Lisbonne, dernière marge

Antoine Volodine · Chapitre 2 sur 23

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Lisbonne, dernière marge

Introduction. Pour une Réhabilitation de la Commune Ingrid Schmitz

INTRODUCTION

POUR UNE RÉHABILITATION

DE LA COMMUNE INGRID SCHMITZ

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Quand l’homme se sent désolé de solitude, quand il se sent on ne peut plus seul et qu’il a peur, il se prend la tête entre les mains, il secoue la tête tout en pressant contre ses tempes les jointures tremblantes de ses doigts, et il supplie la police qui est en lui ; il l’invoque, il la somme d’apparaître. Parfois ses phalanges sont boudinées, parfois elles sont décharnées et noires, et parfois elles se couvrent d’une moiteur nerveuse. L’homme établit un fort contact entre l’extrémité de ses doigts et la naissance, assez souvent grise et bouclée, de ses cheveux. Quand il possède des lunettes, il appuie sur leurs branches, et l’écaille tout entière se crispe, l’arête de son nez subit une pression désagréable, ou du moins inhabituelle. Il secoue la tête, et parfois ses paupières se rejoignent, parfois elles sont violentées par un tic, parfois au contraire elles s’écarquillent, et il rive son regard à un détail inutile de la rue silencieuse, que ce soit une craquelure moussue au fond du caniveau, la lune derrière une toile d’araignée, ou deux scorpions qui se battent et s’entredévorent. À l’intérieur de sa nuque, il perçoit le relief de ses os, et, presque au même moment, il entend ses os. C’est alors que la police arrive. Mais l’homme ne sait jamais par où elle est venue, quel chemin elle a emprunté, il ignore si elle s’est glissée au-dehors depuis ses tempes, depuis ses doigts, ses yeux, depuis sa nuque ou, quand il possède des lunettes, depuis les cartilages de son nez.

Au cœur de la ville, du monde, tu t’appelles Katalina Raspe. Là où saigne une blessure dans la ville : en plein cœur.

Tu t’appelles Katalina Raspe, tu marches vite, tu viens de remonter le boulevard Werner-Frankhauser, tu as d’abord tourné à gauche, sur le boulevard Otto-Frankhauser, puis à droite. Tu es agacée par les nuages de moucherons qui ne se contentent pas d’assaillir les becs de gaz, mais occupent la rue, virevoltent aussi bien dans l’ombre que dans les oasis de lumière. Il fait chaud malgré l’heure avancée du soir. L’air stagne. Tu as frôlé des murs aux ouvertures avares, et ensuite de vastes façades percées de nombreuses fenêtres, où ne brillait aucune lampe. Des bâtiments administratifs. Dans les ministères, tout dormait, sauf l’odeur d’urine au bas des gouttières et des bouches à incendie. Les porches sont borgnes, revêches, personne ne répondrait si tu malmenais les heurtoirs pour implorer de l’aide. Juste après avoir imaginé l’écho sinistre du marteau sous les voûtes de pierre, tu as choisi un raccourci où les insectes se font moins importuns, en général : le square Helmut-Frankhauser. Tu as traversé la pelouse, qui est accablée par la canicule de juillet. Maintenant, tu t’engages sur l’avenue Gerald-Frankhauser. L’immeuble où tu habites n’est plus qu’à trois cents mètres.

Tu balaies, devant ton visage, la marée poisseuse de l’espace. L’avenue est mal éclairée, les papillons de nuit voltigent près de tes cheveux noirs, rôdent autour de toi comme si tu étais une proie, et eux, des prédateurs ; tu les chasses, avec des gestes d’impatience. Tu n’es pas encore accoutumée à ta nouvelle coiffure, adoptée hier pour sa plus grande discrétion ; tes mèches ont été coupées depuis si peu de temps que tu t’étonnes à nouveau de ne pas sentir leur ondulation lourde, leur poids, quand tu remues la tête, les tiraillements de ton ancienne crinière. Hier, tout cela parsemait le carrelage de la cuisine, en paquets disgracieux et déjà souillés de poussière, déjà inertes et mats ; personne ne disait rien. Plusieurs bestioles se collent sur tes joues, tes bras nus. La nuit est étouffante. Tu t’arrêtes, tu as l’impression que quelque chose rampe à côté de toi, fixe ton cou avec une insistance rapace, l’arrière de tes oreilles ; la sueur perle sur ta lèvre supérieure, tu l’effaces d’un coup de langue.

Tu es seule sur le trottoir, comme l’unique rescapée de la vie pensante, comme si le destin t’avait désignée pour maintenir malgré tout une présence humaine au sein d’une ville qui sombre dans le limon de la nuit, une ville baignée d’insectes errants, abandonnée. Tu n’a pas repris ta marche. Tu parais belle, et ce n’est pas seulement à cause de l’éclairage qui accentue les lignes décidées de tes sourcils, l’intransigeance de tes pommettes, et semble avoir délivré ta physionomie de toute fatigue. Autrefois, tes traits exprimaient une certaine mièvrerie, mais à présent tu parais belle, à cause de ta force ; de ton courage. Tu n’ignores plus rien de ce qui te menace ; plus rien, ou presque.

Il y a vingt ans, une première photographie de toi est parue dans Echo contemporain. Je l’ai sous les yeux, comme si je m’apprêtais à composer une vaste biographie, alors que j’aurai peut-être à peine le temps de relater ta mort. Il faut bien une mentalité pervertie, une mentalité d’historien, pour conserver une collection de cette répugnante revue. Tant de pages sublimes ont dû être livrées aux flammes, et ces infects documents qui persistent dans ma bibliothèque.

J’examine ce cliché mal imprimé, la feuille bistre, en son centre les visages nus, à peu près anonymes sous la trame grossière. Je serre les dents. Rage et impuissance. Les mâchoires, les gencives douloureuses. Je relis la légende qui figure à côté de ce portrait. Des phrases où derrière la médiocrité conventionnelle, renforcée par le décalage des époques (aujourd’hui, le style serait plus agressif), surgit une bienveillance fielleuse dont Echo contemporain a eu le secret depuis toujours. J’hésite d’ailleurs entre « bienveillance fielleuse » et « insincérité visqueuse ». Une jalousie subtile et vigilante a empoisonné l’encre, déjà chargée, de ce journaliste sans signature, qui n’a pas apposé d’initiales, même falsifiées, au bas de son articulet.

« La commune Katalina Raspe effectue ses premiers pas littéraires. Tout montre que sa gloire précoce ne demande qu’à être confirmée. Sur l’illustration on peut voir la jeune femme qui sort des Archives Frankhauser, où elle vient de faire enregistrer son premier ouvrage collectif. Que les succès s’accumulent sur la route, encore fort longue, qui mènera la commune à une reconnaissance universelle ! Nous savons tous que, sur ce chemin, les pièges abondent. Eh bien, quand se présenteront les ornières, souhaitons que, pour Katalina Raspe, elles ne soient pas fatales ! »

La lune se lève, éclaire l’asphalte, sa coque racle sans bruit les échardes de la palissade. Au pied des planches s’est accumulée une terre sablonneuse, où végètent d’obscurs brins de chiendent, des fourmis, des perce-oreilles. Qu’y a-t-il de l’autre côté des planches ? Le plus souvent, un bâtiment en construction, ou une maison en démolition, ou un terrain vague, ou un trou, mais parfois il n’y a rien. Du reste, assez avec ce paysage ! La police est aussi une palissade ; une palissade qui ferme la rue. L’homme hoche la tête, incline la tête sur l’épaule gauche, observe le décor silencieux, incline la tête sur l’épaule droite, observe. La police est nécessaire à la rue. Parfois elle est peinte en vert, parfois en bleu, parfois en gris. Elle se tient solide, en bordure des choses. La lune est trop haute à présent, se perd dans les nuages. La lune n’est d’aucun secours. Qu’y a-t-il de l’autre côté de la police ? On peut supposer une organisation dont elle serait le bras armé, on peut supposer des maîtres, qui se serviraient d’elle pour s’abriter, pour rendre leur monde inaccessible. Cependant, rien n’empêche d’imaginer aussi que, derrière la police, il n’y a rien. Et une telle idée n’est guère rassurante. C’est pourquoi, après avoir conjuré sa peur en implorant la police, l’homme qui a façonné la police avec ses doigts, avec ses pensées, l’homme, donc, s’adosse à la nuit et continue à avoir peur.

Vous fixez tous l’appareil avec un regard clair, une sorte d’éblouissement matinal où ne manquent ni les illusions mal mesurées d’un groupe qui constate sa propre entrée sur l’arène littéraire, ni l’effarouchement. Cette touche de timidité, contre laquelle vous ne luttez guère, que vous assumez, comme naturelle à ce stade de votre carrière, dévoile une sincérité intellectuelle qui vous rend sympathiques, à mon avis. Je dis cela maintenant, alors que je me suis rapprochée de toi et que j’ai appris combien tu as souffert, et il est possible que mon jugement soit influencé par tout ce que j’approuve et connais de toi, aujourd’hui. Il est possible qu’au moment où le photographe déclenchait l’obturateur vous ayez été pétris de fausse modestie et pourris déjà par l’attente des compromissions à venir. Cependant, en toute objectivité, je note la gêne que vous causent vos mains, vos pieds immortalisés sur les marches des Archives Frankhauser. Votre attitude ne suggère ni l’arrivisme ni la fatuité. Non, vraiment, il saute aux yeux que vous n’allez pas adhérer au clan des crapules obséquieuses dont les rotatives d’Echo contemporain laminent si volontiers les derniers sursauts d’indépendance. Un élément confirme que vous n’avez encore commis aucune bassesse : Echo contemporain, malgré son sourire amical, se garde bien de citer le titre de votre ouvrage. Quant à lui consacrer un article de fond, il n’en est pas question. On vous avait prévenus : sur ce chemin, les ornières abondent. Je parlerai plus tard de ce recueil de contes, Le Monde Moô-moô, si d’ici là, bien entendu, personne ne m’a arraché les membres ou le cervelet. Mais pour l’instant je reviens à toi, Katalina Raspe.

Tu as repris ta progression. L’avenue Gerald-Frankhauser exhale son habituelle haleine de goudron et de platanes, tu avances sous une voûte de branches et, comme tes chaussures basses font peu de bruit, tu écoutes les mille craquements de feuilles au-dessus de toi, les élytres qui heurtent les nervures, les mandibules qui découpent et mastiquent de minuscules portions de nourriture, les antennes qui chuchotent l’une contre l’autre. Tu écoutes le silence, en somme. Tu n’aurais pas grand effort à accomplir pour discerner le murmure de la poussière qui pleuvine lentement sur les toits de la ville.

Mais tu t’arrêtes de nouveau, soudain tu tends l’oreille. Il s’est produit dans l’atmosphère quelque chose de bizarre. Tu es immobile, fondue à l’obscurité ; les frondaisons mal élaguées, les platanes touffus t’empêchent de voir le dernier bloc d’immeubles que tu devras longer avant de pénétrer chez toi. La nuit n’a pas changé d’apparence : vert foncé, vert bouteille, noire, blanchâtre sous la lumière. Pourtant, il t’a semblé que. Tu distingues le sifflement du gaz qui brûle dans la cage vitrée du réverbère, sur le trottoir opposé, tu distingues aussi, au ras du sol, une bouffée de pénombre froide qui s’échappe d’une cave. Éphémères et moustiques dansotent en nuages autour de toi. Tu prends une large inspiration, comme si tu allais plonger. L’odeur tiédasse de pollen s’infiltre en toi. Tu essaies de comprendre ou de te rappeler ce que tu as perçu de façon inconsciente, ce qui t’a alertée ainsi. Tu ne comprends pas, tu ne te rappelles pas.

Mais à présent tu es inquiète, les contractions de ton cœur s’accélèrent, une rosée de givre se plaque sous tes vêtements, sur ton ventre. Tu n’oses plus ni respirer ni faire le moindre geste. Tu te figes près d’un tronc. Un scarabée bourdonne, très fort, avec obstination, quelque chose crisse sur une racine de l’arbre voisin. Tu interroges ta mémoire immédiate, elle dérive vers d’autres sujets, plus lointains, liés à la peur qui t’envahit, mais distincts d’elle, malgré tout. Tu repenses à Clarté des secrets, ton dernier livre, tu te demandes avec angoisse si toutes les précautions ont été respectées pour qu’il voie le jour avant notre mort à tous. Tu ne sais pas si tu as eu raison d’en faire circuler la version incomplète, plutôt que d’attendre l’automne où l’ouvrage terminé t’aurait rendue moins vulnérable en face de la police et des ruches. Il te semble qu’il était astucieux de diviser le manuscrit entre les membres de la commune, afin que chacun pût, en cas de malheur frappant les autres, réécrire les parties disparues. Et ensuite, de fil en aiguille, tu évoques le travail de pionnier accompli par le commandement unifié Siegfried Schulz, et les conditions odieuses de son martyre.

À ce moment, tu es transpercée par un cri.

Tu es au centre de la ville, il fait nuit, tu t’appelles Katalina Raspe, tu portes sur toi un exemplaire de l’introduction à Clarté des secrets, tu es immobile sous les platanes de l’avenue Gerald-Frankhauser, tu viens d’entendre une plainte qui a griffé jusqu’au sang la tranquillité de l’espace. Les insectes alourdissent le feuillage. Et tu as peur.

Tu comptes : sur moi, un exemplaire de l’introduction ; deux autres circulent, l’un est entre les mains de la fraction élargie Astrid Luther, l’autre a été remis à la cellule Silke Poensgen. Silke Poensgen, par ailleurs, a établi un double de la première partie, dans sa version intégrale. Elle a parlé de le remettre, peut-être l’a-t-elle déjà remis, à ce qui reste de la brigade reconstituée Suzanne Speitel. Tu comptes : un, deux, trois, peut-être quatre. La deuxième et la troisième parties ont été fractionnnées, mais, comme vous ne vous êtes pas séparés encore, elles se trouvent ensemble, à la minute présente, au sixième étage de l’immeuble que tu cherches à rejoindre. Tu essaies de te faire ombre parmi les ombres, une mouche tournoie près de ta nuque, tu ne la chasses pas, afin de ne pas attirer sur toi l’attention du vide nocturne. Sur le trottoir d’en face, le bec de gaz émet un sifflement régulier, une lueur trop brillante pour l’heure déserte. Tu aimerais être aussi négligeable que l’écorce qui tressaille au contact de ton dos, se brise et se détache, avec un petit parfum de sciure morne. Tu énumères les survivants : Astrid Luther, Silke Poensgen, Suzanne Speitel, Eleonore-Maria Becker, ta liste est courte.

Tu n’as plus le temps de dresser le long inventaire des morts.

La police obéit toujours à des forces, sinon à des lois, mais il est malaisé de définir ces forces. Sans doute l’observateur est-il trop influencé par sa position d’acteur, de protagoniste du drame, pour pouvoir juger sainement des choses. Il arrive, de plus, que les lampadaires ne soient pas allumés, et que seule la lune consente à dispenser un peu de sa clarté sur la rue à l’abandon. Le vent chaud soulève un morceau de papier illisible, aux caractères décolorés, brouillés. L’homme s’accroupit, il se sent plus en sécurité lorsque sa cervelle se rapproche de l’asphalte ou de la terre. Presque invisible, à l’autre extrémité de la rue, la police vient également de s’accroupir. Là encore, il est impossible de dire qui a imité l’autre, si c’est la police qui a reproduit les gestes de l’homme, ou le contraire. Tout se calme, excepté cette feuille qui palpite contre une fenêtre avec des spasmes d’oiseau aveugle. Si la lune disparaissait derrière un nuage, que resterait-il ici-bas ? L’homme, comme souvent, se prend le front entre les mains et réfléchit. Parfois il a l’impression que ses métaphores n’ont ni queue ni tête, et parfois, quand la police se déplace dans l’obscurité et qu’il la devine, il a l’impression qu’il a posé le problème de façon irréprochable. Parfois aussi il a conscience de sa propre absurdité, car il ne sait pas comment faire revenir la police à l’intérieur de son crâne, ou à l’intérieur de ses membres repliés, ou à l’intérieur de sa moelle. Il est exposé comme une cible, aucun rayon de lune ne l’épargne. En face, la police ne lui lance ni regard ni murmure. Elle est pétrifiée au bord des caniveaux, au pied des bornes qui n’indiquent aucune distance, contre une affiche qui moisit depuis des années sur la palissade. Peut-être serait-il raisonnable de déchiffrer l’affiche, qui doit contenir des informations sur le monde ? Il faudrait, pour commencer, apprendre l’alphabet, et ensuite apprendre la langue dans laquelle elle a été rédigée. Rien ne prouve qu’elle se révélerait alors compréhensible. Parfois l’affiche a été collée par la police, et parfois non. Derrière le langage, en tout cas, il y a les mots, et derrière les mots, parfois il y a un code, parfois il y a une culture, parfois il y a un hurlement, et parfois il n’y a rien. Tout texte obéit à des forces, mais pour un homme accroupi dans la poussière, terrifié, il n’est pas simple de définir ces forces.

Le cri se répète, filant comme une flèche éraillée, volant depuis le ciel, à une centaine de mètres. Tu es persuadée qu’il ne se répétera plus, tu as identifié sa nature : la stridence d’une âme que l’on arrache. Sous l’émotion, tes jambes faiblissent, tu dois te rattraper à l’arbre, étreindre l’arbre, et avec lui, à travers lui, étreindre la puissance des racines qui palpent et explorent la terre ; et au-delà tu sens, tu puises le secours des forêts paisibles, des prairies ondulant au vent ou au soleil. Le contraire de ce que le destin t’a attribué : une vie sur l’asphalte, au centre des polémiques, au centre de la myopie et des bassesses, avec, pour finir, un sommeil de sang dans le quartier des ministères. Mais ni cette brève vision champêtre ni la réflexion qui la suit n’atteignent ta conscience.

Tu serres contre ta poitrine Clarté des secrets, l’enveloppe de papier brun est trempée et froide sur ta peau, tu te dis : à quoi bon ? Tu te rappelles soudain quelques paragraphes délirants de la commune Ingrid Schmitz, qu’un de tes articles, il y a huit ans, avait rangée parmi les artisans de la « littérature des poubelles ». Une description incohérente de la société, compliquée d’allégories absconses, sans la moindre progression dramatique, et dont le personnage principal restait paralysé de frayeur sur le pavé d’une rue dépeuplée. Maintenant, tu comprends que ces pages, condamnées en leur temps pour leur « injustifiable démence », s’appliquent à toi. L’avenue Gerald-Frankhauser s’étend là autour, brûlante : un défilé, une gorge de feu nocturne et d’expectative nocturne, où rien ne bouge – ni derrière toi, vers le square que tu as quitté il y a à peine trois minutes, ni devant toi, vers l’intersection de l’avenue avec la rue Hans-Frankhauser, en face de laquelle se dresse la maison où tu habites. Tu es comme les personnages accroupis d’Ingrid Schmitz, les créatures catatoniques de Leurre des bergers, son petit livre : sans un geste, tu examines la nuit, tu scrutes les trottoirs et la chaussée où il n’y a rien, et quelque chose comme de l’épouvante se répand en toi.

Au cours de ta carrière de critique il t’est arrivé plusieurs fois, je crois, de douter des orientations que tu avais imposées à ton travail : au cours des vingt années qui défilent à toute vitesse devant ta mémoire, vingt ans qui constituent l’unique paysage où tu te sois jamais déplacée, celui de la célébrité littéraire. Tu signais, commune Katalina Raspe, des textes qui n’étaient pas toujours d’avant-garde, tu t’acoquinais de temps en temps avec des collectifs à l’esthétique discutable, tel le bataillon Silke Proll, dont tu appréciais les romånces à l’eau de rose ; tu pouvais même, quand la saison marquait un creux, aller jusqu’à encenser quelque œuvrette fadasse de la brigade Sabine Hausner ; tu prononçais des anathèmes ; dans le tourbillon des orages éditoriaux, tu exposais ta conception d’une littérature propre, destinée à servir la renaissance de l’humanité du IIe siècle. Ici et là, sur la route, tu trébuchais, tu hésitais, sous le poids de la fatigue et du découragement. Ici et là tu murmurais : à quoi bon ? Mais ce n’était qu’un bref éblouissement de vainqueur, car tu avais la conviction de ne pas usurper ta gloire.

En ce moment, une seule chose a de l’importance pour toi, la survie de Clarté des secrets. Or tu ne sais plus trop comment la garantir. Il avait été prévu que la commune se retrouverait une dernière fois au complet, cette nuit, avant de se disperser dans la clandestinité. Le lieu de réunion, au cœur de la ville, devait dissuader la police d’agir. Tu réfléchis, tu soupèses : d’ailleurs, pourquoi serait-elle là à vous guetter, la police ? Les coordonnées du rendez-vous n’ont été communiquées à personne, et la commune est intacte, ne comptant en ses rangs ni disparu ni torturé. On peut donc, on devrait donc en conclure que la voie est libre. À moins que l’un d’entre vous n’ait secoué la tête, provoquant l’écoulement de la police hors de ses yeux et de ses oreilles ? Avec effarement, tu songes à l’erreur que tu as commise en stigmatisant les écrits de la commune Ingrid Schmitz. Il serait bon que tu répares cela dans un article. Mais tu murmures, tu penses de nouveau : à quoi bon ? Un soupir – l’épuisement sans perspective du vaincu.

Puis tu vas d’arbre en arbre, jusqu’à la limite de l’allée ombragée, un peu comme une somnambule qui zigzaguerait entre les miroirs massacrés de ses rêves. Au-delà des platanes, le trottoir est nu, jusqu’à la rue Hans-Frankhauser, jusqu’à une station de taxis. Sur toute l’avenue, le seul véhicule est une voiture noire, endormie au pied du poteau de signalisation, un taxi ou une voiture de louage, tous feux éteints, aux vitres closes, opaques. Tu la dépasses. Tu as décidé que le mieux à faire était de traverser l’avenue, d’atteindre le porche d’entrée de ton immeuble, de composer le code d’accès qui enregistrera ton passage et préviendra les autres de ton arrivée. Puis tu courras à l’ascenseur, tu allumeras toutes les lampes, tu monteras, et tu te barricaderas dans l’appartement avec le reste de la commune. Il est vrai que la police possède une clé d’urgence qui lui permet de forcer les systèmes de fermeture ; vous briserez au marteau le mécanisme de la serrure. Et, au matin, vous vous disperserez pour toujours.

Tu es plantée sur le bord de la rue, en pleine lumière, face à la grande maison dont les contours familiers devraient t’apaiser. Les becs de gaz fonctionnent sans nuance, chuintent, assaillis par un brouillard d’insectes. Le goudron poisse sous tes semelles. Tu claques des dents. Tu tergiverses, après ces quelques secondes où il te semblait avoir opté pour la bonne démarche. Tu te statufies, les yeux dirigés vers les fenêtres de ton appartement, fermées par des volets étanches, comme si menaçaient les pluies d’hiver, les excès de la mousson.

Non, finalement, non : mauvaise option.

La rue est un cañon torride où ne vagabonde pas âme qui vive, et pourtant c’est bien là que tu as perçu le râle spongieux à partir duquel s’est épanouie ton angoisse. Après les lugubres tableaux d’Ingrid Schmitz, voilà que surgit en toi l’article de Cœur du IIe siècle qui relate la mort hideuse du commandement unifié Siegfried Schulz. Le chroniqueur, blasé ou veule, se complaisait dans une évocation minutieuse du carnage, sans s’en indigner outre mesure, ni soulever la question de ses auteurs ; et sans signer. L’enveloppe qui contient Clarté des secrets glisse légèrement de biais, te pique la hanche, tu la remets en place. Tu regardes le long ruban d’asphalte, l’alignement géométrique des taches blêmes, des taches sombres, des frondaisons, des troncs pelés, des troncs noueux : l’avenue Gerald-Frankhauser. L’unique véhicule est garé sur ta gauche, à une vingtaine de mètres ; ses vitres ont été masquées pour la nuit avec des couvertures sombres, des rideaux de laine ou de feutre. Aucun œil indiscret n’est autorisé à s’informer sur le kilométrage, les possibilités offertes par les sièges, les aménagements intérieurs. À ce moment, un détail te foudroie. Un détail. Comment cela avait-il pu t’échapper ? Aucun taxi n’attend jamais à la station pendant la nuit, et encore moins ainsi, phares débranchés, fenêtres occultées, avec un pareil aspect massif, ramassé, aux angles bruts.

Et maintenant ?

Tu ne peux plus revenir sous le couvert des platanes, il te faudrait longer les hublots de ce corbillard taillé dans l’anthracite, dans une matière mate et sinistre. Et si soudain des visages y apparaissaient ? grimaçaient ? Si les portières s’ouvraient ?

Tu ne peux plus traverser la rue et composer ton code d’accès à l’immeuble. Ce serait avertir le sixième étage. Et si, là-haut, au lieu de la commune, des intrus étaient rassemblés près de la porte, les propriétaires du taxi mystérieux ?

Tu t’appelles Katalina Raspe, tu es debout sur la bordure du trottoir de l’avenue Gerald-Frankhauser, peut-être devrais-tu t’enfuir à cet instant précis, te faufiler hors du quartier des ministères, te cacher quelque part dans les faubourgs, afin de reconstituer page à page Clarté des secrets et d’en terminer avec la quatrième partie ?

Parfois l’homme pose des questions, et parfois il les résout. Les réponses qu’il fournit sont toujours chuchotées et fausses. Il a pour excuse la peur, qui le rend malade, la police, à cause de laquelle il contrôle sans cesse ses gestes, son ombre, qui rôde, démesurée, à son flanc, et la lune, qui le distrait ou l’éblouit. Par exemple, entre le réverbère et la palissade, quelqu’un a tissé une toile d’araignée. Il scrute les alentours d’un air soupçonneux, il cherche à déterminer qui a bien pu accomplir cette tâche délicate. Avec une certaine objectivité, il constate qu’il est la seule créature vivante dans les environs, le seul qui fixe comme un halluciné les travées et les vibrations de la toile, le seul qui guette, le seul qui s’intéresse à l’affaire, le seul qui soit replié en écheveau immobile près de la toile. Parfois il en tire une conclusion répugnante, parfois il préfère haleter sans rien dire, sans rien ajouter au silence, et parfois il recule lentement jusqu’au mur, dans l’intention d’écraser contre le plâtre sa propre ombre, qu’il estime tout à coup indécente et trop noire.

Tu t’appelles Katalina Raspe, tu as levé la tête vers le sixième étage, vers les rideaux extérieurs qui sont autant de paupières de métal sur l’immense façade de la maison. Les paupières sont baissées mais toi, tu écarquilles les yeux. Tu viens de toucher une terre qui se situe au-delà du dégoût et de la peur ; un regard a suffi.

Tu serres contre ton ventre, ta poitrine, contre ton corps privé de respiration, à moins que l’on nomme respiration une succession de sanglots béants, tu protèges l’introduction de Clarté des secrets, tu te cuirasses derrière l’introduction de Clarté des secrets. Au sixième étage –

Au sixième étage, par la fente inférieure d’un volet – donc celui-ci n’a pas été descendu jusqu’à l’étanchéité, suffisamment tout de même pour que personne de l’immeuble en vis-à-vis ne puisse voir à l’intérieur de la pièce – bouillonne un flot de sang. Sous la fenêtre, sur le ciment que la flamme des réverbères éclaire avec violence, une première rigole de sang noir hésite à se ramifier, explore encore timidement son chemin, tâtonne. Tu entrouvres la bouche, mais tu es une statue tremblante, tassée au fond du pire de tes rêves. Une deuxième rigole naît presque aussitôt, serpente plus vite en direction du trottoir. Puis une troisième, plus nourrie. La maison saigne, tout saigne. Une vomissure de sang, en plein cœur de la ville.

Et peut-être qu’alors tu distingues, lointain, un vrombissement, non plus celui d’un gros insecte, d’un lucane maladroit ou d’un hanneton, mais plutôt quelque chose comme le bruit étouffé d’un moteur qui démarre, sur ta gauche, à vingt ou trente pas de toi, à vingt ou trente pas de l’endroit où tu vas mourir.

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Et : Parfois, mon dogue, mon cher dogue, je pense que tu m’as happée et que tu m’as maintenue entre tes mâchoires et tirée, Kurt, mon amour de dogue, hors de ma réalité cauchemardeuse de sang, et que tu m’as traînée dans une réalité contiguë, une réalité cauchemardeuse de mort et de pseudonymes, où déjà je n’existe plus, où mon identité est sans cesse brisée et rebrisée par tes crocs, et où je dois prendre les plus extrêmes précautions pour te faire sortir de l’ombre, pour invoquer impunément ta dure silhouette, ta tendre, ta féroce silhouette. Kurt.

Et : Et aussi, j’ai l’impression que souvent tu poursuis une méditation sur la meilleure manière de me réduire au silence et de me supprimer sans être obligé de plonger à ton tour en plein abîme. Une manière égoïste de te séparer de moi. Est-ce que je me trompe ? Oui ou non ?

Mais elle dit, en fait, seulement ceci :

« J’aimerais bien tenir par la peau du cou le crétin puant qui t’a suggéré de venir visiter cet enfer. »

Elle regardait autour d’eux les feuilles de bananier, les palmes caoutchoutées, les arbustes embués de vapeur, les lierres tropicaux, les nénuphars, les plantes couvrantes, les arbres à pain, les manguiers, les rhododendrons, les roseaux, les arbres à macaques sans macaques, les perchoirs à perroquets sans perroquets, les aréquiers, les castanhas-do-Pará, les hévéas, les lianes.

Et lui, il examinait avec détachement leurs propres réactions à tous deux, l’aptitude d’Ingrid à feindre la non-peur, la non-angoisse, leur aptitude commune à mentir et à comprimer futilement le destin sous leurs mensonges. Ils parvenaient à nier l’évidence. Un jour et demi de sursis et ensuite, pour chacun d’eux, un vide tragique, peuplé de souvenirs et de fantasmes.

Depuis qu’ils avaient atterri à Lisbonne, ils avaient cherché à se perdre. Tantôt ils s’étaient perdus dans la foule, tantôt ils s’étaient perdus, la chair cuisante, au milieu des tentes et des cris et des rituels d’ambre solaire, au bord de l’Atlantique glacé, sur la plage de Carcavelos. Le soleil dardait ses rayons les plus âpres, un échantillon de flammes, un avant-goût de ce qui allait bientôt dévorer la dépouille muette d’une petite conne, quelque part entre Dortmund et Wiesbaden, ou sur l’autoroute Frankfurt-Stuttgart. Mais, bref, les rougeurs douloureuses sur les jambes, le dos, les empêchaient de s’exposer à nouveau à l’air libre et ce matin ils s’étaient perdus dans la solitude, sous les tropiques.

Au centre de Lisbonne, au pied des hôtels de luxe, à deux pas du Ritz, s’étend un domaine de haute poésie que les touristes en général ignorent et que les Lisboètes évitent à cause de sa chaleur accablante : la estufa quente, une serre chaude où est savamment entretenue l’atmosphère d’étouffoir humide des pires zones équatoriales. Le lieu est désert, les voix s’y désagrègent, la pensée s’y désagrège sous la sueur, sous le silence de la végétation vigoureuse, aux verts multiples, sous le chuintement de l’eau qui coule en continu, partout, afin d’augmenter encore la moiteur.

Et lui : Mais ma jolie, ma toute-charmante, qu’est-ce que tu espères trouver là-bas comme climat, en Indonésie ou au Vietnam, là où tu choisiras de t’arrêter ? Là où tu t’arrêterais, si jamais je te laissais partir d’ici après-demain ?

« J’avais lu une page sur cette serre, dans un roman, dit-il.

– Un roman d’horreur, sans doute », observa-t-elle. Son corsage lui collait à la peau, ravivant la sensation de fièvre sur ses omoplates.

Il vint en face d’elle et baissa la tête, approcha d’elle sa physionomie de slave nomade sans dieu ni maître et par jeu, comme un chien, lappa sur ses tempes les gouttes de sueur qui y sourdaient, puis promena la pointe de sa langue au-dessus de ses lèvres, et, sans détourner de son regard, de son attitude, l’espèce de passion rageuse et de folie assassine qui les liait, il continua à envisager de mettre un terme à leur aventure. La mort entre eux rôdait, indistincte et pas assez mûre encore pour savoir si elle serait meurtre, accident ou suicide. Une chose se clarifiait, en tout cas. Cette histoire du roman à clés d’Ingrid, sur lequel ils cristallisaient leurs obsessions, revenant perpétuellement sur la question de son écriture ou de sa non-écriture, cette plaie supplémentaire montrait bien qu’ils n’allaient pas réussir à se séparer dans la prudence, dans une brume épaisse de rouerie, pendant des siècles. Ingrid agissait comme si elle s’apprêtait à baisser la garde ; sans doute ne croyait-elle plus aux plans de Kurt. Et donc celui-ci devrait la haler avec les dents, la hisser hors de leur univers sinistre de police et la placer, en attendant sa mort à lui, dans une morgue privée, quelle qu’elle fût, où elle se tiendrait tranquille.

Et elle : « Quand tu me regardes comme ça, Kurt, j’ai l’impression que tu réfléchis à une sale manipulation pour m’abattre sans que tu sois, toi, éclaboussé. Ou je me trompe ?

– Ma toute-sagace, se réjouit-il. Mais c’est que nous sommes si solidaires l’un de l’autre, à présent... Si l’un de nous craque, l’autre s’effondre. Voilà pourquoi je déteste tant ton idée de livre. Je n’ai pas envie d’être éclaboussé de mots et fichu en l’air par des mots. »

Et elle : Encore ce malheureux bouquin ! À propos, j’ai déjà commencé à l’écrire. Tu entends, mon dogue ? J’ai déjà commencé à l’écrire. Et lui : Tu pourrais le situer en Amazonie. Le contremaître d’une plantation d’hévéas tombe amoureux d’une Indienne Mojiraguaçu qui collectionne les têtes réduites de contremaîtres. Passion dans les forêts inondées et poursuites haletantes sous les lianes. Toute ta documentation est ici, si l’on excepte les moustiques géants. Et elle : Et j’ai commencé à le coder, et à le crypter, et à égarer d’avance tous les géniaux spécialistes, tous les géniaux critiques littéraires du BKA et tous ces décortiqueurs et lecteurs au brillant uniforme de porchers des sociales-démocraties occidentales, tous ces chiens atlantistes, toutes ces sociales-vomissures et ces sociales-nullités, et à les aiguiller sur des pistes marécageuses où ils se noieront, où je les noierai, du premier au dernier.

En réalité, elle dit : « Dommage que l’on puisse rarement déchiffrer, sur les étiquettes accrochées au tronc, le nom des plantes.

– Tu ne vois pas ? » se moqua-t-il, parada-t-il, fier, comme un gamin, de sa vue perçante.

Ils étaient montés plus près de la verrière, en suivant un sentier de sable humide que traversaient des tuyaux de caoutchouc, des serpents d’arrosage noirs et rouges. La chaleur se faisait plus écrasante, un étau s’était ajusté à leur front.

Et elle : Je ne vois pas, non. Mais je peux inventer. L’allot non épineux, le jalmiste gris, le malagonia à fleurs amères, le vogelia, le brousard constrictor, le guan-guan du Surinam. Une énumération de noms forgés, comme une gymnastique spirituelle de la fausseté. Pendant ce temps, je pouvais refouler mes hantises, la violence qui bouillonnait en moi, qui s’élevait contre la fatalité, contre ma vie massacrée, mes amours massacrées, contre mon dogue et contre moi-même.

Mais je pris Kurt par le bras et me mis à rire de son orgueil soudain absurde.

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