Lisbonne, dernière marge
II. Thuni Thuni
Il hérita d’une tâche délicate. Il devait identifier les littérateurs qui se cachaient derrière les premières Shaggås, établir leurs intentions et, dans le cas où ils seraient liés à des cellules subversives de notre organisme, il devait les éliminer.
II. THUNI THUNI 3
Le groin désenvasé, les narines écartées afin de mieux ausculter sa route, l’homme se dirigea vers ce qui bougeait. Tout là-bas, il avait distingué un mouvement. Oui, il avait perçu une ondulation vivante. À main gauche, là ! Une forme qui courait, oui ! Brillante, oui ! Agile ! Qui se déplaçait ! Juste en contrebas ! Il stoppa net, il ne pouvait aller plus loin. Finalement, non, c’était de l’eau. Rien de plus. La rivière glougloutante, entre les dalles, sur le béton. Il se figea au bord de la cassure. Une demi-phrase éclatait sur ses lèvres, au milieu des grumeaux irisés de la bave.
SINCHI MACHU MAYU 4 , MANCHAY MACHU PUNI LLOQSINA !...
Personne. Ou plutôt si. Sous les toits, à une fenêtre. Une ombre. Mais comment la renifler, avec ces ruisseaux qui éteignent les murailles ! Là-haut, contre le ciel. Une ombre qui lui ressemble, qui l’examine. Puis tout s’efface.
Une ombre qui lui ressemble, qui se dissimule contre le ciel ? Mauvais. Il avait quitté son observatoire à la frange de la rivière et il remontait vers les quartiers les moins éboulés. Il remontait, par les caves et les passerelles. À tout instant il butait sur des débris de canalisations, des planches. Il contourna des puits qui attendaient une maladresse de sa part pour l’engloutir. Il se pencha. Des crevasses, et au fond l’eau, pestilentielle, ou le feu, qui se rassemblait, pour mugir.
À cause de l’orage menaçant, ou de la boue, à cause de la fumée peut-être, l’obscurité ne cessait d’augmenter. Il se retourna brusquement. Quelqu’un se faufilait dans un creux de pierre. Il allait se remettre à pleuvoir. En bas, en haut, le ciel ou la terre déchirés, et dans les déchirures eau et feu s’amassaient, pour vomir.
Mon père courait sur l’avenue Woldemar-Frankhauser, et tantôt il longeait le trottoir opposé aux Archives, tantôt il rasait l’imposante façade du bâtiment. Je sais que la dépense physique ne contrariait pas le fonctionnement de son esprit ; j’essayais de l’accompagner, là aussi, je m’obligeais, pour fouetter ma mémoire, à des exercices de récitation ; l’une après l’autre, je déclamais en moi-même les sept séquences de la Shaggå du Ayarirpu, ou ce que j’en avais retenu, car la troisième séquence se refusait à refaire surface, soulignant, par son absence obstinée, que mes forces mentales ne supportaient pas la comparaison avec celles de mon père.
Le jour ne s’était pas levé encore. Le souffle chaud de la nuit emportait le bruit de nos pas jusqu’à la voiture de la police, au-delà du quartier du ministère, dans les rues endormies, et plus loin, jusqu’aux casernes, jusqu’aux énormes gazomètres qui fournissaient à la ville l’énergie, la lumière, et plus loin peut-être, jusqu’aux enceintes protégeant les ruches. Mon père dépassait l’extrémité de l’avenue, s’approchait des gazomètres, effectuait un demi-tour et reprenait la direction des Archives Frankhauser. Pour moi, qui galopais sur sa trace, ces changements de cap représentaient des secondes privilégiées, les moments où je pouvais contempler sa figure et scruter ses yeux de stalker, alors qu’il était en pleine tension musculaire, au sommet de son élan, au sommet de son raisonnement. Il n’y avait pas la plus petite goutte de sueur sur sa peau, que les réverbères éclairaient de façon brute. Quand nous nous croisions, il ne me jetait pas un regard. J’avais le souffle déjà court, les joues humides, constellées de moucherons morts que je n’avais pas eu le temps d’essuyer avant sa volte-face. Manifestement, il voyait en moi une quantité négligeable, et il préférait se consacrer à ses constructions intérieures plutôt que de s’interrompre pour m’adresser une parole ou un signe d’encouragement.
La Shaggå du Ayarirpu avait établi à sa naissance la forme académique immuable qu’allaient prendre, par la suite, les nombreux exercices littéraires qui se réclameraient du genre. Une Shaggå se composait de sept petits tableaux ou séquences, d’une longueur identique (jusqu’à la maniaquerie). À ce corps dépourvu de progression dramatique (on substituait à celle-ci un système de balayages successifs, associés à des glissements oniriques) se greffait un commentaire, destiné à orienter la réflexion du lecteur peut-être décontenancé par un texte où abondaient symboles, légendes subverties et paraboles non décryptables. Le commentaire n’obéissait pas à des règles strictes, cependant on pouvait y relever certaines constantes : son bavardage avait pour but d’attaquer, au moyen d’une argumentation allusive ou polémique, les valeurs fondamentales sur lesquelles la Renaissance faisait reposer son sens du réel (sens de l’espace, du temps, du temps historique, de la nature biologique de l’homme, de l’organisation sociale humaine).
Pour mon père, la chose était entendue : les trois premières Shaggås, sous prétexte de promouvoir une nouvelle esthétique, avaient infiltré dans les esprits l’inquiétude, le doute, et des habitudes de méfiance à l’égard des principes de base de la Renaissance. Des habitudes de révolte. Et il n’est pas dans les usages que la police apprécie ce genre de plaisanteries.
Lorsque se terminait l’avenue Woldemar-Frankhauser, cette géante artère qui coupait la cité en deux moitiés presque égales, nous rebroussions chemin sans changer de rythme. Nous courions depuis déjà une heure et demie, et l’aube tardait encore. Tilleuls, marronniers et platanes alternaient avec de grands espaces sans végétation. À un tiers du parcours, mon père longeait les palmiers et les peupliers du parc Helmut-Frankhauser. C’était un endroit où s’imposaient les essences violentes des lilas, alors en pleine floraison. Des pétales traînaient sur le trottoir, de petites fleurs régulières que le vent entassait à la lisière de la pelouse. Sous la lueur des becs de gaz, tous ces débris semblaient très pâles et comme frappés de langueur. Je respirais à fond, avec volupté, mais très vite le square s’évanouissait derrière nous et nous frôlions de nouveau les murs crépis, les porches aveugles, les ministères d’où s’échappait une poussière permanente, ainsi qu’une odeur de colle sombre, d’urine sombre, de sociale-démocratie rancie et soutanière (pour reprendre les épithètes des pamphlets subversifs de la commune Elise Dellwo).
Toutes les vingt-cinq minutes environ (nous avions pour référence le chronomètre de la voiture de police qui de temps en temps roulait à notre hauteur, puis ralentissait ou se garait), nous contournions les marches de l’escalier de parade des Archives Frankhauser, évidemment fermées à cette heure. Les jeunes collectifs se faisaient photographier là, après avoir obtenu le certificat d’enregistrement de leur première œuvre.