Lisbonne, dernière marge

Antoine Volodine · Chapitre 19 sur 23

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Lisbonne, dernière marge

V. L’ambre du Paysage

Chaque soir, chaque matin, le vent incendiait la falaise ; des flammèches de sable se tordaient dans les échancrures de la roche. Le granite noircissait, jaunissait, crépitant et geignard quand la lumière changeait et que le sud, entrelacé de souvenirs, de falun, se mettait à tourbillonner soudain parmi les embruns familiers. La plage montait en pente douce jusqu’à la base de l’immense rideau de pierre. Çà et là surgissant du gravier, s’arrondissaient des échines, des mufles ; les barques renversées des pêcheurs, les dépouilles des bêtes gardiennes avaient été contre à contre fondues dans l’ambre du paysage, pétrifiées depuis des millénaires dont Abdallah ne tenait pas à évoquer l’alignement incalculable. Pour progresser, il devrait longer ces épaves ; il devrait avancer sur un chemin secret, suivre, avec minutie, les gorges du labyrinthe, telles que les traceraient les jusants de la minuit. Abdallah maîtrisait l’écriture des rivages ; quand dans sa prison d’eau il n’en pouvait plus de se heurter à la carène moussue, de contempler sans joie les ferrures de ses coffres, les urnes d’où pleuvaient les aigues-marines et les diamants, quand il perdait tout courage et sanglotait devant son or, la mère de toutes les vagues l’instruisait ; elle lui avait appris à lire les empreintes du temps qui est venu, puis s’est retiré. L’air était favorable, humide, ourlé par l’écho maussade des brisants ; la prudence au cœur, un tourteau se repliait dans une cassure. Pris de tendresse pour la lisière qu’il foulait, le pirate fit un deuxième pas. Le sel se décollait, par plaques, de ses épaules et de ses bras, crissait, comme une mécanique qui se réanime.

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