Qui vous conduit
Chapitre 13
QUI VOUS CONDUIT ?
un sophisme bien connu appelé « appel à la nature13 ». Ce sophisme est si ancien, et donc connu, qu’il a même un nom latin : argumentum ad naturam.
Bien entendu, avant d’entamer ce sujet, il importe de pré-
ciser ce que l’on entend par « nature ». Ce mot à deux sens :
1) Tout ce qui existe dans l’Univers. Définition Larousse :
Le monde physique, l’Univers, l’ensemble des choses et des êtres, la
réalité.
2) Tout ce qui existe dans l’Univers, sauf tout ce qui ré-
sulte d’une intervention humaine.
Définition Larousse :
Ensemble des principes, des forces, en particulier de la vie, par op-
position à l’action de l’homme.
Dans la première acception, tous nos agissements sont na-
turels. Un barrage construit par des êtres humains est aussi naturel qu’un barrage de castor. Nous sommes nous-mêmes un produit de la nature, donc tout ce que nous pouvons faire, même le pire à nos yeux, est naturel par définition.
Dans la seconde acception, rien de ce que nous pouvons
faire n’est naturel, là aussi, par définition.
Ceux qui font appel à la nature ne doivent pas se référer à
la première signification, puisque, par définition, tout ce que fait l’humain est compris dans « le grand tout » naturel. Ils font donc référence à la seconde. Dans ce cas, ils sont tenus d’admettre qu’il n’est pas naturel de porter des chaus-
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sures, des vêtements ou des lunettes, de se soigner à l’aide de médicaments, de porter des prothèses ou bénéficier d’inter-ventions chirurgicales, d’utiliser quelque réalisation humaine que ce soit, téléphone, voiture, réfrigérateur… En résumé pour vivre d’une manière naturelle, il faudrait être nu dans les bois et les savanes comme les animaux sauvages.
Qui fait ça ? Personne ! N’est-ce pas ? Essayons donc de mieux comprendre, à l’aide d’un exemple,
ce que l’on entend communément par « être naturel » ou « ne pas être naturel ».
Des exemples, nous en trouvons sans effort dans les ac-
croches marketing figurant sur les produits du commerce, ou dans les publicités.
Cosmétique 100 % naturel. Remède naturel. Bidule et
autre machin naturel… Le message implicite étant que si c’est naturel, c’est bon. Généralement, on oppose le terme « naturel » au terme « chimique ».
« Produits naturels » versus « produits chimiques ». Ce qui,
dans le contexte de ce sophisme, est équivalent à « gentils contre méchants ».
Il suffit d’une seule nanoseconde de temps cérébral pour
remarquer que cela n’a aucun sens, qui plus est pour deux raisons.
1 ) La première de ces raisons est qu’il n’existe absolument
rien de matériel dans tout l’Univers qui ne soit pas chi-mique.
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Définition Larousse du mot « chimie » :
« Partie des sciences physiques qui étudie la constitution atomique
et moléculaire de la matière et les interactions spécifiques de ses constituants. »
Il en résulte que l’eau la plus pure est chimique : H2O.
Nous-mêmes : notre corps est une formidable structure chimique. Tous les autres animaux, les plantes et toutes les autres formes de vie, la terre, les minéraux, l’atmosphère, notre monde tout entier et même toutes les autres planètes ainsi que les étoiles de tout l’Univers… Tout ce qui est ma-tériel est formé d’atomes susceptibles de s’associer pour former des molécules. Donc tout, sans aucune exception, est par conséquent chimique. Il en résulte que dire d’un produit qu’il est chimique à autant de sens que de préciser qu’un son est acoustique. « Produit chimique » n’a donc au-cun sens en lui-même, il s’agit d’un pléonasme. Synthétisé par l’humain ou trouvé dans la nature, tout est chimique.
Mais soyons charitables. Essayons de comprendre ce que
l’on entend par « produit chimique », même si nous venons de voir que cela n’a scientifiquement aucun sens. Peut-être que ceux qui utilisent ce sophisme veulent dire : « produit fabriqué par les humains ». Cela va nous permettre de par-ler de la deuxième raison pour laquelle l’appel à la nature est absurde.
2 ) La deuxième de ces raisons est que, dans la nature, il
existe de très nombreuses substances dangereuses, nombre de calamités, force maladies, moult parasites et autres fléaux de toutes sortes. Dès lors, on voit bien que « être na-
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turel » ne saurait garantir qu’un produit est bon. Combien de végétaux sont des poisons « naturels » ! Un seul exemple parmi tant d’autres, le laurier-rose est très toxique ; ses feuilles et ses fleurs contiennent des substances dangereuses qui agissent sur le cœur ; les accidents dus à son ingestion sont assez fréquents pour être connus.
Malgré toutes les raisons de rejeter cette croyance, le so-
phisme de l’appel à la nature continue à parasiter de nom-breux esprits, tel le ver solitaire qui s’incruste dans les intes-tins. Comme les gens y croient, le marketing l’utilise ; ce qui fait de la publicité à cette idée clandestine ; ce qui fait que cela la maintient dans les esprits, ce qui fait que le marke-ting l’utilise…
L’appel à la nature est connu depuis l’Antiquité. Bien que
régulièrement condamné par les penseurs, ce sophisme a gardé toute sa virulence ; il s’agit d’une des idées clandes-tines les plus tenaces.
Le sophisme de l’appel à la nature a généré l’adjectif :
« contre nature ».
Selon cette formule, certaines de nos actions seraient
contre la nature, contre un ordre des choses établi par on ne sait qui et inscrit on ne sait où ; ces deux informations n’ayant jamais été précisées à ce jour. Cependant, à en croire l’usage de cette locution, la nature serait une entité dotée d’une supposée volonté. Maîtrisant sa propre conception du bien et du mal, elle jugerait nos comportements. Le pro-blème majeur de cette idée clandestine est que la nature ne 48
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s’exprime jamais implicitement d’elle-même ; des porte-pa-role autoproclamés se donnent le droit de parler en son nom. Par exemple, selon certains d’entre eux, l’homosexua-lité serait contre nature. Que de nombreuses espèces, de la nature, la pratiquent, sans se soucier que ce soit condamné par cette même nature, ne décourage pas les ambassadeurs de la nature de nous rapporter les volontés de cette der-nière.
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