Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

«Hé bien, Monsieur, a dit celui qui…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

dans ses limites l’érudition, toujours prête à les franchir? Quelle

voix imposera silence au préjugé? Cette heureuse révolution peut être

opérée par le concert de la force, à qui rien ne résiste, et des

lumières, à qui rien n’échappe. Que le gouvernement dise à la classe

de l’institut national chargée du dépôt de la langue française:

 

«Je demande que les sons de la langue soient tous appréciés et

reconnus; que chaque son simple ait un signe simple qui lui soit

exclusivement affecté; en un mot, que la langue écrite soit l’image

fidèle de la langue parlée.

 

«Et je promets que l’orthographe sanctionnée par l’Académie française

sera sur-le-champ adoptée:

 

«Dans tous les actes émanés des autorités constituées;—dans tous les

journaux soumis à l’inspection de la police;—dans toutes les écoles

nationales;—dans tous les établissements payés des deniers publics.»

 

«La raison et l’exemple auroient bientôt achevé une révolution

commencée sous des auspices aussi imposants.»

Puis dans une prosopopée adressée à celui qui semblait personnifier le génie de la France, il s’écrie:

 

«O Bonaparte[121], jette un regard sur ces lignes, elles t’appellent

à la gloire, non à celle du guerrier, tes exploits ont lassé la

renommée; non à celle de l’homme d’État, la France te bénit et

l’univers t’admire….. La gloire que je t’offre est pure et

n’appartiendra qu’à toi seul. Ose ordonner la réforme de notre

orthographe; et le mensonge abécédaire, qui prépare à tous les

mensonges, ne déformera plus les jeunes esprits, et l’immense famille

dont tu es le chef parlera partout le même langage, et les monuments

immortels du génie et du goût de nos écrivains se présenteront

d’eux-mêmes à l’étranger reconnaissant. Élevé au faîte du pouvoir

par ta valeur, ta sagesse et notre amour, déploie ta force pour la

propagation des idées justes, mets ta gloire dans le triomphe de la

vérité.»

(Voir plus loin, pour son plan de réforme, Appendice D, à la date de

1806.)

 

[121] Domergue écrivait ceci en 1803, sous le Consulat.

 

VOLNEY, de l’Académie française, qui s’est livré à une étude toute spéciale des langues et de l’orthographe, formule ainsi son opinion sur notre manière de représenter les sons, dans son ouvrage intitulé: L’Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques (p. 21):

 

«On peut dire que depuis l’adoption, et en même temps la modification

de l’alphabet phénicien par les Grecs, aucune amélioration, aucun

progrès n’a été fait dans la chose. Les Romains, vainqueurs des

Grecs, ne furent à cet égard, comme à bien d’autres, que leurs

imitateurs. Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés

bruts sur la scène, trouvant l’alfabet tout organisé, l’ont endossé

comme une dépouille du vaincu, sans examiner s’il allait à leur

taille. Aussi les méthodes alfabétiques de notre Europe sont-elles

de vraies caricatures: une foule d’irrégularités, d’incohérences,

d’équivoques, de doubles emplois se montrent dans l’alfabet même

italien ou espagnol, dans l’allemand, le polonais, le hollandais.

Quant au français et à l’anglais, c’est le comble du désordre:

pour l’apprécier, il faut apprendre ces deux langues par principes

grammaticaux; il faut étudier leur orthographe par la dissection de

leurs mots.»

(Voir Appendice D, à la date de 1821.)

 

FORTIA D’URBAN, membre de l’Institut, Académie des inscriptions et belles-lettres, s’exprime ainsi dans son Nouveau Système de bibliographie alphabétique, 2e édit., 1822, p. 9:

 

«Un principe, dont je crois que tout le monde reconnaîtra l’évidence,

doit sans doute diriger ceux qui voudront raisonner sur notre

orthographe et sur les innovations que l’on peut y apporter.

Cet axiome, c’est qu’_il faut écrire comme on parle_. En effet,

l’écriture n’étant que le signe du langage, plus l’image est

fidèle, mieux elle atteint son but. C’est un avantage que la langue

allemande, l’_espagnole_ et l’_italienne_ ont sur les langues

anglaise et française; nous devons nous efforcer de le partager.»

 

DESTUTT DE TRACY, de l’Académie française, émet sur ce grave sujet un jugement remarquable par sa netteté:

 

«Nos alphabets, vu leurs difficultés et le mauvais usage que nous en

faisons, c’est-à-dire nos vicieuses orthographes, méritent encore à

peine le nom d’écriture. Ce ne sont que de maladroites tachygraphies

qui figurent tant bien que mal ce qu’il y a de plus frappant dans le

discours, et en laissent la plus grande partie à deviner, quoique

souvent elles multiplient les signes sans utilité comme sans motif.

 

«Que se passe-t-il avec l’alphabet actuel? On enseigne d’abord à

connaître les lettres, et la facilité qu’y apportent les plus jeunes

et les plus inappliqués des élèves prouve que l’obstacle n’est pas

là. Il faut ensuite apprendre à épeler, c’est-à-dire à les réunir.

Ici commencent des difficultés sans nombre. Elles sont véritablement

infinies avec l’alphabet français, puisque personne ne peut deviner

l’orthographe d’un mot nouveau ou d’un nom propre. C’est par ce motif

que beaucoup de personnes renoncent à faire épeler les enfants, et

préfèrent leur apprendre les mots entiers, écrits sur des cartes,

comme avec l’écriture idéologique des Chinois. C’est assurément là

une preuve irrécusable des vices et des difficultés que présente

notre alphabet irrationel.»

 

«La mémoire seule peut servir à l’étude de l’orthographe; aucun

raisonnement ne peut guider; au contraire, il faut à tout moment

faire le sacrifice de son bon sens, renoncer à toute analogie, à

toute déduction, pour suivre aveuglément l’usage établi, qui vous

surprend continuellement par son inconséquence, si, malheureusement

pour vous, vous avez la puissance et l’habitude de réfléchir.

 

«Et j’en appelle à tous ceux qui ont un peu médité sur nos facultés

intellectuelles: y a-t-il rien au monde de plus funeste qu’un ordre

de choses qui fait que la première et la plus longue étude de

l’enfance est incompatible avec l’exercice du jugement? Et peut-on

calculer le nombre prodigieux d’esprits faux que peut produire une si

pernicieuse habitude, qui devance toutes les autres?»

 

Destutt de Tracy fut un des partisans les plus convaincus de la

proposition faite par Volney d’appliquer à l’écriture des langues

orientales l’alphabet latin complété.

 

JOUY, membre de l’Académie française, en 1829, acceptait l’idée fondamentale de la réforme dans sa réponse à l’Appel aux Français de M. Marle:

 

«J’ai moi-même, écrit-il, exprimé plusieurs fois le désir de voir

opérer dans l’orthographe de la langue française une foule de

changements que le plus simple bon sens réclame. L’emploi des

voyelles inutiles et des doubles consonnes dans les mots où la

prononciation n’en fait sentir qu’une seule est un reste de barbarie

que l’étymologie n’excuse pas même toujours.»

 

CHARLES NODIER, de l’Académie française en 1833, l’un des hommes les plus compétents dans la question, n’hésite pas dans l’expression de son sentiment:

 

«Je place au premier rang des plus honorables ouvriers de

la littérature les grammairiens, les lexicographes, les

dictionnaristes. Si leurs dictionnaires sont mauvais, ce n’est

presque jamais leur faute. C’est d’abord celle de la langue, qui

n’est pas bien faite; celle de l’alphabet, qui est détestable;

celle de l’orthographe, qui est _une des plus mauvaises et des plus

arbitraires de l’Europe_. C’est ensuite celle de la routine qui est

une loi en France. C’est peutêtre enfin celle des institutions

littéraires préposées à la conservation de la langue, et qui ont fait

de cette routine un fatal monopole.»

Malgré ces aveux significatifs contenus dans la préface de l’_Examen critique des dictionnaires de la langue françoise_, publié en 1829, on doit convenir que Nodier, devenu membre de l’Académie française, fut un des adversaires les plus redoutables du néographisme absolu, contre lequel il épuisait les traits les plus acérés de sa verve spirituelle. (Voir plus loin, Appendice D, à l’article d’Honorat Rambaud, p. 200.)

 

ANDRIEUX, secrétaire perpétuel de l’Académie française, esprit judicieux, bon grammairien et littérateur de premier ordre, s’exprimait ainsi de son côté en 1829, dans sa lettre à M. Marle:

 

«Il est d’un bon esprit de désirer la réforme de l’orthographe

française actuelle, de vouloir la rendre conforme, autant que

possible, à la prononciation; il est d’un bon grammairien, et

même d’un bon citoyen, de s’occuper de cette réforme; mais il est

difficile d’y réussir. Voltaire, après soixante et dix ans de

travaux, est à peine parvenu à nous faire écrire français comme

paix et non pas comme François et poix. On trouve encore des

gens qui répugnent à ces changements si raisonnables et si simples.

Les routines sont tenaces; le succès vous en sera plus glorieux,

si vous l’obtenez. Vous vous proposez de marcher lentement et avec

précaution dans cette carrière assez dangereuse: c’est le moyen

d’arriver au but. Puissiez-vous l’atteindre!»

(Voir plus loin, Appendice D, à la date de 1829, la réclamation de M. Andrieux contre M. Marle.)

 

Le professeur LAROMIGUIÈRE, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, écrivait à M. Marle à propos de son système:

 

«Je pense, après Molière, Montesquieu, Du Marsais, que rien n’est

plus désirable que l’exécution de votre projet. En rapprochant

l’orthographe de la prononciation, vous nous apprendrez en même temps

à lire, à parler et à écrire la langue française; ce sera un service

signalé rendu à tous les Français et aux nombreux étrangers qui

aiment notre littérature.»

 

DAUNOU, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, membre du Comité d’instruction publique de l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi à propos des moyens de faciliter la lecture aux enfants:

 

«… J’invoque donc une réforme d’un plus grand caractère que celles

qui ont été introduites jusqu’ici dans l’enseignement de la lecture.

Je réclame, comme un moyen de raison publique, le changement de

l’orthographe nationale, et je ne crois pas cette proposition indigne

d’être adressée à des législateurs qui compteront pour quelque chose

le progrès, ou plutôt, si je puis m’exprimer ainsi, la santé de

l’esprit humain. Il n’est point question ici de quelques corrections

partielles, semblables à celles que l’on a tentées, et qui ne sont

bien souvent que de nouvelles manières de contrarier la nature.

Je demande la restauration de tout le système orthographique, et

que, d’après l’analyse exacte des sons divers dont notre idiome se

compose, l’on institue entre ces sons et les caractères de l’écriture

une corrélation si précise et si constante que, les uns et les autres

étant égaux en nombre, jamais un même son ne soit désigné par deux

différens caractères, ni un même caractère applicable à deux sons

différens. Cette analyse des sons de notre langue, la philosophie

l’a déjà faite, ou l’a du moins fort avancée. Cette correspondance

invariable entre la langue parlée et la langue écrite, il ne faut

plus que la vouloir pour l’établir avec succès. Nous ne pouvons pas

désirer pour cette réforme importante une plus favorable époque que

celle où les préjugés se taisent, où les habitudes s’ébranlent, où

l’on travaille enfin à régénérer l’instruction.

 

«On suppose qu’un tel changement dans l’orthographe doit entraver ou

abolir l’usage des livres écrits selon la méthode ordinaire, ou du

moins que la lecture de ces livres deviendrait presque inaccessible

aux enfans accoutumés à un autre système graphique. Il ne s’agit,

pour dissiper cette objection, que de bien expliquer ce que je

propose. Assurément, je ne demande point que l’on n’imprime plus

aucun livre avec notre orthographe actuelle, ni même que les lois

soient écrites avec l’orthographe philosophique que j’ai indiquée.

Les livres classiques que les enfans auront entre les mains, dans les

écoles nationales, sont les seuls que j’aie ici en vue. A l’égard

de tous les autres, il faut laisser agir le temps, la liberté et la

raison.»

 

M. LITTRÉ, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et juge si compétent en cette matière, s’exprime ainsi dans son Histoire de la langue française, tome Ier, p. 327:

 

«L’habitude commune dans les anciens textes de ne pas écrire les

consonnes doublées qui ne se prononcent pas et de mettre _arester,

doner, apeler_, etc., mériterait d’être transportée dans notre

orthographe. On écrit dans les anciens textes au pluriel sans t les

mots enfans, puissans, etc.: cette orthographe, depuis longtemps

proposée par Voltaire, est un archaïsme bon à renouveler. Ceux qui

s’effrayeraient du changement d’orthographe ne doivent pas se faire

illusion sur l’apparente fixité de celle dont ils se servent. On

n’a qu’à comparer l’orthographe d’un temps bien peu éloigné, le

dix-septième siècle, avec celle du nôtre, pour reconnaître combien

elle a subi de modifications. Il importe donc, ces modifications

étant inévitables, qu’elles se fassent avec système et jugement.

Manifestement, le jugement veut que l’orthographe aille en se

simplifiant, et le système doit être de combiner les simplifications

de manière qu’elles soient graduelles et qu’elles s’accordent le

mieux possible avec la tradition et l’étymologie…»

Dans un autre passage, le savant philologue constate ainsi l’influence de l’orthographe sur le langage parlé et par suite l’importance d’une écriture régulière pour le maintien même de la langue.

 

«Notre langue fourmille de mots où l’écriture a fini par tuer la

prononciation, c’est-à-dire que des lettres écrites, il est vrai,

mais non prononcées, ont fini par triompher de la tradition et se

faire entendre à l’oreille comme elles se montrent à l’œil.»

 

M. MAX MÜLLER, correspondant de l’Institut de France et l’un des linguistes les plus éminents de l’Europe, écrivait, en 1863[122], à propos de la réforme orthographique de la langue anglaise, les lignes suivantes, qui s’appliquent, sous plus d’un rapport, à diverses tentatives faites chez nous dans ces derniers temps:

 

[122] _Nouvelles leçons sur la science du langage, cours professé

à l’Institution royale de la Grande-Bretagne en l’année 1863, par

M. Max Müller, et trad. de l’anglais par MM. Georges Harris et

Georges Perrot._ Paris, A. Durand, 1867, in-8, t. Ier.

 

«Je ne dois pas manquer ici à appeler l’attention sur les importants

services qu’ont rendus ceux qui, pendant près de vingt ans, ont

travaillé en Angleterre à faire passer dans la pratique les résultats

de la recherche scientifique, en composant et en cherchant à propager

un nouveau système «d’écriture abrégée et d’orthographe rationnelle»,

plus connu sous le nom de Réforme phonétique. Je suis loin de me

dissimuler les difficultés qui s’opposent au prompt succès d’une

pareille réforme, et je ne me flatte pas de l’espoir qu’elle sera

réalisée par quelqu’une des trois ou quatre générations qui nous

suivront immédiatement. Mais je me sens convaincu du caractère de

vérité et de raison que présentent les principes sur lesquels repose

cette réforme: or le respect que nous inspirent naturellement la

raison et la vérité, quoiqu’il puisse être endormi ou intimidé par

instants, a toujours fini par avoir le dernier mot, et par peser dans

la balance d’un poids irrésistible. Il a rendu les hommes capables

de renoncer à leurs préjugés les plus chers, et à leurs cultes les

plus sacrés, qu’il s’agît des lois sur les céréales, de la dynastie

des Stuarts ou des idoles du paganisme; et je ne doute pas que

notre orthographe irrationnelle n’ait le même sort que toutes les

superstitions dont les hommes ont fini par se débarrasser. Il est

déjà arrivé que des nations ont changé leurs signes de numération,

leurs lettres, leur chronologie, leurs poids et leurs mesures.

Peutêtre M. Pitman ne vivra-t-il pas assez longtemps pour voir le

résultat de ses efforts persévérants et désintéressés; mais on n’a

pas besoin d’être prophète pour assurer que ce qui maintenant est hué

par la foule devra l’emporter un jour ou l’autre, à moins que l’on ne

trouve, pour combattre ce système, autre chose que quelques mauvaises

plaisanteries déjà usées. Il y a, parmi les objections que l’on fait

à ces projets de réforme orthographique, un argument qui devrait,

à ce qu’il semble, avoir grand poids aux yeux du linguiste: cette

réforme, dit-on, ferait, dans un grand nombre de cas, disparaître

des lettres qui témoignent de l’étymologie des mots. Je ne puis

pourtant prendre cet argument très au sérieux. Dans les langues, la

prononciation change d’après des lois déterminées, tandis que, dans

les idiomes modernes, pour ne parler que de ceux-ci en ce moment,

l’orthographe a changé de la manière la plus arbitraire, de sorte que

si notre orthographe suivait la prononciation des mots, elle serait

en réalité plus utile à celui qui étudie le langage au point de vue

critique que notre système actuel d’orthographe, avec ce qu’il y a

d’incertain, d’arbitraire, d’étranger à toute méthode scientifique.»

 

M. L. QUICHERAT, membre de l’Académie des inscriptions, accepterait volontiers une régularisation et quelques réformes de détail dans le sens étymologique. Il s’exprime ainsi dans la préface de son Dictionnaire français-latin, 1864:

 

«J’ai suivi constamment pour guide le Dictionnaire de l’Académie,

dont une longue pratique m’a fait de plus en plus apprécier le

mérite. Il est facile de réunir contre un ouvrage si étendu un

certain nombre de critiques de détail: ces petites imperfections ne

sauraient déformer l’ensemble: _Ubi plura nitent, non ego paucis

offendar maculis_…..

 

«J’ai suivi presque toujours son autorité sous le rapport de la

grammaire et de l’orthographe, bien que parfois je ne fusse pas

satisfait de ses solutions. Ainsi je faisais tout bas mes réserves

quand j’indiquais comme étant du masculin le mot quadrige, et du

féminin le mot exemple (d’écriture). Je trouvais assez singulier

qu’on écrivît dyssenterie, quand on écrit tout de suite après

dysurie. Je ne m’explique point par quelle subtilité on a établi

entre Zéphire et zéphyr une distinction que l’étymologie condamne

et dont les poëtes ne tiennent aucun compte. Je ne comprends rien à

la bizarrerie qui conserve l’adjectif invariable dans cette locution:

Ils se faisaient fort de, elle se fait fort de.

 

«Pour l’orthographe, je n’entrerai point dans une foule de petites

discussions que je laisse aux grammairiens. Seulement j’oserai blâmer

l’Académie quand elle a la faiblesse d’abandonner un principe général

pour se conformer à une erreur vulgaire. En somme, elle oublie trop

qu’_elle a le droit et le devoir de dicter la loi_. Par exemple,

je ne vois pas pourquoi, infidèle à ses propres traditions, elle a

fini par accepter la nouvelle manière d’écrire le mot terrain, que

certains étymologistes dérivent sans doute de terra ou de je ne

sais quel adjectif terraneus, faisant pendant à subterraneus.

Mais l’Académie de 1694 écrivait terrein, comme l’exige la racine

terrenum. Si l’on prétend établir une règle nouvelle, il faut

au moins décréter que plenus donnera le mot français plain,

serenus, serain, etc. De même, l’esprit rude sur la voyelle

initiale se représente en français par une h. La logique réclame

une application universelle d’un principe aussi simple. Or, si

l’on écrit holocauste, pourquoi olographe? pourquoi encore

erpétologie?

 

«Néanmoins, je me suis incliné devant toutes ces anomalies, et je

n’ai fait cause à part que deux ou trois fois. Les mots _roide,

roideur, roidir_, ont été omis, je ne sais pourquoi, dans la

réforme voltairienne qui a conformé l’écriture à la prononciation.

Dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie, je ne fais

pas de doute que cela sera réformé. J’ai maintenu l’orthographe

disyllabe, au lieu de dissyllabe, que j’avais déjà introduite

dans d’autres ouvrages. Cela m’a paru nécessaire pour conserver la

brève de l’adjectif latin, et pour qu’on ne crût pas voir dans ce mot

un composé de dissos. Je puis dire que le savant et regrettable

Boissonade avait applaudi à cette petite révolte contre l’autorité.»

 

M. Charles-Auguste SAINTE-BEUVE, membre de l’Académie française depuis 1845, a bien voulu consacrer dans le Moniteur du 2 mars dernier à la première édition du présent ouvrage un de ces articles où une science profonde quoique toujours aimable se cache sous la forme la plus séduisante. Je ne puis résister au désir de citer l’analyse historique que le savant académicien a faite de la question, à propos de mon travail, tout en passant sous silence les encouragements si bienveillants qu’il veut bien donner à mes efforts.

 

«Notre langue française, dit-il, vient en très-grande partie du

latin. C’est un fait reconnu et que les philologues et critiques

qui se sont occupés de l’histoire de la langue et qui ont étudié la

naissance de la romane, d’où la nôtre est dérivée, ont mis de plus en

plus en lumière. L’un de ces derniers historiens et qui s’est dirigé

d’après la méthode et par les conseils des vrais maîtres, M. Auguste

Brachet, a parfaitement exposé[123] cette formation de notre idiome.

Mais ce n’est pas du latin savant, du latin cicéronien, c’est du

latin vulgaire parlé par le peuple et graduellement altéré, que sont

sortis, après des siècles de tâtonnement, les différents dialectes

provinciaux dont était celui de l’Ile-de-France, lequel a fini par

se subordonner et par supplanter les autres; lui seul est devenu la

langue, les autres sont restés ou redevenus des patois.

 

[123] Grammaire historique de la langue française, par M.

Auguste Brachet; 1 vol. in-18, à la librairie Hetzel, 18, rue

Jacob.

 

«Quand je dis que cette langue romane des onzième et douzième

siècles est sortie du latin vulgaire et populaire graduellement

altéré, j’ai peur de me faire des querelles; car, d’après les

modernes historiens philologues, les transformations du latin

vulgaire ne seraient point, à proprement parler, des altérations:

ce seraient plutôt des développements, des métamorphoses, des

états successifs soumis à des lois naturelles, et qui devinrent

décidément progressifs à partir d’un certain moment: il en naquit

comme par voie de végétation, vers le dixième siècle, une langue

heureuse, assez riche déjà, bien formée, toute une flore vivante

que ceux qui l’ont vue poindre, éclore et s’épanouir, sont presque

tentés de préférer à la langue plus savante et plus forte, mais

plus compliquée et moins naïve, des âges suivants. Je n’ai point à

entrer dans cette discussion, ni à chicaner sur cette préférence; ce

que je voulais seulement remarquer, c’est que, sous cette première

forme lentement progressive et naturelle, tous les mots français qui

viennent du latin et par le latin du grec ont été adoucis, préparés,

mûris et fondus, façonnés à nos gosiers, par des siècles entiers de

prononciation et d’usage: ils sont le contraire de ce qui est calqué

et copié artificiellement, directement. Ils n’ont pas été transportés

d’un jour à l’autre et faits de toute pièce, tout raides et tout

neufs, d’après une langue savante et morte, que l’on ne comprend que

par les yeux et plus du tout par l’oreille.

 

«A ce vieux fonds de la langue française il y a peu à réformer pour

l’orthographe. Les mots en ayant été prononcés et parlés par le

peuple, des siècles durant, avant d’être notés et écrits, toutes

ou presque toutes les lettres inutiles ont eu tout le temps de

tomber et de disparaître. Quand ils ont été écrits pour la première

fois, ils ne l’ont pas été par les savants. L’usage a donc amené et

produit pour ce vieux fonds domestique la forme qui, ce me semble,

est définitive. La difficulté est surtout pour les mots savants

et d’origine plus récente, importés à partir du seizième siècle,

depuis l’époque de la Renaissance, et la plupart tirés du grec

avec grand renfort de lettres doubles et de syllabes hérissées.

Ces mêmes historiens de la langue et qui l’admirent surtout aux

douzième et treizième siècles, dans sa première fleur de jeunesse

et sa simplicité, sont portés à proscrire, à juger sévèrement toute

l’œuvre de la Renaissance, comme si elle n’était pas légitime à

son moment et comme si elle ne formait pas, elle aussi, un des

âges, une des saisons de la langue. M. Auguste Brachet, qui n’est

nullement favorable aux néologismes du seizième siècle, déclare

en même temps absurde la tentative qui consisterait aujourd’hui à

réduire et à simplifier, en les écrivant, bon nombre des doctes mots

introduits alors. «Puisque l’orthographe du mot, dit-il, résulte

de son étymologie, la changer, ce serait lui enlever ses titres de

noblesse.» Telle cependant n’a pas été et n’est point l’opinion de

beaucoup d’hommes instruits et d’esprits philosophiques depuis le

seizième siècle jusqu’à nos jours.

 

«Sans doute l’introduction de la plupart de ces mots s’étant faite

par les savants et d’autorité pour ainsi dire, non insensiblement et

par le peuple, ce ne saurait être à la manière du peuple et comme

cela s’est passé pour le premier fonds ancien de mots latins,

par une usure lente et continuelle, que la simplification peut

s’opérer. Mais la même autorité qui a importé les mots et vocables

scientifiques peut intervenir pour les modifier. Ainsi rien n’oblige

d’user perpétuellement de cette orthographe grecque si repoussante,

dans les mots rhythme, phthisie, catarrhe, etc.; et il y a

longtemps que Ronsard et son école, tout érudits qu’ils étaient,

avaient désiré affranchir et alléger l’écriture courante de cet

«insupportable entassement de lettres». Ils n’y étaient point

parvenus.

 

«L’histoire des tentatives faites depuis le seizième siècle pour la

simplification de l’orthographe nous est présentée fort au complet

par M. Didot en son intéressante brochure, et il en ressort que pour

réussir à obtenir quelque chose en telle matière et pour triompher

de l’habitude ou de la routine, même lorsque celle-ci est gênante et

fatigante, il ne faut pas trop demander, ni demander tout à la fois.

 

«Joachim Du Bellay le savait bien, lui qui dans son _Illustration et

Défense de la Langue_, où il proposait en 1549 tant d’innovations

littéraires, n’a pas voulu les compliquer de l’emploi de

l’orthographe nouvelle de Louis Meigret qu’il approuvait en principe,

mais qu’il savait trop dure à accepter des récalcitrants.

 

«Ces projets de réforme radicale dans l’orthographe, mis en avant

par Meigret et par Ramus, ont échoué; Ronsard lui-même recula devant

l’emploi de cette écriture en tout conforme à la prononciation:

il se contenta en quelques cas d’adoucir les aspérités, d’émonder

quelques superfétations, d’enlever ou, comme il disait, de râcler

l’y grec: il avait d’ailleurs ce principe excellent que «lorsque

tels mots grecs auront assez longtemps demeuré en France, il convient

de les recevoir en notre mesnie et de les marquer de l’i

français, pour montrer qu’ils sont nôtres et non plus inconnus et

étrangers.»—Et pour le dire en passant, cette règle est celle qui

se pratique encore et qui devrait prévaloir pour tout mot ou toute

expression d’origine étrangère. Ainsi pour à parte: un a-parte,

des a-parte; on l’écrivait d’abord en deux mots, et le pluriel

ne prenait pas d’s; mais l’expression ayant fait assez longtemps

quarantaine et ayant mérité la naturalisation, on en a soudé les

deux parties, on en a fait un seul mot qui se comporte comme tout

autre substantif de la langue, et l’on écrit: un aparté, des

apartés.—C’est ainsi encore qu’il est venu un moment où les

quanquam sont devenus les cancans. Mais les errata, bien que si

fort en usage et qui devraient être acclimatés, ce me semble, n’ont

pu encore devenir des erratas, comme on dit des opéras[124].

 

[124] «Chose bizarre! errata employé au singulier est devenu un

mot français puisqu’on dit un errata; et au pluriel, il est resté

un mot étranger et latin, puisqu’il ne prend pas d’s et qu’on

écrit des errata et non des erratas. C’est à des irrégularités

de ce genre que les décisions de l’Académie peuvent porter

remède.»

 

«Corneille, après Ronsard, apporte à son tour son autorité en cette

question de la réforme de l’orthographe. Dans l’édition qu’il

donna en 1664 de son Théâtre revu et corrigé, il mit en tête un

Avertissement où il exposait ses raisons à l’appui de certaines

innovations qu’il avait cru devoir hasarder, afin surtout, disait-il,

de faciliter la prononciation de notre langue aux étrangers. Ces

idées et vues de Corneille, excellentes en principe, me paraissent

avoir été un peu compliquées et confuses dans l’exécution. Le grand

poëte n’était pas un esprit pratique.

 

«Ce qui est certain, c’est qu’une extrême irrégularité

orthographique, une véritable anarchie s’était introduite dans les

imprimeries pour les textes d’auteurs français au dix-septième

siècle: il était temps que le Dictionnaire de l’Académie, si

longtemps promis et attendu, vînt y mettre ordre.

 

«Dans la préparation de ce premier Dictionnaire, et dans les cahiers

qui en ont été conservés, on a les idées de Bossuet qui sont fort

sages et fort saines. Il est pour une réforme modérée. Il est d’avis

de ne pas s’arrêter sans doute à l’orthographe impertinente de

Ramus, mais aussi de ne pas s’asservir à l’ancienne orthographe «qui

s’attache superstitieusement à toutes les lettres tirées des langues

dont la nôtre a pris ses mots»; il propose un juste milieu: ne pas

revenir à cette ancienne orthographe surchargée de lettres qui ne se

prononcent pas, mais suivre l’usage constant et retenir les restes

de l’origine et les vestiges de l’antiquité autant que l’usage le

permettra.

 

«Le premier Dictionnaire de l’Académie, qui parut en 1694, ne se

contint point tout à fait, à ce qu’il semble, dans les termes où

l’aurait voulu Bossuet, et l’autorité de Regnier des Marais, qui

accordait beaucoup à l’archaïsme, l’emporta.

 

«Ce ne fut qu’à la troisième édition de son Dictionnaire, celle qui

parut en 1740, que l’Académie se fit décidément moderne et accomplit

des réformes décisives dans l’orthographe. Il y avait eu Fontenelle

et La Motte, avec leur influence, dans l’intervalle. Si l’on compare

cette troisième édition à la première, elle offre, nous dit M. Didot,

qui y a regardé de près, des modifications orthographiques dans

cinq mille mots, c’est-à-dire dans le quart au moins du vocabulaire

entier. Il se fit un grand abatis de superfluités de tout genre: «des

milliers de lettres parasites disparurent.» C’est à cette troisième

édition, où pénétra l’esprit du dix-huitième siècle, qu’on dut de ne

plus écrire _accroistre, advocat, albastre, apostre, bienfaicteur,

abysme_, etc.; toutes ces formes surannées et gothiques firent place

à une orthographe plus svelte et dégagée. L’abbé d’Olivet eut la

principale part dans ce travail; il fut en réalité le secrétaire et

la plume de l’Académie; elle avait fini, de guerre lasse, par lui

donner pleins pouvoirs.»

 

«….. Le seizième siècle avait été hardi; le dix-septième était

redevenu timide et soumis en bien des choses; le dix-huitième

reprit de la hardiesse, et l’orthographe, comme tout le reste, s’en

ressentit: elle perdit ou rabattit quelque peu, dès l’abord, de

l’ample perruque dont on l’avait affublée. L’abbé de Saint-Pierre,

qui fut le premier à réagir contre la mémoire de Louis XIV, faisait

imprimer ses écrits dans une orthographe simplifiée qui lui était

propre; mais le bon abbé tenait trop peu de compte, en tout, de la

tradition, et on ne le suivit pas. D’autres esprits plus précis et

plus fermes étaient écoutés: Du Marsais, Duclos,—n’oublions pas un

de leurs prédécesseurs, le père Buffier, un jésuite doué de l’esprit

philosophique,—l’abbé Girard,—mais Voltaire surtout, Voltaire le

grand simplificateur, qui allait en tout au plus pressé, et qui, en

matière d’orthographe, sut se borner à ne demander qu’une réforme

sur un point essentiel, une seule: en la réclamant sans cesse et en

prêchant d’exemple, il finit par l’obtenir et par l’imposer.

 

«Cette réforme, toutefois, qui consistait à substituer l’a à l’o

dans tous les mots où l’o se prononçait a, ne passa point tout

d’une voix de son vivant: elle n’était point admise encore dans la

quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie qui parut en 1762.

Ce ne fut que dans la sixième édition, publiée de nos jours, en

1835, que l’innovation importante, déjà admise par la généralité des

auteurs modernes, trouva grâce aux yeux de l’Académie, et que la

réforme prêchée par Voltaire fut consacrée.

 

«Il y eut des protestations individuelles remarquables. Charles

Nodier, par inimitié contre Voltaire d’abord, par l’effet d’un

retour ultraromantique vers le passé, par plusieurs raisons ou

fantaisies rétrospectives, continua de maintenir et de pratiquer

l’o. Lamennais aussi, radical sur tant de points, était rétrograde

et réactionnaire sur l’o: il affectait de le maintenir.

Chateaubriand de même; c’était un coin de cocarde, un lien de plus

avec le passé. Au reste, notre dix-neuvième siècle a présenté sur

cette question de l’orthographe, et comme dans un miroir abrégé,

le spectacle des dispositions diverses qui l’ont animé en d’autres

matières plus sérieuses: il a eu des exemples d’audace et de

radicalisme absolu, témoin M. Marle; une opposition ou résistance

soidisant traditionnelle, témoin Nodier et son école; un éclectisme

progressif, éclairé et assez large, témoin le Dictionnaire de

l’Académie de 1835; mais, depuis lors, il faut le dire, le siècle

ne paraît point s’être enhardi: il y aura de l’effort à faire pour

introduire dans l’édition qui se prépare toutes les modifications

réclamées par la raison, et qui fassent de cette publication nouvelle

une date et une étape de la langue. C’est à quoi cependant il faut

viser.

 

«Ne nous le dissimulons pas: il s’est fait depuis quelques années, et

pour bien des causes, une sorte d’intimidation générale de l’esprit

humain sur toute la ligne. La réforme de l’orthographe elle-même

y est comprise et s’en ressent; on est tenté de s’en effrayer, de

reculer à cette seule idée comme devant une périlleuse audace. Tout

le terrain gagné en théorie depuis Port-Royal jusqu’à Daunou semble

perdu. Nous avons à prendre sur nous pour redevenir aussi osés en

matière de mots et de syllabes que l’était l’abbé d’Olivet.

 

«On objecte toujours l’usage; mais il y a une distinction à faire

et que Du Marsais dès le principe a établie: c’est la prononciation

qui est un usage, mais l’écriture est un art, et tout art est

de nature à se perfectionner. «L’écriture, a dit Voltaire, est la

peinture de la voix: plus elle est ressemblante, meilleure elle est.»

Il importe sans doute, parmi tous les changements et les retouches

que réclamerait la raison, de savoir se borner et choisir, afin

de ne point introduire d’un seul coup trop de différences entre

les textes déjà imprimés et ceux qu’on réimprimerait à nouveau;

il faut les réformer, non les travestir. J’ai sous les yeux les

deux premiers livres du Télémaque, un texte classique imprimé

selon les modifications que M. Didot propose à l’Académie. On

peut différer d’avis sur tel ou tel point; mais mon œil n’est

nullement choqué de l’ensemble. Il y a, d’ailleurs, quantité de

corrections à introduire dans le nouveau Dictionnaire et qui ne

sauraient faire doute un moment. Pourquoi, dans le verbe asseoir,

l’Académie ne met-elle l’e qu’à l’infinitif, et pourquoi, dans

le verbe surseoir, met-elle l’e à l’infinitif et de plus au

futur et au conditionnel?—Pourquoi écrit-elle _abattement,

abattoir_, avec deux t, et abatis avec un seul?—Pourquoi

charrette, charretier, avec deux r, et chariot avec une

seule?—Pourquoi courrier encore avec deux r, et coureur avec

une seule?—Pourquoi banderole avec une seule l et barcarolle

avec deux?—Pourquoi douceâtre et non douçâtre, comme si l’on

n’avait pas le c avec cédille, etc., etc.[125]? Le Dictionnaire

écrit ostrogot: pourquoi alors écrire gothique? Ce sont là des

inconséquences ou des distractions qu’il suffit de signaler et qui

sont à réparer sans aucun doute.

 

[125] «Il y a un fort bon écrit d’un grammairien estimable, feu

M. Pautex, Errata du Dictionnaire de l’Académie (1862). Ce

travail, fait sans aucune malveillance, est un des instruments

les plus utiles à avoir sous la main pour l’édition nouvelle.»

 

«L’introduction de l’f au lieu de ph dans quelques mots

compliqués est plus capable de faire question. Il est bien vrai

qu’autrefois, dans sa première édition, l’Académie avait écrit

phantosme, phantastique, phrenesie, et que depuis elle a osé

écrire fantôme, fantastique, frénésie, etc. Osera-t-elle

bien maintenant appliquer la même réforme à d’autres mots et faire

une économie de tous ces h peu commodes et peu élégants, écrire

nimfes, ftisie, diftongue…..? Je vois d’ici l’étonnement

sur les visages. Et l’étymologie? va-t-on s’écrier. Mais, cette

étymologie, on s’en est bien écarté dans les exemples cités tout à

l’heure. Et puis cette raison qu’il faut garder aux mots tout leur

appareil afin de maintenir leur étymologie est parfaitement vaine;

car, pour une lettre de plus ou de moins, les ignorants ne sauront

pas mieux reconnaître l’origine du mot, et les hommes instruits la

reconnaîtront toujours. Ce sont là toutefois des questions de tact et

de convenance où il importe d’avoir raison avec sobriété.

 

«Je ne puis tout dire et je ne prétends en ce moment que signaler

l’estimable et utile travail, depuis longtemps réclamé, que

l’Académie vient d’entreprendre, en l’exhortant (sous la réserve du

goût) à oser le plus possible; car ses décisions, qui seront suivies

et feront loi, peuvent abréger bien des difficultés, et, notre

génération récalcitrante une fois disparue, les jeunes générations

nouvelles n’auront qu’à en profiter couramment.

 

«Une innovation toute typographique que M. Didot propose et qui

est aussi ingénieuse que simple, c’est que de même qu’on met une

cédille sous le c pour avertir quand il doit se prononcer avec

douceur, on en mette une aussi sous le t dans les cas où il est

doux et où il doit se prononcer comme le c: _nation, patience,

plénipotentiaire_, etc. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir

d’objection contre cette heureuse idée toute pratique et qui parle

aux yeux.»

M. Sainte-Beuve émet ensuite une opinion aussi judicieuse qu’éloquemment exposée sur l’admission d’un certain nombre de néologismes dans l’édition du Dictionnaire que l’Académie prépare. Je regrette de ne pouvoir reproduire ici ce passage qui sort de mon sujet et qu’il faudra lire en entier dans le Moniteur. L’éminent critique conclut ainsi:

 

«Je ne fais que poser des questions sans prétendre le moins du monde

les résoudre. Il y aura de quoi occuper, on le voit, et passionner

innocemment bien des séances de l’Académie. Car, selon la remarque

de l’abbé de Choisy, ces disputes sur la langue et l’orthographe

ne finissent point; et il ajoute «qu’elles n’ont jamais converti

personne». Ici pourtant il convient qu’elles aboutissent et que

l’on conclue: la moindre partie des réformes proposées sera déjà un

progrès, si on l’accepte.

 

«M. Didot, pour revenir à lui, le sait bien: il demande le plus

pour obtenir le moins. Sans doute il a raison et mille fois raison.

Mais depuis quand a-t-il suffi dans les choses humaines, et même

dans les choses littéraires, d’avoir cent mille fois raison? C’est

déjà beaucoup si l’on ne vous donne pas tout à fait tort. Il en est

de l’orthographe comme de la société: on ne la réformera jamais

entièrement; on peut du moins la rendre moins vicieuse. Parmi les

regrets de M. Didot et dont il faut qu’il fasse son deuil, l’un des

plus vifs est sur ce mot même d’orthographe: en effet, il n’y eut

jamais de mot plus mal formé. Il fallait dire orthographie, comme

on dit philosophie, biographie, télégraphie, photographie,

etc. Que dirait-on si le nomenclateur de ces derniers arts avait

imaginé de les intituler la photographe, la télégraphe? Mais

commettre cette ânerie pour le mot même qui répond juste à bien

écrire, convenez que c’est jouer de malheur. L’ironie est piquante.

Qu’y faire? Tous les décrets académiques ou autres n’y peuvent rien.

Tirons-en une leçon. Cette espèce d’accident et d’affront qui a

défiguré tout d’abord d’une manière irréparable le mot même exprimant

l’art d’écrire avec rectitude nous est un avertissement qu’en telle

matière il ne faut pas ambitionner une réforme trop complète, que la

perfection est interdite, qu’il faut savoir se contenter, à chaque

reprise, du possible et de l’à-peu-près.»

 

APPENDICE D.

HISTORIQUE DES RÉFORMES ORTHOGRAPHIQUES PROPOSÉES OU ACCOMPLIES.

 

Après avoir fait connaître, dans un rapide exposé, l’opinion des membres de L’_Académie française_ et de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, je vais essayer, dans l’historique qui va suivre, de donner une juste idée des changements et des progrès tentés et parfois réalisés, dans la voie du perfectionnement de notre orthographe, sous l’influence des hommes les plus instruits depuis la renaissance des lettres. En constatant l’étendue des services déjà rendus à la langue par les novateurs, on ne saurait, sous prétexte que plusieurs auraient, dans leur amour de la perfection, dépassé les bornes du possible et encouru la qualification d’utopistes, dédaigner complétement les opinions et les vœux émis pendant quatre cents ans par des hommes zélés pour le bien public, et des esprits éminents.

Frappés, au premier abord, de l’aspect inusité d’une page écrite dans le système des néographes absolus (système qui depuis longtemps toutefois sert de base à la sténographie), nous repoussons avec un répugnance instinctive un résultat qui nous semble donner aux productions de l’intelligence moderne le vêtement d’un idiome enfantin et barbare. Dans l’état actuel de notre civilisation, on ne saurait concevoir la pensée de remplacer ou même de métamorphoser notre antique alphabet, quels que soient d’ailleurs, dans bien des cas, son insuffisance et ses vices. L’étude de la néographie, néanmoins, n’est point à dédaigner de la part des esprits sérieux. Nous ne sommes point parvenus, sous le rapport des méthodes d’enseignement, et spécialement de la lecture et de la grammaire, à l’idéal de la perfection: il y a peu de nations du continent qui ne soient en avance sur nous de ce côté. Il est donc utile de se rendre compte des critiques dont notre langage, et surtout notre orthographe, sont passibles, afin de reconnaître la voie dans laquelle on doit s’avancer pour distinguer, mieux qu’on ne l’a fait jusqu’ici, le bon du mauvais usage, et découvrir quelquefois la raison même de l’usage.

A n’envisager maintenant que les critiques de détail, que les réformes partielles, que les compromis entre l’étymologie et la prononciation, que la mise en ordre de l’accentuation, qui composent en majorité les travaux entrepris sur l’orthographe, il y a beaucoup à profiter dans l’étude des contradictions et des irrégularités de notre écriture, ainsi que dans celle des moyens proposés pour en diminuer le nombre. Cet examen nous force à réfléchir sur la constitution de notre idiome, sur son histoire, sur la validité de certains préceptes de la grammaire et sur les solutions qui doivent prévaloir. La persistance des réclamations depuis le seizième siècle, malgré le peu de succès du plus grand nombre d’entre elles, semblerait montrer qu’en matière d’écriture, comme en tout autre art ou toute autre science, l’ordre et la logique sont un besoin fondamental de l’esprit. En tout état de cause, notre langue ne saurait que gagner à s’individualiser davantage, en se dégageant de plus en plus de ses langes originaires, d’additions de lettres inutilement scientifiques et de date récente, enfin en se préservant de la funeste influence du néologisme chimique ou médical[126], non moins que de l’invasion des locutions étrangères.

 

[126] Il suffira d’un simple coup d’œil sur les dernières

éditions du nouveau Dictionnaire de médecine de Nysten, si

savamment complété par MM. Littré et Ch. Robin, pour se rendre

compte de la destruction imminente dont notre langue est menacée

de ce côté. Le lexicographe enregistre, bien malgré lui, des mots

inutiles ou mal formés. Les savants, en effet, forgent sur le

type grec des mots français qu’ils croient appropriés à l’énoncé

de leurs systèmes, sans trop s’inquiéter si dans notre langue

n’existent pas déjà des expressions capables de rendre leur idée.

D’autres, pour faire parade d’une érudition qui leur manque, nous

apportent des barbarismes ou des solécismes, comme _œnophile,

bibliophile, lithontriptiques, orthopnée, apyre, hydroscope_,

etc. Voyez B. Jullien: _Les principales étymologies de la langue

française_, Paris, Hachette, 1862, in-12.

Je crois donc rendre un véritable service à l’étude de notre idiome par l’esquisse de la réforme depuis son origine, esquisse qui pourra plus tard être étendue et transformée en une véritable histoire.

J’ai marqué d’un astérisque, au commencement des titres, les ouvrages que je n’ai pu voir et que j’ai seulement trouvés cités dans les auteurs.

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