Lisbonne, dernière marge
I. La Solitude de la Lune des Pirates
La solitude de la lune des pirates, lorsque la nuit marbrée de bleu s’engrave, étouffante et elle-même vidée de toute substance, exsangue, la solitude de la lune des pirates est infinie. Pourtant, malgré la fixité des choses, les charpentiers des étoiles d’argent, les soutiers du matin qui ne vient pas, qui ne viendra plus jamais, creusent et raclent l’intérieur de la coque des navires, cherchant dans une ultime voie d’eau l’issue de leur rêve calcaire. De transparentes vigies aux lèvres pâles, à la langue effrangée, s’effondrent silencieusement sur le gouvernail. Ensommeillées, insensibles, vastes, les silhouettes mauves des hauts-fonds s’approchent de la surface étale, prennent la mesure du ciel qui est plus immobile encore que la mer, comparent le souvenir des brises avec le souvenir des aurores, puis retournent dans leur domaine sans odeur. À son tour, penché sur ses trésors désormais inutiles, négligeant, parmi les buissons d’oursins, ses pierreries, le capitaine du rugissement de l’épée laboure les serrures de sa forteresse d’algues, de limon. C’est un moment d’irréalité égoïste. Seules bruissent sous la lune la lame éparpillée et son écume éteinte, équivoque. Le vaisseau intrépide ne se balance plus, son équipage, endormi au milieu des congres, retient son souffle. Depuis des temps immémoriaux, l’animal favori du capitaine, un griffon à la tête frisée, méditative, s’est enfui, en quête d’hypothétiques secours. Des reflets s’ébauchent dans les cordages, puis se figent. La durée s’étire, errante, sans ancrage ; des larmes cependant gouttent au revers des paupières, insinuant, imposant, à l’obscurité sourde, leur rythme.
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