Qui vous conduit
Une enquête du B3i..................................................................................
QUI VOUS CONDUIT ?
J’ajoute un article publié sur mon blog en juin 2017 parce qu’il
est de circonstance ici. Comme je l’insère tel quel, il risque d’y avoir quelques redites avec le début de ce chapitre. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas trop rigueur.
Une enquête du B3i
Le Bureau d’Investigation des Idées Inexplicables publie
son rapport sur les idées selon lesquelles certaines choses se-raient « naturelles » et d’autres « non naturelles » voire « contre nature ».
Je vais vous raconter comment je me suis lié d’amitié avec
le lieutenant Caulombo et comment j’ai trouvé un emploi, tout ceci en participant indirectement à cette enquête du cé-lèbre détective.
*
Tout a commencé quand, habitant depuis peu le quartier,
j’ai croisé pour la dixième fois mes voisins, Mme et M. Un-tel, qui promenaient leur caniche dénommé Poupoune. Pour le protéger des rigueurs de l’hiver, ce petit chien était attifé d’un pull en laine vert. À chaque promenade, Poupoune s’étranglait en tirant sur sa laisse comme s’il se prenait pour un tracteur en train de remorquer la tour Eiffel. Au fur et à 50
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mesure de nos rencontres et de quelques discussions, je me suis rendu compte que les Untel sont des gens tout ce qu’il y a de plus normaux. Ce sont des archétypes de la norme, des références, des étalons, même. Rien ne dépasse de ce qu’il est d’usage de penser, de faire, de dire, de manger…
Aussi comprendrez-vous leur indignation quand ils ont
appris dans un magazine que certains, des véganes, donnent des croquettes végétales à leurs chiens et chats.
Ils m’ont invité à boire un café. Nous sommes attablés sous
la tonnelle de leur jardin. Monsieur Untel jette le journal sur la table devant mes yeux, tapote l’article d’un index dé-nonciateur et s’exclame :
— Ces animaux sont des carnivores ! Ce n’est pas naturel ! Apportant tout son soutien à cette déclaration, sa femme
hausse les épaules puis les yeux au ciel en branlant la tête de droite à gauche.
— C’est contre nature ! ajoute-t-elle. Les gens sont de
plus en plus fous !
C’est l’été. Poupoune n’a pas son pull vert. Sa « maman »
lui a fait un petit palmier sur la tête avec un chouchou rouge.
Leur agacement me donne à réfléchir sur la signification
même d’« être naturel, ou pas naturel » ou d’« être contre nature ». Je lis l’article en diagonale, je regarde Poupoune et je me dis :
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Notre espèce a transformé cet animal-là :
en ces animaux-là :
Notre espèce a aussi transformé un animal proche de celui-
ci :
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en ces animaux-là :
Sont-ce des animaux naturels ? Ces chiens et ces chats, qui sans nous n’existeraient pas,
sont le plus souvent nourris avec des croquettes à base de poissons de mer. Peut-on raisonnablement supposer que les loups et les chats sauvages d’antan pêchaient des poissons dans les profondeurs des océans ? En faisaient-ils ensuite des petites boulettes déshydratées ?
Va-t-il de soi que faire apparaître de nouveaux animaux,
par reproduction contrôlée, et les nourrir avec ce que ni eux ni leurs ancêtres n’auraient jamais pu obtenir par eux-mêmes est naturel ?
Hum… j’ai du mal à saisir ce qu’on entend par naturel ! Est-ce que transformer les loups en caniches (parfois avec
un petit pull en laine) est naturel ? Les loups tondaient-ils les moutons pour se faire des pulls ? À quel moment trans-gresse-t-on le plus la nature (si tant est qu’on puisse la transgresser) ? En passant du loup à Poupoune, ou en don-nant des croquettes végétales à un chien ? Être ou ne pas être naturel… telle est la question.
Monsieur Untel me tire de mes réflexions :
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— Vous allez voir, me dit-il en revenant de sa cuisine. Immergé dans mes pensées, je n’avais même pas réalisé
qu’il avait quitté la table. Il pose une tasse de lait sur la ter-rasse devant Mimie, la chatte angora, et reprend place à côté de sa femme.
— Elle adore ça, me confie cette dernière en levant sa tasse
de café. Vous allez voir.
Il est vrai que Mimie lape sans se faire prier. La regardant
faire, je doute fortement que ses ancêtres félins eussent l’ha-bitude de téter les femelles aurochs. Cela me rappelle que le paysan chez qui je vais acheter mes fruits et légumes m’a ré-cemment appris que les chapons de Noël, qui sont des coqs châtrés, sont nourris avec un mélange de céréales et de lait de vache en poudre.
Est-ce naturel de donner du lait de bovin à des chats et des
oiseaux ? Décidément, j’ai vraiment du mal à discerner ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas.
Ne vous impatientez pas ! Je vais bientôt en parler du lieu-
tenant Caulombo.
D’aucuns se disent que nourrir un chien avec des cro-
quettes végétales est contre nature.
Alors que les mêmes pensent qu’il est naturel de : • donner du lait de vache aux chats ; • donner du poisson de haute mer aux chats et aux chiens ; • faire du fromage…
Ah oui ! Au fait, le fromage, je ne vous en ai pas parlé du
fromage. Pour faire du fromage, on solidifie du lait avec de 54
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la présure. La présure est principalement composée de deux enzymes, 80 % de chymosine et 20 % de pepsine, qui sont produites dans la quatrième et dernière poche, appelée « caillette », de l’estomac des enfants ruminants ; elle per-met à ces derniers de digérer le lait de leur mère, quand les humains ne le leur volent pas. Possédant la propriété d’ac-célérer le caillage du lait, la présure est utilisée pour trans-former celui-ci en fromage. Elle est le plus souvent prélevée dans la caillette des veaux, parfois aussi dans celle des che-vreaux ou des agneaux. Important : les enfants ruminants doivent être tués avant leur sevrage, car leur caillette cesse de produire de la présure dès qu’ils n’ont plus besoin de di-gérer du lait.
En résumé, voici ce que l’on a coutume de faire pour être
en mesure de consommer du fromage :
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1) Masturber des taureaux pour leur prendre du sperme,
comme vous pouvez le voir ci-dessous.
Cette semence est gardée en conserve à -180 °C dans de
l’azote liquide. À noter : l’azote liquide n’existe nulle part sur terre à l’état naturel.
2) Enfoncer son bras dans l’anus des vaches et une tige
dans leur vagin pour déposer ce sperme dans leur utérus afin de les inséminer.
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3) Tuer les enfants dès le plus jeune âge pour utiliser leur
caillette et s’emparer du lait que les mères produisent à leur intention.
Notre belle doxa considère que tout cela est naturel. Mais est-ce moral de donner des croquettes végétales à un
chien ? J’ai déjà entendu cette question en diverses circons-tances ; souvent, elle est prononcée avec des sourcils froncés et sur un petit air entendu laissant supposer que la réponse est évidemment : « non ». Rien ne saurait être davantage « contre nature » !
J’ai un doute. Manger du fromage est-il vraiment beau-
coup plus « naturel » que de nourrir un chien avec des cro-quettes végétales ? Au sujet du fromage, ajoutons que des vaches ont été nourries avec de la farine animale (ce qui a conduit au scandale de la vache folle ; pas parce que c’était de la farine animale, à cause du prion) ; personne ne se de-mandait alors si c’était naturel de rendre les vaches carni-vores.
Je reprends ici mon énumération de choses considérées
comme naturelles :
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• donner du lait de vache aux chats ; • donner du poisson de haute mer aux chats et aux chiens ; • masturber des taureaux et conserver leur sperme dans de
l’azote liquide (qui, rappelons-le, n’existe pas à l’état natu-rel) ;
• sodomiser des vaches avec le bras ; • rendre les vaches carnivores ; • transformer les loups en caniches, chihuahuas, ou autres,
et les vêtir avec des poils de mouton ;
• arracher les testicules aux coqs et les nourrir avec du lait
de vache ;
• transformer les sangliers en cochons, puis couper ces der-
niers en petits morceaux pour les enfourner dans leurs propres boyaux ;
• gaver des canards pour ingérer leur foie malade ; • au cirque, faire sauter des fauves dans un cercle de feu, ou
faire pédaler des ours sur un vélo ;
• enfermer des dauphins dans une piscine pour les
contraindre à faire tourner des ballons sur leur nez ;
• consommer du lait de vache ou de chèvre quand on est un
être humain adulte ;
• etc.
Toutes ces sortes de choses sont naturelles et de bon aloi.
Alors que donner des croquettes végétales à un Poupoune… Houlala ! ce serait une forfaiture contre nature !
Mais oui ! Mais oui ! Je vais vous parler du lieutenant Cau-
lombo ! J’y arrive justement. 58
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Complètement largué par cette notion de « nature », je
prends aimablement congé de mes hôtes et je rentre chez moi. J’ai dans l’idée de demander de l’aide au lieutenant Caulombo. Il n’habite pas très loin de chez moi.
Nous nous sommes croisés quelques fois et il m’a toujours
salué avec un aimable sourire. Cela m’encourage à prendre contact avec lui.
Vous devez savoir qu’après avoir exercé longtemps pour la
criminelle, le lieutenant Caulombo est à présent employé par le Bureau d’Investigation des Idées Inexplicables, dont le sigle est B.I.I.I (couramment appelé B3I), qu’il a lui-même contribué à fonder.
Comme il demeure à quelques pâtés de maisons de chez
moi, je décide d’aller sonner à sa porte. Il doit être chez lui, car sa vieille Peugeot grise est garée sous les tilleuls devant sa maison. J’appuie sur la sonnette. Trois secondes plus tard, c’est lui qui ouvre :
— Monsieur Peter Faulk ! s’exclame-t-il. Bonjour ! Je suis très surpris qu’il ait retenu mon nom et j’en suis très
flatté.
— Bonjour, Lieutenant Caulombo ! Je voudrais vous par-
ler de quelque chose qui me préoccupe. Auriez-vous un peu de temps à me consacrer ?
— Bien sûr, je vous écoute. Flânons un peu dans le lotisse-
ment, vous m’expliquerez tout.
Tandis que nous marchons calmement, je lui raconte tout
au sujet de ce qui me préoccupe. Je n’oublie rien : Pou-poune, Mimie, les croquettes contre nature, alors que le
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fromage… Apparemment très intéressé par le sujet, il se touche de temps en temps le front ou la tête et prend des notes sur son calepin. Notre discussion prend cependant fin au bout d’une demi-heure, car il doit interroger quelqu’un pour une autre affaire. S’engageant à réfléchir à la mienne et à passer me voir demain dès que possible, il prend congé de moi sur cette promesse.
*
Ma nuit est très agitée ; je rêve que Poupoune voyage dans
le temps, avec son pull vert et son chouchou sur la tête. Ac-compagné par deux amis, un basset teckel et un chihuahua, il se retrouve dans un très lointain passé. Tous les trois ex-pliquent à une meute de loups que dans le futur une écra-sante majorité de leurs descendants leur ressembleront et qu’ils feraient bien, d’ores et déjà, de s’entraîner à manger des poissons des profondeurs océaniques déshydratés.
*
Le lendemain en début d’après-midi, le lieutenant Cau-
lombo est chez moi. Nous sommes attablés dans le jardin à l’ombre de mon sycomore.
Le célèbre détective me regarde avec son célèbre sourire
mystérieux puis se met à fouiller dans toutes les poches de son célèbre imperméable pour en sortir son célèbre calepin. Il le consulte à bout de bras, car il est visiblement presbyte.
— J’ai pris des notes, me dit-il. — Oui ?
J’ouvre mes oreilles comme un hippopotame ouvre la
bouche quand il bâille.
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— Voyons, voyons… Où ai-je écrit ça ?… Ma femme me
dit souvent que je vais finir par me perdre dans ce carnet et qu’on ne me retrouvera jamais… Ah, voilà ! j’ai trouvé. J’ai noté deux usages principaux différents du mot « nature ». Car tout vient de là, n’est-ce pas ? Si nous voulons com-prendre ce que signifie « naturel » ou « contre nature » nous devons bien connaître le mot nature.
— Certes ! acquiesçai-je. Je ne sais pas pour vous, mais
pour moi, ça ne va pas de soi.
— Je vais vous dire ce que j’ai pu comprendre à ce stade.
J’ai trouvé ça dans l’encyclopédie de ma femme. Vous savez, ma femme a une encyclopédie… Mais bon ! je ne sais pas pourquoi je vous dis ça. Venons-en aux faits. Donc, je vous parlais de deux significations.
Il baisse son carnet pour me regarder : — Je vous écoute.
— Premièrement : dans son usage le plus courant, ce mot
désigne les paysages qui nous entourent. Les arbres, les prés, les fleurs, les lacs, les montagnes, les cours d’eau, les mers… tout ce genre de choses. Il est très probable que les arbres, les prés, les fleurs, les lacs, les montagnes, les cours d’eau, les mers… se moquent éperdument de ce qu’on donne à manger aux chiens et aux chats. Ce n’est donc pas cette nature-là que nous offensons par ce choix alimentaire pour nos animaux. Pas vrai ?
J’opine franchement d’une mimique explicite. Il tourne
une page de son carnet, lit quelques secondes et poursuit :
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— Pour synthétiser cette acception, dans un sens moins
bucolique, le mot « nature » veut dire : tout sauf nous. Nous les êtres humains, et ce qui vient de nous. Nous ne faisons donc pas partie de la nature. Par exemple, un barrage construit par nous n’est pas naturel alors qu’un barrage construit par des castors est naturel. Une maison ou une ville ce n’est pas naturel, alors qu’un terrier, un nid ou une termitière c’est naturel. Vous me suivez ?
— Parfaitement, Lieutenant. — Donc, dans ce cas, par définition, tout ce que nous fai-
sons, de quelque manière que nous le fassions, n’est pas na-turel. Qu’importe ce que nous pourrions donner aux chiens et aux chats, ce ne serait pas naturel, car le simple fait de leur donner à manger n’est déjà pas naturel, puisqu’il s’agit d’une intervention humaine.
Il se tait un moment comme pour s’assurer que je l’écoute. — Vous avez toute mon attention, Lieutenant. — Je vais parler de la deuxième signification à présent.
Vous allez voir qu’elle est en contradiction avec la première puisque celle-ci nous inclut. Scientifiquement, « nature » est un synonyme de « Univers ». C’est-à-dire que ce mot dé-signe le grand tout. On parle, par exemple des quatre forces fondamentales de la nature, ou des lois de la nature. Bien sûr, il ne s’agit pas, comme dans la législation humaine, de lois auxquelles nous devons obéir, mais de lois auxquelles nous ne pouvons pas désobéir. Rien dans tout l’Univers n’est capable de se soustraire aux lois de la nature. Il serait donc ridicule d’imaginer que la nature pourrait nous désapprou-62
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ver en cas de désobéissance, puisque nous sommes inca-pables d’enfreindre ses lois. Pas plus qu’un caillou n’est ca-pable de tomber vers le haut pour faire la forte tête. Comme les cailloux, nous sommes des produits de la na-ture soumis à ses lois. Donc, dans ce cas, par définition, tout ce que nous faisons, de quelque manière que nous le fassions, est forcément naturel. Même donner des cro-quettes végétales aux chiens et aux chats.
— D’accord, Lieutenant. Ce n’est donc encore pas cette
nature-là que nous offensons en donnant telles ou telles croquettes à nos animaux de compagnie.
— Nous sommes d’accord ! Ce n’est pas cette nature-là
non plus.
Déçu, je demande :
— Mais alors ? Que veut dire « ce n’est pas naturel » et
« c’est contre nature » dans le cas des croquettes ?
Il tire une bouffée ou deux sur son cigare en se grattant la
tête. Puis un œil à moitié fermé à cause de la fumée, il me fixe un moment, tourne une page de son carnet et de-mande :
— Avez-vous du feu, s’il vous plaît ? Mon cigare est en
train de s’éteindre.
— Bien sûr, Lieutenant.
Je vais chercher un briquet dans la maison et je reviens lui
donner du feu. Il aspire calmement deux bouffées, me re-garde d’un air énigmatique, tourne une page de son carnet et déclare :
— On est bien dans ce quartier, pas vrai ?
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— Oui, oui… J’y suis bien.
— C’est ma femme qui a eu l’idée d’habiter ici. Elle a
beaucoup insisté. Finalement, je ne le regrette pas.
Prenant conscience que je suis étonné par son brusque
changement de propos, il reprend :
— Penchons-nous à présent sur l’expression « contre na-
ture ». Elle donne à penser que la nature possède une volon-té et que si nous agissons contre son bon vouloir nous ris-quons de la contrarier ; certains redoutent même d’être punis d’une certaine manière. Il est pourtant facile de trou-ver un exemple, parmi tant d’autres, ou c’est une très bonne idée de s’opposer à la nature. Une des quatre forces fonda-mentales de la nature, l’attraction universelle, appelée aussi gravitation, fait que nous tombons en chute libre dès qu’il n’y a plus de support sous nos pieds. Nous connaissons un moyen efficace de nous opposer à l’effet de cette force en cas de chute justement. Il s’appelle le parachute. On pourrait dire que ce dispositif est contre nature. La nature n’a pour-tant jamais puni un parachutiste d’utiliser un parachute qui « désobéit » à l’effet de la force d’attraction universelle ; elle n’a pas non plus récompensé quelqu’un pour avoir sauté sans parachute ; les conséquences d’une telle imprudence semblent même prouver l’inverse. Il est très difficile d’ima-giner une action susceptible de déchaîner le courroux de la nature, car celle-ci n’a pas plus de pensée qu’un caillou. Si vous jetez un caillou en l’air, bien à la verticale, il vous re-tombera sur la tête, mais pas parce que vous avez agi d’une manière contre-caillou, car le caillou s’en moque qu’on le 64
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lance comme ceci ou comme cela. Simple caillou qu’il est, il n’a aucune intention. Pour la nature, c’est la même chose : son comportement lui est imposé par ce que nous appelons ses lois.
— Si j’ai bien suivi, Lieutenant, l’expression « contre na-
ture » n’a pas plus de sens que l’expression « contre cailloux ».
— À ce stade de mon enquête, c’est ce que j’en conclus, en
effet. Pour poursuivre mes investigations, rencontrer vos voisins me serait sans doute utile. J’ai quelques questions à leur poser, parce qu’il y a quelques détails qui me tracassent. Et, moi, vous savez… quand quelque chose me tracasse, ça me tourne dans la tête, ça ne s’arrête plus. Ma femme le voit bien d’ailleurs, quand quelque chose me tracasse.
— Je vais faire tout ce que je peux pour que vous puissiez
les rencontrer au plus tôt, Lieutenant.
*
J’ai organisé la rencontre. Le lendemain, en début d’après-
midi, Caulombo arrive, vêtu de son éternel imperméable, au volant de son atemporelle Peugeot grise qu’il gare sous les tilleuls du parking. Je vais à sa rencontre. Aussi ébouriffé que d’habitude, il sort de son vaillant véhicule dont la porte grince en se refermant. Nous nous serrons chaleureusement la main.
— Bonjour, Lieutenant ! Venez, ils vous attendent. — Bonjour, Monsieur Faulk ! Je vous suis. Les Untel nous accueillent poliment, mais un peu guindés.
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— Bonjour, m’sieur-dame ! Je suis le lieutenant Caulombo,
détective d’investigation des idées inexplicables.
— Entrez, Lieutenant, entrez ! s’exclame, M. Untel.
*
Nous sommes sur la terrasse du couple qui subvient aux
besoins de Poupoune. Devant nous s’étend une pelouse sur-veillée par quelques nains de jardin.
— Ah, si ma femme voyait ça ! s’exclame le lieutenant en
montrant une petite fontaine qui fait entendre un léger bruit d’eau. Elle adore ce genre de choses, ma femme.
Les Untel semblent flattés. Nous nous asseyons tous autour
de la table sauf le lieutenant qui pose son séant sur un gros escargot en béton qui décore la terrasse. Avisant l’expression de surprise des Untel, il se relève aussitôt et présente ses ex-cuses.
— Oh, pardon ! Je suis désolé. Pendant que nos hôtes lui assurent qu’il n’y a aucun mal, il
fouille dans toutes les poches de son imperméable. La fu-mée de son cigare coincé au bord des lèvres le fait grimacer. Il finit par trouver son calepin qu’il commence à consulter en s’asseyant, comme nous, sur une chaise près de la table.
— Voilà, dit-il. Non… Ce n’est pas ça… ça c’est la liste des
commissions que ma femme m’a confiée… attendez… Je vais trouver… Ah ! Voilà ! Je voulais vous poser une ques-tion, m’sieur-dame ! Il s’agit de quelque chose qui me turlu-pine… vous savez, moi, quand quelque chose me turlu-pine…
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Les Untel font montre de leurs dispositions à répondre
par une expression faciale explicitement ouverte et aimable, mais l’arrivée du caniche distrait le lieutenant :
— Ah ! mais… ce doit être Poupoune, n’est-ce pas ? Après quelques échanges de paroles diverses au sujet de ce
lointain descendant de ce qui fut un loup, la conversation en rapport avec le but de cette rencontre reprend et le lieute-nant commence à poser ses questions :
— Que pensez-vous de ce qui est naturel ? Par exemple
les produits naturels, les cosmétiques, la nourriture, la mé-decine naturelle, les engrais naturels, tout ce genre de choses, quoi.
Nos hôtes disent tout le bien qu’ils pensent de tous les
produits naturels et fustigent tout ce qui est chimique.
Le lieutenant tourne quelques pages de son calepin et dit : — Vous semblez opposer la nature à la chimie. N’est-ce
pas ?
— Ah, ça oui ! s’exclame le couple d’une seule voix. Dans une attitude de grande réflexion, le détective lève sa
main droite pour poser son index sur son front plissé et son pouce sur sa tempe.
— Eh, bien… Ce qui me tracasse, voyez-vous, c’est que…
Je ne suis pas un scientifique, mais j’ai beaucoup consulté l’encyclopédie de ma femme. Et je suis certain d’avoir ap-pris que dans la nature, il n’existe aucun corps, aucune sub-stance, aucune matière qui ne soit pas chimique. Les plantes, l’air que nous respirons, votre cher Poupoune, nous-mêmes, tous les animaux du monde, la planète tout
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entière et tous les astres du cosmos. Tout cela est chimique. L’Univers tout entier est chimique. L’eau la plus pure est chimique : H₂O, n’est-ce pas ? Donc, comment faites-vous une différence entre un produit dit naturel et un autre dit chimique, puisqu’en fin de compte tous les deux sont chi-miques ? Si vous pouviez apporter une réponse à cette ques-tion, vous m’aideriez beaucoup dans mon enquête.
Les Untel semblent embarrassés. Le lieutenant consulte
son calepin, les regarde, consulte encore son calepin, puis ajoute :
— Non, décidément, je ne comprends pas. Je ne suis pas
scientifique, comme je vous l’ai dit, mais quand vous me dites « un produit naturel ou chimique », c’est un peu comme si vous me disiez un bruit « naturel ou sonore ».
Je viens au secours des Untel qui semblent ne pas savoir
comment s’en sortir :
— Peut-être que par « chimique », ils veulent dire : fait par
les humains. Et par « naturel » : pas fait par les humains.
— Oui, bien sûr ! s’écrie le maître de Poupoune. C’est ça. — Évidemment, c’est ce que nous voulons dire ! confirme
sa femme.
Le lieutenant opine du chef : — Comme ça, je comprends mieux… Merci. Nos hôtes sont visiblement soulagés, mais le détective
semble toujours très préoccupé :
— Je comprends beaucoup mieux. Vous n’opposez donc pas
la nature à la chimie, mais ce qui existe sans notre interven-
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tion à ce que notre intervention transforme ou fait exister. N’est-ce pas ?
Manifestement un peu perdus, les Untel acquiescent de
moyenne grâce. L’homme à l’imperméable permanent re-prend :
— Je comprends beaucoup mieux, en effet, mais j’ai un
autre problème du coup. Quelque chose d’autre me tra-casse.
Il se touche le front, comme s’il pouvait à travers son crâne
tâter ses pensées pour les retrouver.
— Quoi donc, Lieutenant ? s’enquiert Mme Untel. — Eh bien… Si je ne me trompe pas… Le sida, la mala-
ria, la pneumonie, la syphilis, la tuberculose, la salmonel-lose, la peste, la rage, le choléra, la maladie de Lyme, toutes les hépatites… toutes les maladies infectieuses sont d’ori-gine naturelle. Tous les champignons mortels comme l’amanite phalloïde, les baies toxiques, les nombreux végé-taux vénéneux, les tiques, les poux, tous les parasites en gé-néral, les mycoses, la gale… sont des œuvres de la nature. La prédation. Les cyclones, les tempêtes, les tsunamis, les grandes sécheresses et les inondations, les tremblements de terre… toutes les catastrophes naturelles sont par définition naturelles.
Le lieutenant observe le couple en affichant l’expression
sincère de quelqu’un qui essaie de résoudre un problème qui le travaille. Il boit sa tasse de café d’un seul coup et la repose sur la table :
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— Serait-ce abusé de vous en demander encore un peu, s’il
vous plaît ? J’ai très mal dormi cette nuit, voyez-vous, avec toutes ces questions qui me hantent.
Monsieur Untel dit qu’il n’y a pas de mal puis se précipite
dans la cuisine et revient avec la cafetière pour servir le dé-tective.
— Merci beaucoup, Monsieur Untel ! Votre café est déli-
cieux. Si tout ce qui existe à l’état naturel était vraiment mieux que tout ce qui est dû à notre intervention, vous pré-féreriez la rage au vaccin contre la rage, la grêle au confor-table abri de votre maison. Vous aimeriez mieux grelotter que vous chauffer, subir la fièvre que de prendre un fébri-fuge. Pour résumer, vous partiriez nu dans la campagne ou dans une jungle quelconque pour y vivre comme un lapin, un singe ou n’importe quel animal sauvage. Vous pourriez éventuellement cultiver un peu de terre, à condition toute-fois de la creuser et la retourner avec les mains, car les outils de métal que vous connaissez ne sont pas naturels, puisqu’ils sont de fabrication humaine.
Les Untel conviennent que tout ce qui est naturel n’est pas
forcément bienfaisant et que tout ce qui vient de l’être hu-main n’est pas nécessairement inquiétant ou dangereux. L’homme à l’imperméable antédiluvien conclut :
— Nous devons donc convenir que dire de quelque chose
que c’est naturel pour sous-entendre que c’est meilleur ou sans danger n’a aucun sens et que la mention « naturel » n’est qu’un argument marketing, sans aucune réelle signifi-cation. Je vais donc inscrire cette idée dans la liste des idées 70
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inexplicables du B3I. Je vous remercie pour l’aide que vous m’avez apportée, m’sieur-dame. Croyez bien que je ne man-querai pas de parler de votre aimable assistance à mes supé-rieurs.
Le détective se lève :
— Je dois vous laisser à présent. Au revoir et encore merci
beaucoup, Madame et Messieurs.
Les Untel exhibent la tête de quelqu’un qui serait partagé
entre deux sentiments : d’un côté, la fierté d’avoir contribué à une enquête du B3I, de l’autre, l’embarras de devoir re-mettre certaines de leurs idées en question.
— On ne vous chasse pas ! dit la « maman » de Poupoune. — Sûr que non ! ajoute son mari. Mais le lieutenant est déjà dans le couloir, prêt à sortir.
Monsieur Untel s’apprête à aller lui ouvrir la porte, mais l’enquêteur revient avec deux doigts sur le front :
— Oh ! s’exclame-t-il. J’allais oublier ! J’ai une dernière
question.
Le couple l’encourage à la poser. — C’est une question personnelle, prévient-il. Que pen-
sez-vous de l’alimentation dite naturelle ?
Pour ce qui est de la nourriture, les deux époux assurent
que le naturel est certainement mieux.
— Par exemple ? demande l’homme à la 403 grise hé-
roïque.
— Je ne sais pas, moi… les fruits et les légumes, par exemple. Le plus naturel possible, c’est mieux, assure Mme
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QUI VOUS CONDUIT ?
Untel.
— Le plus naturel possible… voulez-vous dire des végétaux
sauvages, par exemple ?
— C’est sans doute ce qu’il y aurait de mieux, oui. — Ça alors ! Quelle coïncidence ! Figurez-vous que ma
femme se passionne pour l’origine des fruits et légumes. Je vais vous montrer quelque chose.
Le lieutenant passe au peigne fin toutes les poches de son
imperméable :
— Où ai-je mis ça encore ?… Ah, voilà ! Il pose une photo sur la table :
Qui de vous pourra me dire ce qu’est cette chose ? C’est ma
femme qui m’a mis au défi de le deviner. J’avoue que je me suis longtemps creusé la tête avant qu’elle ne me donne la solution parce qu’en fait je ne trouvais pas. Alors, serez-vous meilleurs que moi ?
— Une sorte de racine visiblement, dit M. Untel. — Une espèce de drôle de navet difforme ? propose sa
femme.
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Plutôt que de dire une énormité, je préfère questionner : — Ça se mange ?
— Ceci est une carotte sauvage, m’sieur-dame.
*
À la fin de son enquête, le lieutenant Caulombo a rédigé
son rapport pour le B3I. Et… vous savez quoi ?
J’ai eu l’honneur et la joie d’être embauché par l’adminis-
tration pour l’assister dans ses enquêtes et la rédaction des rapports.
Bureau d’investigation des idées inexplicables Détective d’investigation : Lieutenant Caulombo Assistant-rédacteur : Peter Faulk Enquête sur les idées véhiculées par l’emploi des termes
« naturel », « contre nature », et « chimique ».
• « C’est naturel » ou « c’est chimique » Ce produit est chimique alors que celui-ci est naturel n’a
aucun sens, car il n’existe rien de matériel dans l’Univers qui ne soit pas chimique.
Conclusion : « L’idée qu’une substance, dite naturelle, puisse ne pas être chimique » est une idée inexplicable.
• « C’est naturel » ou « ce n’est pas naturel » Préciser qu’un produit est « naturel » pour sous-entendre qu’il est de meilleure qualité ou qu’il est sans danger n’a au-cune signification. Il s’agit la plupart du temps d’un pseu-doargument purement commercial. Condamner quoi que ce soit, au seul motif que ce n’est pas naturel, n’a aucun sens, puisque ce qui existe hors de toute intervention humaine
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QUI VOUS CONDUIT ?
n’est pas systématiquement bon. En effet, s’il est indéniable que certaines actions humaines sont nuisibles, funestes et condamnables, il demeure toujours vrai que nombre de choses indésirables existent hors de notre responsabilité.
Conclusion : l’idée que quelque chose de naturel est forcé-
ment meilleur que quelque chose d’artificiel est une idée in-explicable.
• « C’est contre nature »
Si on utilise le mot « nature » pour signifier : tout ce qui
existe sauf ce qui a un rapport avec l’être humain, définition Larousse :
Ensemble des principes, des forces, en particulier de la vie, par oppo-
sition à l’action de l’homme.
Toutes nos actions sont par définition « contre nature ». Si on utilise le mot « nature » pour signifier : tout ce qui
existe, y compris l’être humain, définition Larousse :
Le monde physique, l’Univers, l’ensemble des choses et des êtres, la
réalité.
Dans ce cas, aucune de nos actions n’est par définition
« contre nature » puisque nous sommes des produits de la nature.
Conclusion : « être contre nature » est une idée inexpli-
cable.
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Voici donc comment j’ai eu la chance de faire la connais-
sance du célèbre détective et de trouver un emploi au B3I. 74