Qui vous conduit

Boris TZAPRENKO · Chapitre 7 sur 32

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Qui vous conduit

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aucun problème, n’allume aucune passion, n’éveille au fond des cœurs aucune lumière, n’excite aucune espérance, sinon celle, ridicule, d’être un jour "star" à Los Angeles.

Le dynamisme même du cinéma nous arrache les images sur les-

quelles notre songerie aimerait s’arrêter. Les plaisirs sont offerts au public sans qu’il ait besoin d’y participer autrement que par une molle et vague adhésion. Ces plaisirs se succèdent avec une rapidité fébrile, si fébrile même que le public n’a presque jamais le temps de com-prendre ce qu’on lui glisse sous le nez. Tout est disposé pour que l’homme n’ait pas lieu de s’ennuyer, surtout ! Pas lieu de faire acte d’intelligence, pas lieu de discuter, de réagir, de participer d’une ma-nière quelconque. Et cette machine terrible, compliquée d’éblouisse-ments, de luxe, de musique, de voix humaines, cette machine d’abêtis-sement et de dissolution compte aujourd’hui parmi les plus étonnantes forces du monde…

Sa diatribe est beaucoup plus longue7.

La liste exhaustive des inventions qui ont fait l’objet de

moqueries ou de sévères critiques serait fort longue. Il fau-drait sans doute plusieurs volumes pour toutes les évoquer. Ce n’est pas le but de ce livre.

Mais, bien sûr, le misonéisme ne s’oppose pas qu’aux inven-

tions techno-scientifiques. Il rejette aussi, et peut-être sur-tout, les idées progressistes.

Comme l’explique l’historien Adam Hochschild dans son

livre Bury the Chains - Prophets and Rebels in the Fight to Free an Empire’s Slaves :

À Londres, en ce début d’année 1787, si vous disiez à un coin de

rue que l’esclavage était moralement condamnable et qu’il devait être

7 Texte complet : rebrand.ly/Duhamel.

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rendu illégal, neuf personnes sur dix se seraient esclaffées en vous pre-nant pour un hurluberlu. La dixième aurait peut-être été d’accord avec vous sur le principe, mais elle vous aurait assuré que mettre fin à l’es-clavage était totalement impossible.

C’était un pays dans lequel la grande majorité des gens, des paysans

aux évêques, acceptait l’esclavage comme complètement normal. […]

Ce monde de servitude semblait d’autant plus normal que quiconque

regardait dans le passé ne voyait guère autre chose que d’autres sys-tèmes esclavagistes. Les Grecs et les Romains avaient des esclaves ; les Incas et les Aztèques avaient des esclaves ; les textes sacrés de la plu-part des grandes religions présentaient l’esclavage comme allant de soi. L’esclavage existait déjà avant l’apparition de la monnaie et de la loi écrite. C’est ainsi qu’était le monde – notre monde – il y a seulement deux siècles, et pour la plupart des gens de cette époque il était impen-sable qu’il puisse en être autrement.

Il y avait bien des personnes prônant la fin de l’esclavage, mais elles

étaient rares et dispersées.

Certes, un sentiment de malaise latent était dans l’air. Mais ressentir

un vague trouble, à peine conscient, est une chose ; c’en est une autre que de croire qu’on puisse un jour changer cet état de fait. Le parle-mentaire Edmund Burke, par exemple, était opposé à l’esclavage, mais pensait que l’idée même de mettre fin au commerce d’esclaves transat-lantique (sans parler de l’esclavage lui-même) était « chimérique ». Malgré le malaise que des Anglais de la fin du 18e siècle pouvaient ressentir au sujet de l’esclavage, l’idée d’y mettre un terme semblait un rêve ridicule.

Quand les douze hommes du comité abolitionniste se sont réunis

pour la première fois en mai 1787, la poignée de gens qui deman-daient ouvertement la fin de l’esclavage ou du commerce esclavagiste étaient regardés comme des farfelus, ou au mieux comme d’incurables idéalistes. La tâche qu’ils entreprirent était si monumentale qu’elle pa-raissait impossible à n’importe qui d’autre.

Ces hommes, eux, considéraient non seulement que l’esclavage était

une atrocité, mais aussi que c’était quelque chose de soluble. Ils pen-

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saient que puisque les humains ont cette capacité de se préoccuper des souffrances des autres, le fait d’exposer au grand jour la vérité in-citerait les gens à agir.

En quelques années, la question de l’esclavage est venue au centre

de la vie politique britannique. Il y avait un comité pour l’abolition dans chaque ville et commune d’importance. Plus de 300 000 britan-niques refusaient de manger du sucre produit par des esclaves. Les pétitions d’abolition inondaient le Parlement de bien plus de signa-tures qu’il n’en avait jamais reçues sur aucun autre sujet.

Il y a quelque chose de mystérieux au sujet de l’empathie humaine

et de ce qui fait que nous la ressentons dans certains cas et pas dans d’autres. Son jaillissement soudain, à ce moment particulier, a pris tout le monde par surprise. Des esclaves et des personnes asservies s’étaient continuellement rebellées au cours de l’histoire, mais la cam-pagne en Angleterre était quelque chose de jamais vu auparavant : c’était la première fois qu’un grand nombre de personnes se sont mo-bilisées, et le sont restées pendant de nombreuses années, pour les droits d’autres gens. Plus étonnant encore : c’était pour le droit de personnes d’une autre couleur de peau, sur un autre continent. Per-sonne n’était plus surpris de cela que Stephen Fuller, le représentant à Londres des planteurs de Jamaïque, un propriétaire de plantations lui-même et une figure centrale du lobby pro-esclavage. Alors que des dizaines de milliers de personnes protestaient contre l’esclavage en si-gnant des pétitions, Fuller était sidéré qu’ils ne « mentionnaient au-cune injustice ou aucun préjudice d’aucune sorte qui les affectaient eux-mêmes. »

Les abolitionnistes ont réussi parce qu’ils ont relevé un défi auquel

est confronté quiconque se préoccupe de justice sociale : rendre vi-sibles les liens entre le proche et le lointain. Souvent, nous ne savons pas d’où viennent les choses que nous utilisons, nous ignorons les conditions de vie de ceux qui les fabriquent. Le premier travail des abolitionnistes était de faire prendre conscience aux britanniques ce

 

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