Lisbonne, dernière marge
Deuxième Partie. À Propos des Contes pour Enfants
DEUXIÈME PARTIE
À PROPOS DES CONTES
POUR ENFANTS
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Le nom de Katalina Raspe a souvent été mentionné, ces derniers temps, au sommaire des revues de critique littéraire. Dans la mesure où la commune Katalina Raspe allait rendre publique sa pertinente étude sur les contes pour enfants, Clarté des secrets, on était en droit, je pense, d’attendre des articles sur cette œuvre.
Hélas ! Au lieu de parler de l’origine des contes enfantins, au lieu de parler du monde clos où vivent les enfants, la classe intellectuelle (il faudrait dire, plutôt, le parti de la poltronnerie claironnante) a consacré ses réflexions au meurtre hideux dont Katalina a été victime. Hypnotisés par le sang, les éditorialistes ont feint d’être mobilisés aux côtés de la commune martyre, tout en oubliant de désigner les assassins et les commanditaires de l’assassinat. Ils ont analysé la répartition, l’éparpillement des chairs sur le plancher, compté les doigts sectionnés que l’on avait retrouvés en gerbe dans les placards de la cuisine. À cela s’est bornée leur courageuse intervention sur le front de la vérité. Camouflée sous les oripeaux d’une information scrupuleuse, la presse jetait aux orties, une fois de plus, les problèmes essentiels.
L’année dernière, déjà, la critique avait réussi un spectaculaire tour de passe-passe. Au moment où des chercheurs renommés (Siegfried Schulz et Inge Albrecht) disparaissaient dans des circonstances affreuses, le lecteur feuilletait en vain les revues officielles : aucun article nécrologique, aucune notice ne venaient rappeler l’importance de leurs travaux. Le commandement unifié Siegfried Schulz, la compagnie Inge Albrecht étaient comme soudain éliminés de la mémoire collective. En revanche, les plumes de nos censeurs s’émouvaient au contact des doucereuses productions poétiques de la brigade Sabine Hausner. Elles les caressaient hémistiche à hémistiche, les décortiquaient, trope après trope. La place manquait pour insérer fût-ce un encart rendant hommage à Siegfried Schulz. L’ensemble du papier disponible dans le pays bavait par toutes ses fibres le nom délicat de Sabine Hausner.
Quelques mois plus tard, la commune Katalina Raspe fit diffuser le projet de son ouvrage Clarté des secrets, ainsi qu’un résumé de la première partie. L’initiative fut accueillie par un silence de mauvais augure. Personne ne jugea bon de l’annoncer dans les colonnes de la presse en vue, qui pourtant avait fréquemment, jusque-là, encensé l’œuvre de la commune. Cœur du IIe siècle, phare tout-puissant de notre idéologie officielle, semblait accaparé par un vaste débat sur l’urbanisme, et ponctuait les légumineuses dissertations de Werner Frankhauser avec quelques descriptions de carnages, car ici et là des collectifs continuaient à se « volatiliser » de façon inexplicable. Signalons aussi des louanges à Sabine Hausner, qui venait de pondre une nouvelle petite Shaggå, élégante et mélancolique. Mais pas un mot sur les énigmes à la solution desquelles s’attaquaient les collectifs massacrés ; rien sur la littérature enfantine, sur la nature des communes éducatives, sur les falsifications de l’imaginaire calfeutré derrière les murs.
Je me demande quand et comment est née la tradition qui oppose une presse populaire, destinée à emballer le poisson, et une autre presse, destinée à envelopper la culture et l’idéologie de la Renaissance. D’après certains, la première serait parfaite pour s’essuyer les mains (ou les pieds, ou d’autres zones corporelles plus intimes encore), tandis que la seconde aurait pour noble fonction d’aller orner les rayonnages des fins lettrés. Depuis plusieurs années, je crois que cette distinction ne se justifie guère : la même prose policière, la même pleutre futilité, la même hypocrite myopie s’épanouissent dans les deux types de publication. Quant à la qualité du papier, critère finalement honorable, il faut reconnaître que celui de Cœur du IIe siècle est bien meilleur pour absorber le pissat et les eaux grasses. Nous parlons par expérience.
Cœur du IIe siècle, numéro daté d’il y a trois semaines, page 18, à propos de Katalina Raspe :
Des rivières de sang coulaient à l’étage inférieur, s’exalte la brigade éditoriale, qui vient de décrire, sans nous épargner un trémolo, les masques de plomb introduits de force dans les têtes, qui vient de nous dépeindre les os en écharde, les membres déchiquetés ou pressés comme des citrons, et les voisins horrifiés prévinrent aussitôt les services de sécurité. Ceux-ci s’introduisirent dans l’appartement avec la clé qui neutralise, comme on sait, les dispositifs de gardiennage et le blocage intérieur des serrures. Nous avons relaté plus haut à quel point était répugnante la scène qui s’offrit à leurs yeux. Les premières constatations furent effectuées par les experts. On ignore comment des meurtriers extérieurs auraient pu accomplir leur abominable forfait, puisque les blindages étaient abaissés et qu’il n’y a pas eu trace d’effraction (en dehors, évidemment, des traces laissées par les policiers). L’hypothèse de la police est celle d’une querelle entre les participants de la commune, d’une dispute au cours de laquelle tous se seraient terriblement suppliciés et mutilés les uns les autres.
Je tenais à fournir ici ce témoignage de non-journalisme, cette accablante preuve de la couardise cynique des cercles littéraires, dès lors qu’ils sont investis d’une quelconque responsabilité officielle. Par mépris pour les auteurs de l’article, je n’en divulguerai pas les noms ; nous n’avons pas de temps à perdre avec ceux qui embrouillent le lecteur au lieu de rechercher, avec lui, la vérité.
Revenons un peu sur les faits.
Universellement connu pour ses travaux de linguistique comparée, le commandement unifié Siegfried Schulz inaugure la lugubre série des exécutions. Il fait chaud, la soirée d’octobre est lumineuse. Tous les adhérents du groupe (quatorze personnes), bien que demeurant à des adresses différentes, sont écorchés à la même heure et selon la même technique, qui est odieuse.
Pour le lendemain avait été programmée une rencontre sur invitation : Siegfried Schulz devait y exposer les grandes lignes de son nouveau livre, Authenticité de l’œuvre orale. L’ouvrage traitait de la transmission orale des contes pour enfants, et dénonçait l’impossibilité pour les adultes d’en obtenir des transcriptions fidèles. Pendant un mois, le manuscrit circule sous le manteau, repérable à son sillage de cervelles mises à l’air et de thorax défoncés. Puis Authenticité de l’œuvre orale devient introuvable.
Fin mars, ce sont les ethnologues qui prennent le deuil de leurs confrères. On découvre les six membres de la compagnie Inge Albrecht fractionnés en douze boîtes étanches qui flottent entre deux eaux, à l’embouchure des égouts de la ville. La police se répand en conjectures ; elle confirme que, juste à la veille du macabre repêchage, les écrivains étaient encore bien vivants, puisqu’elle les a reçus tous les six dans ses locaux, pour une broutille, sans liaison avec la parution prochaine de leurs Brèves conclusions sur le monde de l’enfance. Ce travail, d’ailleurs, ne sera jamais édité. Le directeur de la revue Renaissance, Re-Naissance, qui l’avait inscrit à son numéro de mai, s’électrocute par mégarde dans son imprimerie, qui s’embrase aussitôt (il est deux heures du matin) ; dans l’incendie, tous les exemplaires dactylographiés des Brèves conclusions s’évanouissent en fumée. Pour compléter l’horreur, ceci : au milieu des débris, les soldats du feu ratisseront les squelettes (carbonisés et privés de crâne) d’un collectif de sociologie ayant souvent collaboré avec Inge Albrecht, le commando Verena Goergens.
Voilà donc le décor, l’ambiance. Il serait idiot de soutenir que Katalina Raspe n’avait pas conscience de ce qu’elle risquait lorsqu’elle se replongea dans ses anciennes recherches sur les contes. Cela dit, elle avait déjà diffusé un ouvrage touchant à la question, et elle avait survécu. On peut concevoir que cette circonstance ait anesthésié quelque peu sa prudence.
De quel ouvrage parlons-nous ?
Il y a vingt ans, Katalina Raspe réalisait sa percée dans le monde des lettres en remettant aux Archives Frankhauser un recueil de contes intitulé Le Monde Moô-moô. Sans lire le manuscrit (paternalisme rime rarement avec sincérité), le très académique cercle Gabriele Stachowiak approuva « le charmant talent de la jeune commune débutante » ; formule bien conventionnelle, qui cependant, prononcée par une telle autorité, conduisit Katalina Raspe à être mentionnée et même photographiée dans Echo contemporain. Cela n’empêcha pas l’anthologie de sombrer aussitôt dans l’oubli. La critique avait d’autres chats à fouetter que ceux qui miaulaient dans la littérature enfantine. Cette année-là, un nouveau genre, la Shaggå, venait de naître ; il s’imposait de manière foudroyante et il étouffait sans pitié diverses formes qui avaient été jusque-là considérées comme expression classique de la Renaissance : y compris les romånces du bataillon Silke Proll et les psalmodies de la fraction Adelheid Mohnhaupt. Pour sa part, Katalina Raspe s’était consolée de ne pas avoir été lue : elle venait d’entrer dans le bunker enchanté des publicistes, et elle s’illustrait déjà dans la polémique qui avait pour point d’ancrage la Shaggå du retour d’Abdallah, capitaine du rugissement de l’épée.
En tant que livre de divertissement, Le Monde Moô-moô se compulse avec plaisir, mais il ne possède aucune valeur scientifique et il ne fait pas progresser d’un iota les données concernant l’imaginaire enfantin. Katalina Raspe ravive les couleurs fanées des Contes pour l’enfance d’Angelika Sonnenberg, volume paru un siècle plus tôt ; elle y ajoute de jolies fioritures lyriques et d’inoffensifs commentaires, plus proches de la paraphrase que de l’analyse. À aucun moment elle ne manifeste une curiosité passionnée pour son sujet. Cela lui vaut un sursis de vingt ans, aussi ne lui en tiendrai-je pas rigueur.
L’indulgence est d’autant plus facile que nous relevons dans sa préface les traces d’une clairvoyance de pionnier (déjà intrépide, bien que dépourvue de l’obstination nécessaire). Elle écrit :
Les analystes consacrent trop peu de pages à la littérature enfantine, et particulièrement au conte, qui constitue la seule forme d’expression poétique ayant survécu à la guerre noire. Transmis oralement, de génération en génération, sans interruption culturelle malgré la guerre, le conte a été le véhicule de l’inconscient collectif, pendant des siècles.
Aujourd’hui, les écrivains composent des contes pour adultes, artificiels et éphémères. Mais le conte authentique, lui, poursuit son cheminement souterrain, loin des préoccupations mondaines de l’écriture. Il se transmet toujours, pur et brut, éternel, de bouche à oreille, au secret des populations d’enfants.
On peut en déduire que ce sont les enfants qui détiennent, sans le savoir, les plus anciennes vérités chiffrées, les plus anciennes images de l’inconscient collectif. Les enfants et, selon toute vraisemblance, ceux qui restent en contact permanent avec eux, dans les communes éducatives ou les ruches : ceux qui les nourrissent et les élèvent, leurs instructeurs. Regrettons de voir inexploitées des richesses culturelles pourtant si proches de nous. Les responsables des communes éducatives, en effet, ne divulguent pas ce qui se récite ou se chuchote dans les territoires dont ils détiennent les clés.
Je ne pense pas que Katalina Raspe ait voulu ainsi tester les capacités de réponse des pouvoirs en place. À mon avis, la commune avait eu une intuition fortuite, mais l’idée de creuser le problème ne l’avait pas effleurée. Le reste du livre confirme plus l’inexpérience des auteurs que leur volonté calculée d’irriter, par une poignée de mots soigneusement choisis, la formidable fourmilière.
Mais, évidemment, la fourmilière – que les ruches nous pardonnent cette analogie – avait été alertée.
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Et ceci, comme le jaillissement d’une lave refoulée mille ans, cent quatorze ans, huit cents générations ou une seule, le temps ne comptait pas, n’avait jamais été mesuré de cette manière, un puits jusqu’aux entrailles maternelles de la terre et du passé reste un puits, reste un gouffre dont la profondeur n’est pas graduée année après année, ou si peu, ou de toute façon si mal, reste une faille absolue et noire dont les dimensions n’ont pour étalon que le chaos et des cris chaotiques, des hallucinations chaotiques de temps et d’espace, des déchirures chaotiques où quelques mois répugnants valent des siècles, et donc elle (Ingrid) écoutait gronder en elle et sentait en elle cette boue rugissante et chaude surgie des cavernes les moins explorées de la société, surgie des galeries enfouies qui communiquaient avec les creux inconscients de son esprit, et donc cette lave si durement réprimée et comprimée arrivait soudain à sa conscience et juste à la frange interne de ses lèvres, et affreusement amère et cinglante, torride et impérieuse, exigeait soudain d’être vomie à l’air libre et de s’exprimer sans lois ni fard, et ceci : Et ton père, Kurt, tu te rappelles ton père ? Non plus, hein, tu es pareil à moi, tu ne réussis pas à t’en souvenir, nous avons vécu tous deux écrasés par son absence et décervelés par la négation de son existence, comme dans les familles franquistes d’Espagne où paraît-il, en cachette des fils effarés, on découpait sur les photos, à la fin des années trente, le visage des oncles et des pères républicains et où l’on s’acharnait, au milieu des prières et de l’eau bénite et des châles noirs puant la sacristie, puant les corps mal lavés de religieuses, où l’on s’acharnait à inventer, pour eux, les rejetons émasculés, un monde sans oncles et sans pères, où seuls respiraient ou clopinaient militaires, épiciers et curés, et tous deux nous sommes rentrés à l’intérieur d’un brouillard comparable, c’était dix ans plus tard, après la défaite de l’Allemagne éternelle, nous avons eu droit à la même lobotomie sournoise, voilà qu’en Germanie chacun dirigeait les ciseaux sur sa propre photographie, dirigeait la pointe vorace des cisailles sur sa propre physionomie, dans les cités ravagées voletait le cliquetis de ces auto-censures et de ces auto-mutilations, notre enfance était bercée par le caquetage des machines à coudre les cicatrices, et l’on entendait les hitlériens sanguins et consanguins extirper de leur code génétique et de leur mémoire et de leur chair intime, amollie déjà par la sociale-démocratie et la bière, toute trace d’une possible compromission avec le passé compromettant, et soudain les oncles en uniforme de la Wehrmacht nièrent avoir connu un quelconque élan d’enthousiasme pour quelque Führer que c’eût été et nièrent les engelures qui chaque hiver leur faisaient éclater les doigts sur le front de Biélorussie ou d’Ukraine, et nièrent avoir peint des caractères gothiques sur les pancartes destinées à indiquer la qualité ou la catégorie des hommes et des femmes pendus aux balcons en ruines et aux branches des tilleuls, soudain oncles et pères ne purent se souvenir des phrases élémentaires qui les avaient aidés à affronter le froid et les combats, et qui les avaient aidés à haïr durant toutes les décennies interminables du Troisième Reich de mille ans, et soudain ils ignoraient s’ils avaient ou non ignoré l’existence des camps de la mort, soudain le mot extermination et l’expression solution finale résonnaient comme des vocables inconnus et à la rigueur bizarres et fortement étrangers à leurs oreilles, et ils nièrent avoir parcouru l’Europe en bottes bien cirées puis avoir reculé en colonnes affreuses, souillées de poussière et de gangrène, ils nièrent tout cela et soudain, alors que nous étions à peine dégagés de nos langes, nous apprenions qu’il n’y avait rien eu de spécial dans nos villes, qu’il ne s’était rien produit de spectaculaire dans nos capitales qui empestaient encore le brûlé de la déroute et de l’écroulement, non, qui vous a raconté cette bêtise ? rien de rien, la vie avait été rythmée seulement par des rencontres amicales entre oncles et tantes et entre voisins, par des quatre heures avec café au lait et tic-tac paisible de l’horloge, nous apprenions que l’on ne reconstruisait rien, que tout avait toujours été comme cela, démocrate-chrétien et atlantiste et social-démocrate, d’un calme et d’une lâcheté et d’un ennui frileux, douillets, infinis, et, mis à part cela, nous apprenions qu’il y avait eu une zone un peu onirique dans notre histoire, d’ailleurs d’importance négligeable à en juger par la sérénité avec laquelle les adultes en rognaient les derniers angles et les dernières barbes inélégantes, et nous constations que dans cet abîme sans couleur nos pères et nos oncles s’étaient dissous, la guerre n’avait pas existé, les divagations nationales-socialistes n’avaient pas pris forme, n’avaient pas débordé le cadre insignifiant de réflexions en chambre pour philosophes hystériques, n’avaient jamais envahi le réel et n’avaient jamais déferlé sur les rues allemandes ni dans les âmes allemandes, le Troisième Reich n’avait été qu’une variante à peu près confidentielle d’un conte apocryphe des frères Grimm, et nos pères et oncles n’avaient eux non plus jamais existé, ni leurs épouses ou leurs futures épouses, ni notre enfance, encore trop imprégnée de gravats, encore trop rapprochée des cratères de bombes et des convois d’éclopés et des films accablants sur Dachau et Bergen-Belsen, et tu n’avais jamais eu de père, Kurt, toi non plus, l’idée même que tu fusses lié d’une quelconque manière à l’Obergefreiter Wellenkind, qui avait perdu une main et un œil en plein Berlin, cette idée était devenue aberrante, comme une mauvaise pensée née d’un songe, et qu’au réveil on s’efforce d’oublier ou du moins de ne pas faire partager à ses proches, et la notion même de père et mère s’évidait, reposait désormais sur une convention de mots, s’était transformée en pure construction verbale à laquelle il était impossible d’ajouter foi, l’Obergefreiter Wellenkind n’avait eu aucune réalité, aucune naissance, aucune enfance et aucune jeunesse, et sa jeune femme qui sans doute n’avait pas été trop fâchée lors de la Nuit de Cristal et qui sans doute n’avait guère renâclé à brailler Sieg heil ! en cadence quand on le lui avait demandé, sa jeune femme de même perdait maintenant toute substance maternelle et s’était décharnée de toute enfance et de toute jeunesse probables, seules avaient subsisté de cette longue période des souvenirs de conversations anodines autour du café au lait de l’après-midi, et la vieille pendule tyrolienne réchappée du désastre et qui par sa présence et ses piaillements démontrait que le désastre n’avait pas eu lieu, et à ton tour, Kurt, tu te préparais à disparaître dans ce blanc ni aveuglant ni douloureux ni quoi que ce fût de qualifiable, dans ce néant parfait, non concevable et non conçu, afin d’en émerger à ton tour adulte et sans mémoire, et quant à moi je traversais aussi presque en même temps, au début des années cinquante, l’expérience de ce silence, et tu sais, Kurt, nous avons émergé loups, dans des camps différents, loup adulte de l’ordre social-démocrate et louve adulte de la révolte contre toutes les chienneries pestilentielles de l’Europe, mais que nous le voulions ou non nous sommes du même sang, toi et moi, je me rappelle cette absence de souvenirs, et le bruit des chantiers de reconstruction qui ne reconstruisaient pas ce qui avait été détruit et vaincu et couvert de honte ou de sel, puisque rien n’avait été détruit, puisque les camions et les tanks des Alliés avaient de tout temps été là, et que l’odeur d’oignon des soldats français et que les fumées des échelons britanniques ou américains avaient imprégné l’air depuis toujours et que rien ni personne n’avait été couvert de honte, et puisque tout était clair et sans zone d’ombre, mon père travaillait depuis toujours dans une entreprise d’électricité, il y avait même quelque chose d’absurde à imaginer qu’il eût pu un jour connaître une naissance, une enfance, puis l’âge de porter les armes et d’acclamer un éventuel Führer, non, il avait éternellement occupé les fonctions de monteur-radio, il était apparu au monde devant une chaîne de montage, il n’avait jamais été père, et le simple Gefreiter Vogel n’avait jamais été secoué dans des wagons à bestiaux en direction du front russe et n’avait jamais été refoulé à pied, kilomètre après kilomètre, par les pilonnages soviétiques, et n’avait jamais été blessé à la hanche en Pologne, non, le Gefreiter Vogel avait toujours claudiqué pour se rendre à son travail, et son épouse n’avait jamais ni entendu défiler les Jeunesses hitlériennes, ni couru rejoindre le cortège, l’un et l’autre depuis un temps immémorial avaient approuvé principes et objectifs des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates en en confondant, à l’heure de la pause café au lait, les nuances, et écoute bien, mon dogue, Kurt, nous sommes vraiment du même sang, toi et moi.
Et elle dit :
« Ne t’inquiète pas, dans mon livre tout sera ininterprétable et dévoyé sur des sentiers ininterprétables, même notre enfance. »
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Je vois deux raisons à l’absence de réaction de la fourmilière. Un, la page que j’ai citée plus haut n’avait connu aucune diffusion ; il devait paraître plus sage de la laisser moisir dans ses limbes. Deux, les maîtres de notre organisation sociale avaient été provoqués non par un réseau subversif, mais par un simple collectif littéraire. Je pense que les structures aptes à lutter contre les écrivains n’étaient pas encore soudées, ou hésitaient sur le choix des méthodes.
Dix-huit ans plus tard, quand le commandement unifié Siegfried Schulz se lance sur la piste que Katalina Raspe n’avait pas songé à débroussailler, le paysage s’est modifié. Au profond des cervelles spécialisées, on a médité, on a élaboré des plans. On a décidé d’offrir la terreur barbare aux intellectuels dont l’âme se dissipe. La terreur barbare refroidit les ardeurs scientifiques.
Siegfried Schulz n’est pas un collectif de débutants. Sa gloire est établie, depuis longtemps, la perfection mathématique de ses analyses jouit de l’admiration générale ; il n’y a pas plus haute autorité dans le domaine de l’archéo-dialectologie. Il serait ridicule de prêter à une personnalité aussi solide la moindre miette de naïveté. Lorsqu’il est sur le point de rendre publiques ses conclusions, le commandement unifié sait qu’il suscitera la colère d’un groupe social extrêmement fermé et imprévisible, auquel la police obéit comme un chien fidèle.
En distribuant à quelques amis sûrs (notion trompeuse, d’autant que certains travaillaient à Cœur du IIe siècle) le plan de sa conférence, Siegfried Schulz s’attendait donc à payer cher son insolence ; mais il ne prévoyait pas, je crois, une boucherie du style de celle qui fleurit en octobre. Boucherie qui pourtant avait déjà été programmée dans les sommets.
Abnégation, intelligence, honnêteté, courage, voilà ce qui a caractérisé, jusqu’à la fin, l’œuvre du commandement unifié Siegfried Schulz. Il est réconfortant de pouvoir affirmer que des collectifs de cette trempe existent, malgré le climat de déloyauté foireuse où évoluent les castes qui ont la parole au IIe siècle.
J’ai sous les yeux un des brouillons rescapés d’Authenticité de l’œuvre orale. J’entretiens l’espoir d’en avoir terminé trois ou quatre copies avant d’être soumis, à mon tour, aux fastidieuses cérémonies de l’écartèlement et du tire-bouchonnage.
Authenticité de l’œuvre orale saisit l’occasion d’un discours raisonné sur le conte pour insister sur le problème de sa source. Bien qu’ils se transmettent oralement les contes, on ne peut pas interroger les enfants, ni les observer, ni les écouter de manière directe, parce qu’ils sont retenus, cadenassés au secret des communes éducatives ; les uniques collecteurs de contes sont les instructeurs, qui veillent à la réclusion sociale de leurs pupilles. Pour Siegfried Schulz, les enfants ont certainement préservé parmi eux, de génération en génération, de vastes pans culturels datant de la guerre noire ou même antérieurs à celle-ci. Mais les intermédiaires entre les récitants et le monde extérieur filtrent et censurent (par incompétence ou par rouerie) cette parole riche en informations sur les aspects oubliés de notre passé.
Le commandement unifié s’insurge contre le cloisonnement de la société en cellules étanches, sans relation les unes avec les autres – d’un côté les enfants, de l’autre les adultes. Sa virulence n’a aucun rapport avec la griffure irrésolue, involontaire, avec le minuscule coup d’épingle qu’avait porté Katalina Raspe dans sa préface au Monde Moô-moô. Néanmoins, comme inhibé par de despotiques tabous, Siegfried Schulz ne se résout pas à énoncer les réponses aux questions qu’il pose.
Cela ne lui évitera pas d’être déchiqueté avec une sauvagerie qui n’avait pas eu de précédents sous les triomphales bannières humanistes de la Renaissance.
La voix du commandement unifié se perd dans les graillements, s’interrompt, sur fond sonore d’étripage et de décollations. Mais d’autres ont décidé de chanter avec elle et désormais, malgré la grêle serrée des meurtres, cette voix ne se taira plus. Plusieurs collectifs ont le réflexe salutaire de se retirer dans la clandestinité pour mener leurs investigations sur le monde enfantin ; l’idée du danger a fait son chemin, et les auteurs préfèrent ne pas renoncer prématurément à leurs activités éditoriales (pour cause d’hémorragie).
Grande continuatrice de l’œuvre de Siegfried Schulz, la compagnie Inge Albrecht entreprend de rédiger un texte de combat qui est le drapeau levé de l’intégrité contre la mollesse, contre la soumission qui asphyxient les milieux littéraires. Tout doit être imprimé, proclame Inge Albrecht, même les vérités détestables. Et elle cherche à publier ses Brèves conclusions sur le monde de l’enfance, rédigées en collaboration avec le commando Verena Goergens.
On sait que tout a été caramélisé dans un incendie : l’éditeur de la revue, l’imprimerie, les manuscrits (à l’exception de celui que je possède), ainsi que les corps décapités de Verena Goergens.
Les Brèves conclusions sur le monde de l’enfance réaffirment l’importance des récents travaux de Siegfried Schulz, leur aspect décisif. Aucun sentimentalisme de pacotille ne vient perturber le discours d’Inge Albrecht : nous sommes tous, ethnologues ou non, engagés sur le même chemin de perdition, nous aurons tous un destin comparable, nous ne disposons pas de beaucoup de temps, le moment n’est à s’apitoyer ni sur le commandement unifié ni sur nous-mêmes.
En exergue, la compagnie cite un communiqué paru dans Echo contemporain du mois de novembre, sous la signature sans signification de « Ruche 807 ». Derrière l’anonymat se dissimulent, évidemment, toutes les autres ruches :
Une fois de plus, nous désirons protester ici contre la prétention des adultes à posséder un droit de regard dans les ruches. Le monde des adultes ne saurait introduire au sein des ruches que sa barbarie et sa violence. Nous protégeons les enfants. La police nous assiste dans notre tâche.
La société refuse de soumettre les communes éducatives à l’influence perverse du monde des adultes, s’interroge aussitôt Inge Albrecht. Et les instructeurs ? Appartiendraient-ils donc à un monde neutre, ni adulte ni immature ? En tentant de cerner le problème, la compagnie constate que personne ne peut dire où et comment sont recrutés les instructeurs ; leur nature est aussi mystérieuse que celle des enfants.
À ce stade de ses réflexions, elle écrit :
Il existe de multiples communes éducatives, inaccessibles au cœur d’un dédale stratégique de casernes de police. Tous les enfants sont censés y loger, et effectivement il n’y a pas d’exemple d’enfant égaré à l’extérieur, chez les adultes. Au point que nous ignorons à quoi ressemble, physiquement, un enfant. Bon. Quand, à quel âge, les enfants sont-ils censés sortir des communes éducatives ? Sous quelle forme ?
Les adultes ne se reproduisent pas entre eux. Bon. Mais alors, comment s’effectue la survivance de la société et de ses membres ? Notre société ne dépérit pas, ne s’amenuise pas. Quand, où et comment apparaissent les adultes destinés à remplacer les morts ?
Chacun de nous est intimement persuadé qu’il a vécu une enfance avant d’être un adulte. Nous serions donc tous, en conséquence (en bonne logique), issus des ruches. Bien. Or nous ne savons rien sur elles, presque moins encore que sur la guerre noire. Quelle est la nature de l’éducation que nous y avons reçue ? Pourquoi l’avons-nous éliminée de notre mémoire ?
Inge Albrecht ne laisse pas en suspens les questions qu’elle a formulées. Comme elle a compris qu’une franche approche des ruches lui est plus que jamais interdite (ainsi qu’à toute équipe de chercheurs), elle applique une méthode différente. Elle traque la vérité en auscultant les œuvres d’imagination publiées depuis la naissance de la littérature, vers le milieu du Ier siècle. Son raisonnement est simple : si nous ne possédons pas de souvenirs conscients du monde de l’enfance et des ruches, c’est que tout ce qui concerne cette époque a émigré dans une partie inconsciente de notre cerveau, bien défendue contre l’introspection. Pour explorer ces domaines refoulés, il convient de procéder à une analyse patiente des intuitions souterraines, spontanées, qui sous-tendent les textes des poètes et des écrivains de la Renaissance. On mettra alors en évidence ce que charrie l’inconscient collectif des adultes, grâce à ces maillons faibles du silence de l’imaginaire.
La compagnie dépouille bon nombre d’ouvrages représentatifs de notre littérature ; elle ne répugne pas à réaliser des sondages jusque dans la littérature des poubelles. Et son verdict tombe :
Si l’on considère qu’une passerelle doit mener de l’âge enfantin à l’âge adulte, il est excessivement bizarre (oui, excessivement !) qu’aucun adulte ne puisse l’emprunter en sens inverse, quelle que soit la puissance de sa mémoire ou de son système imaginaire. Nous n’avons rencontré aucune œuvre littéraire, si échevelée, si débridée soit-elle, qui mette en scène un élément vivant et crédible du monde enfantin. Si la référence est attestée, c’est toujours sous une forme stéréotypée, artificielle, il s’agit toujours d’une reconstitution intellectuelle, coupée de toute expérience réelle.
Les adultes que nous sommes (écrivains, critiques, artistes, policiers, sociaux-démocrates, techniciens, ouvriers et ouvrières) ne savent pas retrouver leurs souvenirs d’enfance. Mais ce n’est pas parce que le pont a été coupé de manière radicale, à la fin de notre dressage dans les communes éducatives ; c’est parce qu’il n’y a jamais eu de pont.
Il n’y a jamais eu de pont. Nous n’avons jamais franchi la rivière qui sépare l’enfance de l’âge adulte. Nous n’avons pas été enfants. Communes éducatives ou non, les enfants peuplent une rive que nous n’avons jamais ni aperçue ni foulée.
Comme nous voilà loin, déjà, de ce que pressentait Siegfried Schulz ! Irrémédiablement distincts, oui, d’un côté les enfants, de l’autre les adultes, mais sans relation organique entre les deux groupes. Il aura fallu cent soixante-dix ans pour qu’une demi-douzaine de chercheurs (bien vite, il est vrai, passés au sécateur) dénonce cette légère anomalie.
Là-dessus se termine l’étude d’Inge Albrecht, sur une vision chaotique et énigmatique de notre planète, divisée en deux types de territoires habités, celui que peuplent les adultes de la Renaissance, héritiers de la guerre noire, et celui des communes éducatives.
Tout n’est pas dit encore, et la commune Katalina Raspe se chargera de poursuivre ce cheminement intellectuel, car dans l’intervalle la compagnie Inge Albrecht a été immergée dans des containers à la couleur bronze clair (teinte de camouflage très fréquemment utilisée, paraît-il, dans les entrepôts ou les garages de la police).
À son tour, Katalina Raspe a la hardiesse d’abandonner ses positions de critique en vue, de rompre avec deux décennies de gribouillis conformistes sur les Shaggås et les romånces à la mode. Désormais, elle marche sur le sentier lumineux dont Inge Albrecht a découvert les premières bornes. Sentier lumineux, sentier périlleux : elle n’ignore pas qu’à une étape quelconque de son voyage elle s’effondrera dans son propre sang.
L’heure est venue d’admirer ensemble cette page de Clarté des secrets :
Nous ne regardions pas du bon côté de l’horizon. Tous, nous avons pensé que le conte enfantin était un témoignage sur les hantises oubliées de la guerre noire, un chuchotement de l’inconscient collectif non détruit par les siècles, et nous l’avons toujours lu et étudié dans cet esprit.
Là gisait notre erreur. Il importait de voir dans le conte, avant tout, un témoignage sur des terres inaccessibles, sur l’intérieur mystérieux des communes éducatives et des ruches.
La société de la Renaissance ne dispose pas d’autres documents analysables en provenance des ruches, si l’on excepte les communiqués administratifs. Une fois ou deux par siècle, les instructeurs condescendent à nous soumettre des recueils de contes et légendes qu’eux-mêmes ont collectés. Pourquoi nous transmettent-ils ces maigres textes ? Sans doute parce que nos doctes disputes le méritent. Nos doctes disputes entretiennent, en effet, ont longtemps favorisé une illusion qui les arrange, celle d’une voix d’enfant persistant derrière les murs.
Nous avons toujours eu tort quand nous avons estimé que ces échos, que ces bribes maladroites étaient des œuvres orales détériorées, des œuvres transcrites sans précaution, éventuellement censurées ou remaniées, mais issues du monde des enfants.
Nous ne remettions pas en cause l’existence d’un univers d’enfants organisé à l’intérieur des communautés éducatives.
Or, si effectivement les contes restent une expression littéraire, il faut les prendre comme le résultat d’efforts poétiques fournis par les seuls instructeurs. Les contes sont des textes falsifiés, des textes mystificateurs, qui à l’analyse ne révéleront pas les secrets de la guerre noire, les secrets détenus par les enfants, mais tout au plus quelques détails sur l’âme des faussaires. Derrière les cloisons étanches des ruches, derrière la grille inviolable que contrôlent les instructeurs, derrière la police et ses barrières de meurtre, au-delà de ce brouillard de terreur qui dénature notre vision des choses, rien ne prouve que des enfants vivent et se développent.
En étudiant de manière raisonnée les contes les plus proches de leur source (ainsi ce recueil de la section Angelika Sonnenberg, ce matériau brut que nous avons eu, il y a vingt ans, la stupidité de mutiler), on peut décrire le système imaginaire issu des communes éducatives, répertorier les éléments cachés dans les fibres intellectuelles de ce monde clos, reconstituer la logique qui préside à l’articulation de ses ombres.
C’est alors que se dessinent les contours de l’intelligence collective qui règne dans les ruches. En démontant l’art des faussaires, on finit par découvrir les mécanismes jusque-là insoupçonnés qui meuvent les sociétés d’instructeurs (mais ce terme ne leur convient pas, car ils n’éduquent personne), et ceci : l’absence totale d’enfants sur les territoires gigantesques qu’ils colonisent.
Les giclements de cervelle et les supplices les plus effrayants ont récompensé la clairvoyance de Katalina Raspe.
Personnellement, je ne déplore pas tant la disparition inévitable de la commune que celle de Clarté des secrets, dont rien n’a été conservé, à ma connaissance, sinon ce que l’on vient de lire. À cause de ces destructions successives de livres et de manuscrits, on observe cette année un accablant gaspillage de temps et d’énergie : chaque collectif doit souvent reprendre à zéro des recherches qui ont déjà abouti ailleurs.
Et c’est, maintenant, ce que je vais faire : recommencer l’analyse que Katalina Raspe avait certainement menée à bien dans le corps de son ouvrage, tenter d’entrevoir quelles informations scabreuses les « instructeurs », par négligence, ont laissé traîner au fil du système imaginaire de leurs contes.
J’obtiendrai ainsi, je l’espère, une représentation plus exacte de ce qui se passe dans les énormes territoires habités auxquels nous n’avons pas accès depuis la fin de la guerre noire.
Cela, du reste, ne constituera qu’une étape ; car nous aurons à comprendre ensuite comment fonctionne réellement notre paisible société de la Renaissance, et dans quel but. Comment, pour répéter l’interrogation de la compagnie Inge Albrecht, comment, quand et où surgissent les adultes destinés à remplacer les morts.
Qui sommes-nous ?
Très franchement, avant d’être écrabouillée sous le plomb, désossée, tronçonnée, j’aimerais bien le savoir.
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