Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours
potui ego, Firminus Verris, de villa Abbatisuille, in Pontiuo
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le Cahier, pour être conséquent avec l’exemple qu’il donne en écrivant partout consone avec un seul n, aurait dû supprimer la double lettre à persone, à sonette, à pome, etc., etc.
«Les composez et les derivez suivent l’orthographe de leurs simples.»
Le Cahier passe ensuite en revue les prépositions latines qui entrent dans la composition des mots français. «Quand la preposition a est suivie d’un g ou d’une m, ces consones ne se doublent pas, excepté pour le g les mots où il est déja double en latin. Exemples: aggreger, aggresseur, aggraver, exaggerer. Toute autre consone que g ou m se double: abbatre, abbonner, abbreuver, abbreger, abbrutir.» Il y a un certain nombre d’exceptions indiquées.
«Avec la préposition ad il y a à distinguer; quelques-uns enlèvent
le d, mais la meilleure orthographe le conserve. Exemples:
_addonner, adjoint, adjourner, adjouster, adjuger, adjuster,
admettre, admirable, admiral_[102], _admis, admodier, admonester,
addresser, advis, advocat_. Quelques-uns neantmoins escrivent
ENCORE[103] avis, avertissement, avertir et avocat sans d.»
[102] On a reconnu plus tard que le mot amiral vient de l’arabe
émir. La préposition ad des Latins n’avait rien à faire ici.
[103] L’habitude d’écrire simplement et d’essayer de figurer
la prononciation plutôt que l’étymologie est plus ancienne en
France que l’Académie de 1694 ne paraît le supposer, car cet
usage remonte à l’époque même de nos plus anciens monuments
écrits du XIe, du XIIe et du XIIIe siècle (_Lois de Guillaume,
Apocalypse, Quatre Livres des rois_, etc.). Le mot appellata,
que l’Académie de 1694 écrit appellée, est figuré ainsi,
apeled et apelee; le tesmoignage (_testimonium_) est alors
testimoine ou tesmoigne; les yeux, comme écrivait R.
Estienne, sont des oils, etc. Il est vrai que, depuis le XIVe
siècle, les clercs, fort épris du latin, se sont donné carrière
pour saupoudrer de plus en plus leurs transcriptions de lettres
étymologiques et souvent de lettres qui ne le sont pas; mais
c’est à partir de la Renaissance de l’antiquité que cette fièvre
d’érudition a pris son plus grand développement. Voir plus haut,
p. 112.
«Preposition e. Devant un mot simple commençant par f, cette
consone se double. Exemples: effaroucher, effeminer. Devant
toute autre consone que f, on met aprés la preposition latine
un s. Exemples: _esbattre, esmouvoir, espleurer, espris,
esrailler, estester_, etc.
«La preposition sous garde son s. Exemples: _sousbarbe,
souschantre, souslever, souspeser, souspir, soustenir,
soustraire_. Quelques-uns neantmoins escrivent soupir et
soutenir.»
Mais l’Académie, en 1740, a décidé contrairememt à la plupart des règles des Cahiers de 1694. Il suffit d’indiquer quelques mots extraits des séries complètes du Cahier qu’elle a rectifiés dès sa troisième édition: appanage, appaiser, appercevoir, etc.; desboetter, desbotter, desborder, desbourser, esbattre, esbranler, escarter, qu’elle écrit les uns par un seul p et les autres sans s.
Dans le Cahier on autorise cependant d’écrire deffaillir et defleurir, deffaire et defricher, et l’on remarque que quelques mots qui n’avaient pas d’h en latin en ont pris en français: «_ululare_, hurler; altus, haut; exaltare, exhausser; ostreum, huistre; oleum, huile; ostium, huis; octo, huit.»
Voici ce qui est dit à l’article DU CIRCONFLEXE:
«Le circonflexe mis sur une syllabe marque bien qu’elle est longue;
mais ce n’est pas pour cela qu’on l’y met, c’est pour montrer qu’on y
a retranché une voyelle, comme on fait en grec aux verbes et aux noms
contractes[104]. Par exemple, on le met en bâiller, râiller,
contractes de beailler et de riailler; à _âge, blessûre, j’ay
pû, ingenûment, assidûment_, etc. Les novateurs de l’orthographe
le veulent substituer à la place de l’s muette, et escrivent
tempête, bête, ôter, etc.»
[104] Cet accent circonflexe joue encore dans notre orthographe
le double rôle, de marquer la suppression d’une lettre, comme
dans affût, affûtage, aîné, vous arrivâtes, nous
crûmes, etc., et de rendre la syllabe longue, comme dans
bâche, bêche, bellâtre, câlin, etc. Il y a là une source
de nombreuses difficultés pour les étrangers.
L’opinion des novateurs a prévalu, et l’Académie a même retranché l’accent circonflexe à la plupart des mots qui ont subi une contraction: railler, blessure, pu, ingénument. Elle l’a conservé à assidûment.
On lit à l’article de la DIVISION:
«La division se met entre deux mots qui, en effet, ne font qu’un,
mais qui ne sont pas entierement joincts; comme _eux-mesmes,
re-saler, re-sumer, francs-fiefs, cordonbleu, grandcroix,
ciel-de-lict, entre-post_, etc. On la met aussi entre la troisieme
personne singuliere tant du present de l’indicatif que du futur,
et le pronom personnel il et elle, et l’impersonnel on.
Exemples: _parle-il, mange-elle, disne-on ceans, ira-il,
dira-elle, sonnera-on_. C’estoit l’ancienne orthographe, dont la
raison est assez connüe à ceux qui connoissent la langue françoise
du quatorziesme et quinziesme siecle. Mais depuis quelques années
on s’est advisé de mettre entre ces mots deux tirets et un t au
milieu, de cette sorte, dira-t-il, ira-t-on. Ie voy grand nombre
de gents qui s’opposent à cet usage, et disent qu’il n’y en a aucune
raison, ny aucun exemple chez nos anciens. Messieurs jugeront si leur
opposition est bien fondée; et chacun marquera, s’il luy plaist, ce
qu’il voudroit changer, corriger, retrancher et adjouster à tout ce
Traitté, tant pour le gros et pour l’ordre, que pour le détail et
pour les exemples.»
3º Grammaire de Regnier des Marais.
Dans sa Grammaire, publiée en 1706, Regnier des Marais, qu’on peut supposer avoir été le rédacteur des Cahiers, expose les mêmes principes avec plus de développements. (Voir plus loin l’analyse de cette Grammaire, p. 136.)
Ainsi donc, l’Académie de 1694 procédait en matière d’orthographe, sous l’influence gréco-latine, en vue d’une conformité aussi intime que possible avec l’écriture du latin littéraire. Bien qu’elle tienne peu de compte des concessions que le latin vulgaire, la basse latinité et les écrivains français du XIIe au XVIe siècle avaient faites à la prononciation, on remarque une tendance à s’écarter de l’orthographe des Cahiers de remarques rédigés par Regnier des Marais; elle fait quelques sacrifices à la nécessité de simplifier, qui est propre au génie de notre langue et à sa prosodie. Aussi la lecture, d’après ces principes mixtes de 1694, devait être fort difficile, par suite de la multiplicité de ces consonnes ramenées du latin du siècle d’Auguste, consonnes qui tantôt se prononçaient et tantôt ne se prononçaient point. Ronsard, ainsi que le grand Corneille, tous deux véritablement Français, avec des idées et des sentiments antiques, avaient mieux compris l’organisme de notre langue. C’est un grand honneur pour l’Académie d’avoir osé, dès 1740, se déjuger elle-même en renonçant aux règles et aux idées théoriques qu’elle avait adoptées en 1694, et d’avoir su rentrer dans la voie de la tradition et de la vérité pratique.
APPENDICE B.
OPINION DE RONSARD SUR L’ORTHOGRAPHE ÉTYMOLOGIQUE.
Ronsard, par l’ampleur et la hardiesse de son esprit, devançant son siècle et ceux qui l’ont suivi, a découvert en partie les différences qui distinguent certaines de nos lettres de leurs correspondantes chez les anciens, et affirmé les droits de notre langue à une orthographe qui lui soit propre. Il se rencontre ainsi, à cent ans de distance, avec Corneille, pour ouvrir la voie dans laquelle l’Académie devait successivement entrer. Sans l’opposition de ses amis, il eût accepté volontiers en grande partie les réformes de Meigret[105]; mais il se borne pour le moment à l’expulsion de l’y étymologique, à la suppression des consonnes superflues, telles que le double cc au mot accorder (qu’il écrit acorder), à l’adoption de l’accent aigu dans nombre de cas, et au remplacement du ph par un f. Il réclame de nouveaux signes pour i et u consonnes (j et v), pour ll mouillé, gn et ch, et la restitution de k et z, qu’il demande de remettre en leur premier honneur[106].
[105] Joachim du Bellay témoigne le même regret (voir plus loin,
App. D), et l’exprime avec une naïve énergie.
[106] Préface de la Franciade.
Il s’exprime ainsi dans l’avertissement au lecteur placé en tête de son Abrégé de l’art poëtique (édit. de 1623, t. II, page 1616):
«I’avois deliberé, lecteur, suiure en l’orthographe de mon liure
la plus grand’part des raisons de Louys Meigret, homme de sain et
parfait iugement (qui a le premier osé desiller les yeux, pour voir
l’abus de notre escriture), sans l’aduertissement de mes amis,
plus studieux de mon renom que de la verité; me peignant au deuant
des yeux le vulgaire, l’antiquité, et l’opiniastre aduis des plus
celebres ignorans de nostre temps; laquelle remonstrance ne m’a
tant sceu espouuanter, que tu n’y voyes encore quelques marques de
ses raisons (de Meigret). Et bien qu’il n’ait totalement raclé la
lettre grecque Υ, comme il deuoit, ie me suis hazardé de l’effacer,
ne la laissant seruir sinon aux propres noms grecs, comme en Tethys,
Thyeste, Hippolyte, Vlysse, à fin qu’en les voyant, de prime face,
on cognoisse quels ils sont et de quel païs nouuellement venus vers
nous: non pas en ces vocables, _abisme, cigne, Nimphe, lire,
sire_ (qui vient comme l’on dit de κύριος, changeant la lettre κ
en σ[107]), lesquels sont desia receus entre nous pour françois,
sans les marquer de cet espouuantable crochet de y, ne sonnant
non plus en eux que nostre i en ire, simple, lice, lime.
Bref, ie suis d’opinion (si ma raison a quelque valeur), lors que
tels mots grecs auront longtemps demeuré en France, les receuoir en
nostre megnie[108], puis les marquer de l’i françois pour monstrer
qu’ils sont nostres, et non plus incogneus estrangers; car qui est
celuy qui ne iugera incontinent que _Sibille, Cibelle, Cipris,
Ciclope, Nimphe, lire_, ne soient naturellement grecs, ou
pour le moins estrangers, puis adoptez en la famille des François,
sans les marquer de tel espouuantail de Pythagore? Tu dois sçauoir
qu’un peu devant le siecle d’Auguste, la lettre grecque Υ estoit
incogneuë aux Romains, comme l’on peut voir par toutes les comedies
de Plaute, où totalement tu le verras osté, ne se seruant point d’vn
charactere estranger dans les noms adoptez, comme Amphitruon,
pour Amphitryon: et si tu me dis qu’anciennement la lettre y se
prononçoit comme auiourd’huy nous faisons sonner nostre u latin,
il faut donc que tu le prononces encores ainsi, disant Cubelle
pour Cybelle; mais ie te veux dire dauantage, que l’y n’a pas
esté tant affecté des Latins (ainsi qu’asseurent nos docteurs) pour
le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournez par
eux en leur langue, mais ils l’ont ordinairement transformé, ores
en u, comme μῦς, mus, ores en a, κύων, canis, ores en o,
ὕπνος, somnus, tournant l’esprit aspre noté sur ὑ en s, comme
estoit presque leur vieille coustume, auant que l’aspiration h fust
trouuée. Ie t’ay bien voulu admonester de cecy, pour te monstrer que
tant s’enfaut qu’il faille escrire nos mots françois par l’y grec,
que nous le pouvons bien oster, suivant ce que i’ay dit, hors du nom
naturel, pourueu qu’il soit vsité en nostre langue. Et si les Latins
le retiennent en quelques lieux, c’est plus pour monstrer l’origine
de leur quantité, que pour besoin qu’ils en ayent. S’il aduient que
nos modernes sçauants se vueillent trauailler d’inuenter des dactyles
et spondées en nos vers vulgaires, lors à l’imitation des Latins,
nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour monstrer
la mesme quantité de leur origine. Et si tu le vois encore en ce mot,
yeux, seulement, sçache que pour les raisons dessus mentionnées,
obeïssant à mes amis, ie l’ay laissé maugré moy, pour remedier à
l’erreur auquel pourroient tomber nos scrupuleux vieillars, ayant
perdu leur marque en la lecture des yeux et des jeux (_sic_): te
suppliant, lecteur, vouloir laisser en mon liure la lettre i, en
sa naïue signification, ne la deprauant point, soit qu’elle commence
la diction, ou qu’elle soit au milieu de deux voyelles, ou à la
fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en ie, en _i’eus,
iugement, ieunesse_, et autres, où abusant de la voyelle I, tu le
liras pour I consonne inuenté par Meigret, attendant que tu receuras
cette marque d’I consonne, pour restituer l’I voyelle en sa premiere
liberté. Quant aux autres diphthongues[109], ie les ay laissées en
leur vieille corruption, avecques insupportables entassemens de
lettres, signe de nostre ignorance et de peu de iugement, en ce qui
est si manifeste et certain: estant satisfait d’avoir deschargé mon
liure, pour cette heure, d’vne partie de tel faix: attendant que
nouueaux characteres seront forgez pour les syllabes _ll, gn,
ch_ et autres. Quant à la syllabe ph, il ne nous faut autre note
que nostre F, qui sonne autant entre nous que φ entre les Grecs,
comme manifestement tu peux voir par ce mot φίλη, feille[110].
Et si tu m’accuses d’estre trop inconstant en l’orthographe de ce
liure, escriuant maintenant, espée, épée, accorder, acorder,
vestu, vétu, espandre, épandre, blasmer, blâmer, tu t’en dois
colerer contre toy mesmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous
les moyens que je puis de seruir aux oreilles du sçauant, et aussi
pour accoustumer le vulgaire à ne regimber contre l’éguillon, lors
qu’on le piquera plus rudement, monstrant par cette inconstance, que
si i’estois receu en toutes les saines opinions de l’orthographe, tu
ne trouuerois en mon liure presque vne seule forme de l’escriture que
sans raison tu admires tant.»
[107] On a reconnu depuis la véritable origine, le latin
senior, de ce mot sire. Il a été d’abord senre ou sendre
(_sendra_ dans le serment de 842), puis sires, et enfin
sire, quand l’s du cas-sujet eut disparu. L’accusatif
seniorem a donné le cas-régime seignur, signor, seigneur.
Identiques à l’origine, comme moindre et _mineur, mes
sire_ et mon seigneur, ces deux cas d’un même mot ont été
conservés dans la langue, avec des acceptions différentes. Mais,
jusqu’au XIIIe siècle, ils étaient employés l’un comme sujet,
l’autre comme régime. «Je me chevauchoie d’Amiens à Corbie;
s’encontrai le roi et sa maisnie (maison, de mansio).—A cui
es tu? dit-il.—Sire, je suis à mon signor.—Qui est tes
sires?—Li barons me dame (le mari de ma dame).—Qui est ta
dame?—La fame de mon signor.» (La Riote del monde, dans
Nouv. rec. de contes, t. I, p. 473.)
[108] Voir la note précédente.
[109] Doubles consonnes, selon l’acception d’autrefois.
[110] Peutêtre faut-il lire φύλλον, feuille.
APPENDICE C.
OPINIONS DE PLUSIEURS MEMBRES DE L’ACADEMIE FRANÇAISE ET DE L’ACADÉMIE DES BELLES-LETTRES SUR L’ORTHOGRAPHE ET LA RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE.
(On trouvera plus loin, dans l’Appendice D, l’analyse des méthodes
orthographiques proposées par plusieurs d’entre eux.)
Nicolas PERROT D’ABLANCOURT, membre de l’Académie en 1637. Partisan, ainsi que Bossuet et Corneille, de la simplification de l’orthographe, il s’exprime ainsi dans la préface de sa traduction de Thucydide (Paris, 1622, in-fol.):
«Avant que de finir il sera bon de mettre icy quelques remarques
touchant l’Ortografe et la Grammaire….. Je suy l’ortografe
moderne qui retranche les lettres superfluës et je ne mets qu’un
T à ataquer, à atendre, pour empescher qu’on ne s’abuse à la
prononciation. Et ceux qui soustiennent l’opinion contraire ne
sçauroient nier que l’Ortografe ne se soit purifiée peu à peu puisque
les langues ne sont jamais si parfaite que lorsqu’elles s’eloignent
le plus de leur origine, et qu’elles ont perdu, s’il faut ainsi dire,
les marques de l’enfance.»
Dans l’avertissement, qui n’a que six feuillets, j’ai recueilli des mots ainsi écrits:
_Acuser, afaire, afection, alumer, aparence, aparent,
apeler, aprendre, aquerir, atacher, atribuer, avanture,
condanner, le diférent, embaras, exemter, faloir_ (il a
falu), _flater, flote, frase, lute, metempsycose, moquer,
ocasion, ofrir, raport, raporter, soufrir, stile_; il
écrit modelle, fidelle, infidelle; je voy, je suy; il
supprime le d à je prens, je vens; le p à tems; il écrit
qu’ils vinsent et omet le d et le t dans les pluriels: les
grans hommes, les defaus, etc. Il écrit aussi: _Philipe,
Peloponese, Quersonese, Carès, Kios_ (l’île de Chio).
PIERRE CORNEILLE, membre de l’Académie française en 1647, s’est beaucoup préoccupé de l’orthographe. Il désirait sinon une réforme complète, du moins plus qu’une régularisation. Trente ans avant la première édition du Dictionnaire de l’Académie, en tête de l’édition de luxe donnée par lui-même en 1664 (le Théâtre de P. Corneille, reveu et corrigé par l’autheur, impr. à Rouen, 2 vol. in-fol.), il s’exprime ainsi dans un Avis au lecteur:
«Vous trouuerez quelque chose d’étrange aux innouations en
l’Ortographe que j’ay hazardées icy, et ie veux bien vous en rendre
raison. L’vsage de nostre langue est à present si épandu par toute
l’Europe, principalement vers le Nord, qu’on y voit peu d’Estats où
elle ne soit connuë; c’est ce qui m’a fait croire qu’il ne seroit
pas mal à propos d’en faciliter la prononciation aux estrangers,
qui s’y trouuent souuent embarrassez par les diuers sons qu’elle
donne quelquefois aux mesmes lettres. Les Hollandois m’ont frayé le
chemin, et donné ouuerture à y mettre distinction par de differents
caracteres, que jusqu’icy nos imprimeurs ont employé indifferemment.
Ils ont séparé les i et les u consones d’auec les i et les
u voyelles, en se seruant tousiours de l’j et de l’v pour
les premieres, et laissant l’i et l’u pour les autres, qui
jusqu’à ces derniers temps auoient esté confondus….. Leur exemple
m’a enhardy à passer plus auant. I’ay veu quatre prononciations
differentes dans nos ſ et trois dans nos e, et j’ay cherché les
moyens d’en oster toutes ambiguïtez, ou par des caracteres differens,
ou par des régles generales, auec quelques exceptions. Ie ne sçay si
j’y auray reüssi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra
donner iour à faire vn trauail plus acheué sur cette matiere, et
peut-estre que ce ne sera pas rendre vn petit seruice à nostre langue
et au public.
«Nous prononçons l’s de quatre diuerses manieres: tantost nous
l’aspirons, comme en ces mots, peſte, chaſte; tantost elle
allonge la syllabe, comme en ceux-cy, paſte, teſte; tantost elle
ne fait aucun son, comme à eſblouïr, eſbranler, il eſtoit;
et tantost elle se prononce comme vn z, comme à _preſider,
preſumer_. Nous n’auons que deux differens caracteres, ſ et s,
pour ces quatre differentes prononciations: il faut donc establir
quelques maximes generales pour faire les distinctions entieres.
Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu,
ou à la fin. Au commencement elle aspire toujours: _ſoy, ſien,
ſauuer, ſuborner_; à la fin, elle n’a presque point de son, et ne
fait qu’allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se
commence par vne consone, et quand il commence par vne voyelle, elle
se détache de celuy qu’elle finit pour se joindre auec elle, et se
prononce toûjours comme vn z, soit qu’elle soit précedée par vne
consone ou par vne voyelle.
«Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou aprés
vne consone, ou auant vne consone. Entre deux voyelles elle passe
tousiours pour z, et aprés vne consone elle aspire tousiours,
et cette difference se remarque entre les verbes composez qui
viennent de la mesme racine. On prononce prezumer, rezister, mais
on ne prononce pas conzumer, n’y perzister. Ces régles n’ont
aucune exception, et j’ay abandonné en ces rencontres le choix des
caracteres à l’imprimeur, pour se seruir du grand ou du petit, selon
qu’ils se sont le mieux accommodez auec les lettres qui les joignent.
Mais ie n’en ay pas fait de mesme, quand l’ſ est auant vne consone
dans le milieu du mot, et ie n’ay pû souffrir que ces trois mots,
reſte, tempeſte, vous eſtes, fussent escrits l’vn comme l’autre,
ayant des prononciations si differentes. I’ay reserué la petite s
pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle
est simplement allongée, et l’ay supprimée entierement au troisiéme
mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par vn accent
sur la lettre qui la précede. I’ay donc fait ortographer ainsi les
mots suiuants et leurs semblables, _peste, funeste, chaste, reſiste,
espoir_; tempeſte, haſte, teſte; _vous étes, il étoit, ébloüir,
écouter, épargner, arréter_. Ce dernier verbe ne laisse pas d’auoir
quelques temps dans sa conjugaison où il faut lui rendre l’ſ,
parce qu’elle allonge la syllabe, comme à l’impératif _arreſte, qui
rime bien auec teſte_, mais à l’infinitif et en quelques autres où
elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escrire,
j’arrétois, j’ay arrété, j’arréteray, nous arrétons, etc.
«Quant à l’e, nous en auons de trois sortes. L’e feminin qui
se rencontre tousiours ou seul, ou en diphtongue dans toutes les
dernieres syllabes de nos mots qui ont la terminaison feminine, et
qui fait si peu de son, que cette syllabe n’est iamais contée à rien
à la fin de nos vers feminins, qui en ont tousiours vne plus que les
autres. L’e masculin qui se prononce comme dans la langue latine,
et vn troisième e qui ne va iamais sans l’s, qui luy donne vn
son esleué qui se prononce à bouche ouuerte, en ces mots, _ſucces,
acces, expres_. Or comme ce seroit vne grande confusion que ces
trois e en ces trois mots, aſpres, verite et apres, qui ont
vne prononciation si differente, eussent vn caractère pareil, il
est aisé d’y remedier, par ces trois sortes d’e que nous donne
l’imprimerie, e, é, è, qu’on peut nommer l’e simple, l’e
aigu et l’e graue[111]. Le premier seruira pour nos terminaisons
feminines, le second pour les latines, et le troisième pour les
esleuées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils,
aſpres, verité après, ce que nous estendrons à _ſuccès, excès,
procès_, qu’on auoit jusqu’icy escrits auec l’e aigu, comme les
terminaisons latines, quoy que le son en soit fort different. Il est
vray que les imprimeurs y auoient mis quelque difference, en ce que
cette terminaison n’estant iamais sans ſ, quand il s’en rencontroit
vne aprés vn é latin, ils la changeoient en z et ne la faisoient
préceder que par vn e simple. Ils impriment _veritez, deïtez,
dignitez_ et non verités, deïtés, dignités, et j’ay conserué
cette ortographe: mais pour éuiter toute sorte de confusion entre le
son des mots qui ont l’e latin sans ſ, comme verité, et ceux
qui ont la prononciation éleuée comme succès, j’ay crû à propos
de nous seruir de differents caracteres, puisque nous en auons, et
donner l’è grave à ceux de cette derniere espece. Nos deux articles
pluriels, les et des ont le mesme son, quoy qu’écrits avec l’e
simple: il est si malaisé de les prononcer autrement, que ie n’ay
pas crû qu’il fust besoin d’y rien changer. Ie dy la mesme chose
de l’e deuant deux ll, qui prend le son aussi esleué en ces
mots belle, fidelle, rebelle, etc., qu’en ceux-cy, _succès,
excès_; mais comme cela arriue tousiours quand il se rencontre auant
ces deux ll, il suffit d’en faire cette remarque sans changement
de caractere. Le mesme arriue deuant le simple l, à la fin du mot
mortel, appel, criminel et non pas au milieu, comme en ces mots
celer, chanceler, où l’e auant cette l garde le son de l’e
feminin.
[111] Il est regrettable que, dans cette excellente réforme,
Corneille n’ait pas, tout au contraire, nommé grave l’e que
nous appelons aigu, et aigu celui que nous nommons grave;
cela eût été plus logique, puisque la voix s’abaisse en pesant
sur le premier et s’élève sur le second.
«Il est bon aussi de remarquer qu’on ne se sert d’ordinaire de l’é
aigu qu’à la fin du mot, ou quand on supprime l’ſ qui le suit,
comme à établir, étonner: cependant il se rencontre souuent au
milieu des mots auec le mesme son, bien qu’on ne l’escriue qu’avec
vn e simple, comme en ce mot seuerité qu’il faudroit escrire
séuérité, pour le faire prononcer exactement, et peut-estre le
feray-je obseruer en la premiere impression qui se pourra faire de
ces recueils.
«La double ll dont ie viens de parler à l’occasion de l’e a
aussi deux prononciations en nostre langue, l’vne seche et simple,
qui suit l’ortographe, l’autre molle qui semble y joindre vne h.
Nous n’auons point de differents caracteres à les distinguer, mais
on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu’il
n’y a point d’i auant les deux ll, la prononciation ne prend
point cette mollesse: en voicy des exemples dans les quatre autres
voyelles, baller, rebeller, coller, annuller. Toutes les
fois qu’il y a vn i auant les deux ll, soit seul, soit en
diphtongue, la prononciation y adjouste vne h. On escrit _bailler,
éueiller, briller, chatoüiller, cueillir_ et on prononce
baillher, éueillher, brillher, chatouillher, cueillhir.
Il faut excepter de cette régle tous les mots qui viennent du latin
et qui ont deux ll dans cette langue, comme _ville, mille,
tranquille, imbecille, distille, illustre, illegitime,
illicite_, etc. Ie dis qui ont deux ll en latin, parce que les
mots de fille et famille en viennent et se prononcent auec cette
mollesse des autres, qui ont l’i deuant les deux ll et n’en
viennent pas; mais ce qui fait cette difference, c’est qu’ils ne
tiennent pas les deux ll des mots latins filia et familia qui
n’en ont qu’vne, mais purement de nostre langue. Cette régle et cette
exception sont generales et asseurées. Quelques modernes, pour oster
toute l’ambiguïté de cette prononciation, ont escrit les mots qui se
prononcent sans la mollesse de l’h auec vne l simple, en cette
maniere, tranquile, imbecile, distile, et cette ortographe
pourroit s’accommoder dans les trois voyelles a, o, u, pour
escrire simplement baler, affoler, annuler, mais elle ne
s’accommoderoit point du tout auec l’e et on auroit de la peine à
prononcer fidelle et belle si on escriuoit fidele et bele;
l’i mesme sur lequel ils ont pris ce droit ne le pourroit pas
souffrir tousiours et particulierement en ces mots ville, mille,
dont le premier, si on le reduisoit à vne l simple, se confondroit
auec vile, qui a vne signification toute autre.
«Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les differentes
manieres que nous auons de prononcer quelques lettres en nostre
langue; mais ie n’entreprends pas de faire vn traité entier de
l’ortographe et de la prononciation, et me contente de vous auoir
donné ce mot d’auis touchant ce que i’ay innoué icy. Comme les
imprimeurs ont eu de la peine à s’y accoustumer, ils n’auront pas
suiuy ce nouuel ordre si punctuellement qu’il ne s’y soit coulé bien
des fautes: vous me ferez la grace d’y suppléer.»
On peut, en effet, juger du désordre orthographique qui s’était introduit dans les imprimeries d’alors par la longue citation textuelle que je viens de reproduire. Ce n’est donc point un faible service que rendit la publication du Dictionnaire de l’Académie en apportant quelque remède à cette anarchie.
C’est un grand mérite à Corneille d’avoir proposé, comme nous venons de le voir, une accentuation régulière de l’e plus de cent ans avant que l’Académie l’introduisît complétement dans le Dictionnaire. Quant à la distinction qu’il suggère de l’ſ longue et de la petite s, elle devint inutile dès 1740 par l’emploi de l’é aigu et de l’ê circonflexe, ces deux accents ayant remplacé l’s.
Il est regrettable que Corneille, sans doute à cause de son âge, n’ait pu assister aux premières délibérations des Cahiers; son autorité, secondée par celle de Bossuet, eût sans doute fait prévaloir beaucoup d’améliorations dont quelques-unes ne sont pas encore réalisées.
Jacques-Bénigne BOSSUET, membre de l’Académie vers 1670, prit une part active à la rédaction du Dictionnaire. Ses idées en matière d’orthographe, dont on trouve quelques traces dans le manuscrit existant à la Bibliothèque impériale des Résolutions de l’Académie françoise touchant l’orthographe[112], sont aussi libérales que progressives. On en jugera par les quelques passages suivants que j’extrais de l’introduction des Cahiers dans l’édition donnée par M. Marty-Laveaux:
[112] C’est le titre primitif des Cahiers sur l’orthographe.
«Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et que l’Académie a
dessein de retenir, il y en a qui ne seruent guere a faire connoistre
l’origine; de plus il faut marquer de quelle origine on ueut parler,
car l’ancienne orthographe retient des lettres qui marquent l’origine
a l’egard des langues etrangeres, latine, italienne, alemande, et
d’autres qui font connoistre l’ancienne prononciation de la France
mesme. Il faut demesler tout cela. Autrement des le premier pas on
confondra toutes les idées.»
«On ueut suivre, dit-on, l’ancienne orthographe (art. Ier des
Cahiers) et cependant on la condamne ici et ailleurs une infinité
de fois. Ueut on ecrire recebuoir, deub, nuict, etc.? On
les reiette. Ce n’est donc pas l’ancienne orthographe qu’on ueut
suiure, mais on ueut suiure l’usage constant et retenir les restes
de l’origine et les uestiges de l’antiquité autant que l’usage le
permettra.»
On avait proposé de dire dans les Résolutions: «C’est une vilaine et ridicule orthographe d’escrire par un a ces syllabes qu’on a touiours escrites en et ent, par exemple d’orthographier antreprandre, commancemant, anfant, sansemant, etc.» Bossuet, plus grammairien en cette circonstance que Regnier des Marais, qui voulait qu’on passât à l’ordre du jour, s’exprime en ces termes:
«Il y a pourtant ici quelques regles a donner pour l’instruction.
La regle la plus generale c’est de retenir en par tout ou il y a
en ou in en latin, comme dans in, intra et leurs composez.
Cependant dans les participes qui ont ens en latin on ne laisse pas
de dire en francois lisant, peignant, oyant, feignant, etc.,
et de mesme pour les gerondifs legendo, patiendo, en lisant, en
pâtissant, etc. Les mesmes participes deuenant adiectifs reprennent
l’e comme intelligens, intelligent, patiens, patient,
negligens, negligent, et ainsi des autres. On pourroit donc donner
pour regle que tous les participes et gerondifs ont ant, que tous
les adverbes et noms en mant s’escriuent ment, parce que les
noms semblent uenir de quelques latins terminez en mentum, et les
adverbes semblent uenir: fortement de forti mente…..
«Au reste, je ne uoudrois pas faire de remarques contre l’orthographe
impertinente de Ramus, mais on peut faire uoir par cet excez l’equité
de la regle que la Compagnie propose comme je dis a la fin…..
«Le principal est de se fonder en bons principes et de bien faire
connoistre l’intention de la Compaignie: qu’elle ne peut souffrir une
fausse regle qu’on a uoulu introduire d’escrire comme on prononce,
parce qu’en uoulant instruire les estrangers et leur faciliter la
prononciation de nostre langue, on la fait mesconnoistre aux François
mesmes. Si on ecrivoit tans, chan, cham, emais ou _émês,
anterreman, connaissais_[113], faisaient, qui reconnoistroit
ces mots? On ne lit point lettre à lettre, mais la figure entiere
du mot fait son impression tout ensemble sur l’œil et sur l’esprit,
de sorte que quand cette figure est considerablement changée tout à
coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnoissables
a la ueüe et les yeux ne sont point contents[114]. Il y a aussi une
autre ortographe qui s’attache scrupuleusement a toutes les lettres
tirées des langues dont la nostre a pris ses mots, et qui ueut
escrire nuict, escripture, etc. Celle la blesse les yeux d’une
autre sorte en leur remettant en ueüe des lettres dont ils sont
desaccoutumez et que l’oreille n’a iamais connus (_sic_)[115]. C’est
la ce qui s’appelle l’ancienne orthographe uicieuse. La Compaignie
paroistra conduite par un iugement bien reglé quand apres auoir
marqué ces deux extremitez si manifestement uitieuses, elle dira
qu’elle ueut tenir un juste milieu. Qu’elle se propose:
«1º De suiure l’usage constant de ceux qui sçauent écrire;
«2º Qu’elle ueut tascher de rendre autant qu’il se pourra l’usage
uniforme;
«3º De le rendre durable;
[113] C’est pourtant ainsi que l’on écrit ce mot aujourd’hui.
[114] Je n’ai pu vérifier sur l’original la manière dont ce
mot est écrit par Bossuet, et cependant son esprit logique le
conduisait à écrire comme on prononce: CONTANT. Ainsi, dans le
manuscrit original de Bossuet du troisième sermon tout entier que
j’ai examiné, il écrit, p. 37, contanter; p. 38, contant;
p. 39, contantement; p. 45, pourvu que je sois contant.
Ce n’est donc pas un lapsus calami, puisque jamais dans ces
mots l’a n’est remplacé par l’e. Il en est de même pour le
mot atantif; ainsi on lit, p. 39 (_recto_), atantions et
(_verso_) atantifs; p. 40, atantifs et atantion; p. 46,
atantif; à la page 48 (_verso_), la raison touiours atantive
et touiours constante. Ailleurs, il écrit avec un seul t:
ataque, flate, frote, et sans y les mots _tiran, mistere,
misterieux_. Dans un autre sermon, p. 17, je lis: n’est-ce pas
lui qui les a assamblés. Voir App. E.
[115] On peut aujourd’hui, grâce au progrès des études
philologiques, reconnaître tout ce que cette remarque ingénieuse
de Bossuet a de profond et de juste. Le ct des Latins s’était
changé en français en it et non en ct; exemple: _nuit, fait,
trait, étroit, réduit, conduit_; _allaicter, nuict, faict,
étroict_, etc., ne sont que de malencontreuses corrections des
grammairiens du XVIe siècle.
«Qu’elle a dessein pour cela de retenir les lettres qui marquent
l’origine de nos mots, sur tout celles qui se uoyent dans les
mots latins, si ce n’est que l’usage constant s’y oppose; que
comme la langue latine ne change plus, cela servira à fixer nostre
orthographe; que ces lettres ne sont pas superflües parce qu’outre
qu’elles marquent l’origine, ce qui sert mesme a mieux apprendre
la langue latine, elles ont diuers autres usages, comme de marquer
les longues et les breues, les lettres fermées et ouuertes, la
difference de certains mots que la prononciation ne distingue pas,
etc. Que la Compaignie pretend retenir non seulement les lettres qui
marquent l’origine, mais encore les autres que l’usage a conseruées,
par ce qu’oultre qu’elle ne ueut point blesser les yeux qui y sont
accoustumez, elle desire autant qu’il se peut que l’usage deuienne
stable, ioint qu’elles ont leur utilité qu’il faudra marquer, etc.»
Ce juste milieu que Bossuet proposait à l’illustre Compagnie de tenir entre l’orthographe ancienne, surchargée de lettres prétendues étymologiques qui ne se prononçaient pas, et l’écriture des novateurs, purement figurative de la prononciation, est encore aujourd’hui le parti de la sagesse. L’Académie de 1694 ne s’en tint pas à ces idées; elle se jeta alors, à la suite de Regnier des Marais et des latinistes, et contrairement aux principes de Corneille et de Bossuet, dans une voie hérissée de difficultés en voulant concilier à la fois la tradition de la prononciation du français, l’usage qui tend sans cesse à simplifier, et la conformité au latin, où, à défaut d’une accentuation écrite, la duplication de la consonne semble avoir eu pour but de rendre longue la syllabe qui la précède. En transportant ainsi au français les règles de la quantité du latin, on s’exposerait à méconnaître profondément le génie de notre langue.
Bossuet avait pressenti cet écueil, car on trouve encore cette note de sa main:
«Il faudroit expliquer a fond la quantité françoise en quelque
endroit du Dictionnaire aussi bien que l’orthographe. La principale
remarque à faire sur cela, c’est que la poesie françoise n’a aucun
egard à la quantité que pour la rime et nullement pour le nombre et
pour la mesure; ce qui fait soupçonner que nostre langue ne marque
pas tant les longues a beaucoup pres que la grecque et la latine.»
Les travaux les plus récents ont encore une fois donné raison à Bossuet en établissant qu’il n’existe pas en français de quantité métrique, c’est-à-dire mesurable, mais bien un accent tonique, placé en général sur la même syllabe qui le portait dans le mot du latin rustique dont est sorti notre idiome.
L’abbé de DANGEAU, membre de l’Académie française en 1682.
«Il y aurait, dit M. Gabriel Henry (_Hist. de la langue française_),
de l’ingratitude à passer sous silence les services essentiels que
l’abbé de Dangeau rendit à la langue en nous donnant une idée claire
de ses sons originaires, en fixant irrévocablement la nature du
son nasal, confondu si souvent avec les consonnes par nos anciens
grammairiens, en examinant la nature des temps du verbe et en nous en
faisant connaître les différentes propriétés. On regrette, pourtant,
qu’il ne nous ait pas développé ses idées dans toute la suite d’un
système grammatical; mais le peu qu’il nous a laissé lui assure une
place distinguée parmi nos grammairiens. Ses successeurs n’ont eu
qu’à le copier dans les articles qu’il a rendus publics.»
Dangeau reconnaît dans la langue française quinze voyelles ou sons simples qu’il classe ainsi:
Cinq voyelles latines: a, é, i, o, u;
Cinq voyelles françaises: ou, eu, au, è ouvert (comme dans cyprès), e muet (comme dans juste);
Cinq voyelles sourdes ou esclavones, ou nasales: an, en, in, on, un.
«Chez les Latins, dit-il, des mots dérivés du grec sont écrits
tantôt par ph et tantôt par f. Preuve certaine qu’ils ne
prononçoient pas le ph comme l’f. Quand il leur est arrivé
d’adoucir l’aspiration du φ grec, ils ne se sont plus servis du ph.
Pourquoi donc ne pas imiter les Italiens et les Espagnols, qui n’ont
pas crû être obligez à garder l’ortographe latine dans les mots venus
du grec, et qui écrivent teologo sans h, filosofo et Filippo
par des f, etc.?»
Tout le travail de l’abbé Dangeau, qui occupe les pages 1 à 231 des Opuscules de d’Olivet, cités au bas de cette page, mérite d’être lu avec attention: nonseulement on y trouve les vues les plus originales, les plus justes et les plus profondes sur la classification des sons du français, mais de curieux détails sur la prononciation de la fin du dix-septième siècle. Voir à l’Appendice D l’analyse de la réforme de Dangeau.
L’abbé de CHOISY, membre de l’Académie française en 1687.
En tête de son Journal de l’Académie françoise[116], il donne les explications suivantes:
[116] Ce journal, dont l’Académie ne voulut point permettre la
publication, parce que cette société trouvait qu’il était d’un
style trop libre et ressemblait trop à celui du _Journal de
Siam_, du même auteur, a paru dans le volume publié en 1754 (par
d’Olivet) sous le titre d’_Opuscules sur la langue françoise, par
divers académiciens_, Paris, Brunet, in-12.
«Au commencement de l’année 1696, l’Académie résolut, à la pluralité
des voix, qu’on travailleroit en deux Bureaux; que, dans le premier,
on reverroit le Dictionnaire, et que, dans le second, on proposeroit
des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourroient servir de
fondement à une Grammaire. Messieurs Charpentier, Perrault, Corneille
(T.), et MM. les abbez de Dangeau et de Choisy promirent assiduité au
second Bureau; c’est le dernier nommé (de ces membres) qui se chargea
de tenir la plume pendant le reste du quartier.»
Suivent les questions rangées par chapitres, où l’abbé de Choisy expose les diverses opinions de chacun pour et contre; il s’occupe plutôt des difficultés grammaticales proprement dites, cependant il déclare «que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal.»
Voici au XIXe chapitre, relatif à l’_Orthographe_, un récit curieux des difficultés qu’offrait ce genre de discussion dans l’Académie pour le Dictionnaire de 1694, difficultés qui se reproduisirent pour l’édition de 1740 et dont l’abbé d’Olivet nous a donné le récit.
«Un de Messieurs, rapporte de Choisy, sur la fin de la séance
précédente, avoit proposé de faire quelques changemens à
l’orthographe de l’Académie, et, par exemple, de mettre une s, pour
plus grande uniformité, à tous les pluriels (ce que Corneille avait
proposé dès 1666). Un autre, qui abhorre les changemens, a commencé
aujourd’hui par nous mettre devant les yeux ces deux vers d’_Athalie_:
Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacez?
«Vous prétendez, nous a-t-il dit, qu’il est à propos que l’écriture
fasse distinguer le verbe d’avec les substantifs, adjectifs et
participes, ce qui sera très-aisé, lorsqu’on réservera l’s pour les
pluriels de tous ceux-ci, et le z pour le verbe seul. Ainsi, selon
vous, il faudra écrire:
Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacés?
«Mais cette imagination n’est pas nouvelle, puisqu’il y a deux
siècles qu’elle à été proposée, sans néanmoins que le public ait
paru en faire cas. Il n’y a qu’à ouvrir les Grammaires de Ramus,
de Pelletier et de bien d’autres qui s’érigèrent en réformateurs
d’orthographe peu de temps après la mort de François Ier. On s’est
moqué d’eux. Hé! depuis quand l’orthographe auroit-elle pour but de
spécifier et de faire distinguer les parties d’oraison? Assurément,
sur cent femmes qui parlent très-bien, et qui même écrivent
correctement, il n’y en a pas dix qui sachent ce que c’est que
participe. Versez est un verbe, menacez est un participe: donc il
faut les écrire différemment? Pour moi, je ne vois ici qu’un principe
qui soit également avoué, tant par ceux qui se plaisent à introduire
des nouveautez, que par ceux qui tiennent pour l’usage ancien. Quel
est ce principe? Que les caractères sont faits pour peindre les
sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est
celle qui nous expose le moins à prononcer mal. Or il est clair que
ce mot, menacez, se prononce absolument de même, et sans la plus
légère différence, soit qu’on le fasse verbe, comme quand je dis,
vous menacez, soit qu’on le fasse participe, comme dans le vers de
M. Racine, seroient-ils menacez. Pourquoi donc, où il ne s’agit
que d’un seul et même son, employer deux signes différens? Une règle
d’orthographe qui suppose qu’on sait toujours distinguer le verbe
d’avec un nom, n’est bonne que pour ceux qui ont étudié; au lieu
que celle qui fut adoptée par nos pères est à la portée de tout le
monde. Personne, en effet, ne manque assez d’oreille pour confondre
l’è ouvert comme dans procès, succès, avec l’é fermé, comme
dans aimé, bonté. Voilà le cas où il est utile d’avoir deux
signes, puisqu’il y a deux sons. Aussi prenons-nous l’s pour le
signe de l’è ouvert, procès, succès; et le z pour le signe
de l’é fermé, quand le mot est au pluriel, _vous aimez, vous
êtes aimez_. Règle qui ne souffre aucune exception, qui se
conçoit sans étude, qui se retient sans effort. On accentue l’è
quand il est ouvert, procès, de peur qu’on ne le prenne pour un
e muet, comme dans frivoles, paroles, où l’s n’a lieu que
pour marquer le pluriel. Ajoutons que le z a cela de commode, qu’il
nous dispense de lever la main pour former un accent. On écrit tout
de suite bontez; au lieu que pour écrire bontés, il faut que
j’aie l’attention et la patience d’aller chercher la lettre qui doit
recevoir l’accent, et que je risque encore de mettre un grave pour
un aigu. Quoi qu’il en soit, l’Académie ne s’est jamais départie du
z, et cette raison en vaudra toujours mille autres pour moi. Je
ne dis point que pour observer cette belle uniformité dans tous les
pluriels, il faudroit donc écrire, les travaus, les gens heureus,
nos vœus. O! que nos livres en deviendroient bien plus beaus!»
«Après avoir entendu ce que je viens de rapporter, et qui avoit été
dit avec un peu de chaleur, tout le monde jugea que le mieux étoit
d’abandonner la matière, parce qu’on a toujours vu que les disputes
sur l’orthographe ne finissoient point, et que d’ailleurs elles n’ont
jamais converti personne.»
On traita ensuite cette question d’orthographe: «CHAPITRE XX. _J’ai
été payé des sommes qu’on m’avoit données, ou, donné à recevoir d’un
tel[117].
[117] Après deux siècles, des questions quelque peu analogues
sont encore en litige. _Et adhuc sub judice lis est._
«Le premier opinant a dit qu’il falloit dire, _j’ai été payé des
sommes qu’on m’avoit_ données à recevoir, parce que, les sommes
étant au pluriel, données y devoit être aussi.
«Pour moi, a dit le second opinant, je suis d’un avis contraire.
Les sommes sont reçues, et non pas données. Ce qu’on donne, c’est
à recevoir: on reçoit les sommes. Ainsi il faut dire, _donné à
recevoir_.
«Un troisième, se rangeant du côté du second, a dit que, si l’on
pouvoit renverser la phrase et dire, _à lesquelles recevoir on
m’a donné_, on verroit bien que recevoir régit les sommes, et
que donné régit recevoir. On m’a donné à faire quelque chose;
l’action qu’on m’a donnée à faire, c’est de recevoir. Au lieu de
donner, mettons le mot de prier; et au lieu de dire, _les sommes
qu’on m’a donné à recevoir_, disons, qu’on m’a prié de recevoir;
vous verrez que vous ne sauriez dire, _les sommes qu’on m’a priées de
recevoir_, mais qu’il faut dire, qu’on m’a prié de recevoir.
«Le quatrième opinant a été de même avis: que ce qu’on donnoit
n’étoit pas les sommes, mais une action à faire. On me donne à
recevoir ces sommes-là et l’on ne me donne pas ces sommes-là.
«Ceux qui ont suivi ont dit qu’ils avoient bien vû d’abord qu’il
falloit dire donné à recevoir, ne consultant que l’usage; et que ce
qu’avoient dit les derniers opinans, les confirmoit dans un avis dont
ils n’avoient pas examiné jusques-là toutes les raisons grammaticales.
«Mais, Monsieur, a repris quelqu’un, si pour juger de la bonté d’une
phrase, il est nécessaire d’examiner, comme viennent de faire ces
Messieurs, et les verbes et leurs régimes, si c’est un participe, ou
un gérondif, où en serons-nous? J’ai bien peur que ces Messieurs qui
raisonnent tant, ne trouvent moyen de nous fournir aujourd’hui des
raisons pour une opinion, et demain d’autres raisons aussi bonnes,
peutêtre meilleures, pour le sentiment contraire. Je me souviens
d’avoir vû faire quelque chose de semblable à feu Monsieur de Marca
dans nos assemblées du clergé: il soutenoit tantôt un avis, et tantôt
un autre, selon les occasions; et il avoit toujours à nous alléguer
quelque canon, qui paroissoit fait exprès pour lui. Ainsi, Messieurs,
tous vos raisonnemens me paroissent fort suspects.
«Hé bien, Monsieur, trouvons un moyen de nous accommoder, a dit
un[118] de ceux qui est le plus accusé d’aimer à raisonner. Quand on
vous présente une phrase, le grand usage que vous avez du beau monde,
du monde poli, fait que vous prenez aisément le bon parti. C’est
peutêtre par un usage qui en approche, que nous nous déterminons
aussi, ces autres Messieurs et moi. Mais après avoir porté notre
premier jugement, et avoir dit, Cette manière de parler me plaît, ou
me déplaît, nous rentrons un peu en nous-mêmes, et nous nous disons:
Voyons un peu ce qui rend cette manière de parler vicieuse; voyons
ce qui la rend bonne. Alors ayant recours à nos participes, à nos
régimes, à nos gérondifs, et à tout cet attirail, que vous avez peur
qui ne vienne du pays latin, nous tâchons de découvrir les raisons
de notre premier goût, et nous sommes quelquefois assez hardis pour
faire quelques petites règles générales, à l’occasion d’un sentiment
particulier. Un homme voit un bâtiment: du premier coup d’œil il dit:
Cela me plaît, cela me déplaît. Il y a tel homme de bon goût, qui par
le grand usage qu’il a d’avoir vû des maisons, d’avoir connu celles
qui plaisent et celles qui déplaisent aux connoisseurs, dit fort à
propos: Cela me plaît, cela me déplaît. Demandez-lui-en la raison,
il ne sauroit vous la dire. Mais faites venir M. Perrault: aussitôt
Vitruve en campagne, les cinq ordres d’architecture, et tout ce qu’il
sait par sa méditation, jointe à un grand usage des bâtimens.
[118] M. l’abbé de Dangeau.
«Voyons, avec vos règles, a dit l’homme[119] de Monsieur de Marca,
que direz-vous de cette phrase: _Elle s’est laissée emporter à la
colère_? Faut-il dire: elle s’est laissé emporter, etc.
[119] M. l’abbé Testu, abbé de Belval.
«Je ne blâmerois peutêtre ni l’un ni l’autre, a-t-il répondu.
Mais de grâce, lui a-t-on répliqué, rentrez un peu en vous-même,
comme vous nous avez tout à l’heure si bien dit qu’il falloit
faire quelquefois; et faites-nous voir sur quoi vous fondez votre
indulgence, et pourquoi vous souffrez qu’on dise, elle s’est
laissée emporter à la colère, et que vous ne voulez pas dire, _les
sommes qu’on m’a_ données à recevoir.