à l’autre, rassurant et familier, comme son bol.
Je fumais, parfois mon père revenait, parfois non. Je me trouvais seul dans le brouhaha de la ville, je m’efforçais de raidir mes traits pour acquérir une physionomie de beater, de hunter, de stalker. J’étais obsédé par l’idée de la complicité qui liait mon père et Katalina Raspe, et, dans le délire de l’opium, je ne savais plus qui je devais jalouser, lui ou elle – mon père, parce qu’il pouvait refermer les bras autour de Katalina Raspe, ou Katalina Raspe, parce qu’elle connaissait mieux que moi le mystère de mon père.
1. Œuvre de l’insignifiant commando Emma Wagner (on remarquera à travers ce titre qu’au
IIIe siècle la police n’avait toujours pas bonne presse, même chez ceux qui pourtant se chargeaient de chanter ses louanges).
2. Pour les fanatiques du détail : la cote OBERO 246 TT BRAUN.
3. Les rites magiques de translation : analyse d’un aspect de l’imaginaire dans les écrits privés du IIe siècle,
commune reconstituée Sarah Tiedemann, in Mélanges paléographiques, no 8.
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