Rap pour violoncelle seul
Chapitre 8
8
J’avais réussi à éviter ma mère ces derniers temps, mais je savais bien qu’il faudrait qu’on se parle un jour ou l’autre. Ce matin-là, il était écrit sur un Post-it collé sur le frigo : « Je n’arriverai pas tard et je vais cuisiner ta lasagne préférée, celle avec du pepperoni. »
Ma journée d’école a été catastrophique. Mon niveau de concentration, déjà pas très élevé, avait dû chuter de cinquante pour cent. C’était donc le pire moment pour avoir un examen. Je ne réfléchissais qu’à ce que j’allais lui dire. Surtout, je me raisonnais pour ne pas fuir quelques jours, le temps de laisser retomber la poussière et faire comme si rien ne s’était passé. Je n’avais pas encore assez de recul et j’anticipais ma réaction de colère et de paroles qui allaient dépasser ma pensée. Ou pire, des paroles blessantes que j’assumerais pleinement.
Quand je suis rentré de l’école, elle était déjà là. Elle voulait probablement être certaine de ne pas me manquer. Je lui ai lancé timidement un petit bonjour pour ensuite me réfugier dans ma chambre. Je lui ai dit que j’avais des choses à faire avant le souper et j’en étais même à faire le ménage de mes tiroirs pour m’occuper. Mais il a bien fallu que j’affronte la bête. Ce profond malaise avait tout d’une bête féroce, celle qui te glace le sang. Celle qui risque de te dévorer vivant. C’était comme si je savais qu’après cette conversation, il n’y aurait plus rien de pareil entre nous. Je l’avais toujours défendue, lui avais toujours trouvé des excuses pour ses comportements immatures, mais là elle était allée trop loin. Elle avait dépassé une limite. Ma limite. Et c’est cette limite qui allait peut-être couper à jamais le lien mère-fils. En tout cas, pour moi.
C’est elle qui a entamé la conversation.
— Mon loup, je suis vraiment désolée que t’aies été témoin de ça l’autre jour.
Je restais muet. Déjà cette phrase n’était pas celle qu’elle aurait dû dire. Il ne fallait pas être désolée que j’en aie été témoin, il fallait plutôt qu’elle le soit pour ce qu’elle avait fait. Se pros-ti-tu-er ! Ça commençait mal. J’étais encore plus en rogne.
Elle a poursuivi.
— Parle-moi, s’il te plaît.
Je lui ai déballé mon sac. C’est sorti en une explosion de mots, sans virgule, sans point.
— Tu dois bien avoir une idée de ce que ça me fait maman ! Est-ce qu’on a besoin d’argent à ce point-là ? T’es désolée que j’aie été témoin mais es-tu désolée d’avoir baisé pour du cash ? Est-ce que c’était ta première fois ? As-tu la moindre idée de la honte que je ressens et de la peine aussi parce que ma mère se respecte tellement pas qu’elle se vend à n’importe quel dude dégueulasse ?
Ça a été à son tour de rester muette, mais elle me regardait avec son petit air de « je ne te dis pas tout ».
— Câlisse ! C’était pas ta première fois ! Sérieux ? C’était pas ta première fois en plus ? Tu fais ça depuis combien de temps ?
— Pas si longtemps.
— Pas si longtemps, deux mois, ou pas si longtemps, deux ans ?
— Qu’est-ce que ça changerait ?
— Ça change toute ! Ça veut dire qu’y a plein de bonshommes qui sont passés icitte sans que je le sache. Ça m’écœure. Tu me donnes envie de vomir.
— T’es ben content de manger à ta faim.
— Arrête avec ça. T’as deux jobs, on peut se nourrir comme du monde sans que t’aies besoin de faire… ça. Aurais-tu r’commencé à boire ?
Elle m’a répondu sans me regarder dans les yeux.
— Pantoute !
— Niaise-moi pas ! J’ai pas envie de retourner en famille d’accueil. Fuck ! Tu pourrais pas t’forcer un peu ? Tu viens de rev’nir d’une cure. J’peux pas croire que t’es déjà r’tombée.
— Moi non plus j’veux pas que tu r’partes. Dis-le pas. S’il te plaît ! Je bois pas, j’fume juste un p’tit joint de temps en temps.
— Fuck ! Fuck ! Fuck ! Si la DPJ sait ça, tout va être à r’commencer. Chus tanné, maman. Comprends-tu ? Chus pus capable !
— Au moins, en faisant des clients, j’peux m’acheter un peu de pot. Ça m’empêche de r’tomber dans bière, pis ça te prive de rien. Je l’fais pour toi.
— Pis tu m’dis ça le plus sérieusement du monde ! Tu penses vraiment c’que tu dis ? C’est encore plus pathétique. T’es pathétique, le sais-tu ? J’peux pas croire que tu r’vires ça contre moi, pis que t’essayes de me faire sentir coupable. Tu voudrais que j’me sente coupable de vivre ? Tu voudrais que j’m’excuse d’être né peut-être ? C’est pas de ma faute si mon géniteur est mort pis que t’as été pognée toute seule avec un bébé. Y’avait-tu une assurance vie ? Y t’a-tu laissé dans marde à ce point-là ? T’as fait quoi avec l’argent ? Tu l’as flaubé ?
— Y’en avait pas gros, ça fait longtemps que c’est dépensé.
— C’était combien ?
— Me rappelle pas trop.
— Me semble…
— T’es ben obsédé par l’argent, toi !
— C’est pas moé qui fourre pour en avoir, pourtant !
— Wô ! Mon gars. Un peu de respect quand même. J’suis ta mère.
— Commence par te respecter, pis peut-être que j’y arriverai après.
Elle s’est soudainement arrêtée de parler. Je me disais que je l’avais bouchée, qu’elle n’avait plus d’argument, qu’elle reconnaissait ses torts. Mais j’étais complètement dans le champ. Elle me regardait avec des drôles d’yeux. Ses yeux de menteuse. Ceux qui trouvent toujours des excuses. Ceux de la petite fille prise en flagrant délit. Je ne lisais pas ce que ça pouvait cacher. Elle me fixait sans dire un mot. J’ai insisté pour qu’elle crache le morceau.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’y’a ?
— Malik, calme-toi. Assis-toi et écoute-moi.
Silence. Inspiration.
— Ton père est pas mort. Il a sacré son camp t’avais même pas deux ans. J’ai aucune idée il est où. Il est peut-être reparti au Maroc, comme il peut rester à deux coins de rue d’ici, mais je ne l’ai jamais revu pis c’est ben correct de même. On s’est toujours bien arrangés tout seuls.
Ouf ! J’étais K.-O. Elle m’avait eu. Impossible d’encaisser ce coup-là. Un coup en bas de la ceinture qui m’avait coupé le souffle. Et elle a osé me demander ce que ça pouvait bien changer pour moi. Tellement tout ! Être orphelin de père ou être abandonné volontairement par ton géniteur, ça changeait fucking tout pour moi.
En même temps, plus j’y songeais, plus je réalisais qu’il n’était qu’un homme qui avait fourni quelques spermatozoïdes. Je n’ai jamais eu de père, un point c’est tout. Et je ne voulais même pas savoir pourquoi il était parti. Est-ce qu’il existe une bonne raison pour abandonner son enfant, ne plus jamais entrer en contact avec lui, ne plus s’assurer que ses besoins de base sont comblés ?
Mais par-dessus tout, ce qui me mettait le plus hors de moi, ce n’était pas tant qu’un homme qui avait engrossé ma mère se pousse pour je ne sais trop quelle raison, mais qu’elle m’ait menti toutes ces années. À qui tu peux faire confiance dans la vie si ta propre mère ne te dit même pas la vérité ?
— Tu parles pas ?
— …
— J’étais pas capable de t’avouer ça. J’voulais que tu gardes une bonne image de ton père.
— Sais-tu quoi ? J’commence à travailler bientôt, pis j’ai hâte de crisser mon camp. J’vais lâcher l’école. D’ici quek semaines, tu pourras faire tout ce qui te tente, fourrer, te saouler, te droguer, mentir, name it !
Je suis parti en claquant la porte. J’avais juste le goût d’aller fumer un joint avec Fred et Sam, mais je n’étais pas en état de les voir, encore moins de leur expliquer ce que je m’efforçais d’encaisser. J’avais besoin de garder les idées claires pour trouver rapidement une solution pour me sortir de ce milieu pervers sans être obligé de me retaper une nouvelle famille d’accueil.
Je suis allé au McDo pour le wifi et pour engloutir une grosse frite, et avec le vieux cell de Fred, j’ai écrit à Jade.
Salut !
Allô. Quesse tu fais ?
Rien. On peut-tu se voir ?
J’aimerais ça, mais on est loin.
Po grave. J’vais prendre le bus.
Serai là dans 1 h.
OK. J’t’attends.
Je lui ai tout raconté. Elle m’a calmé. C’était la seule qui pouvait avoir cet effet sur moi. On s’est enlacés plusieurs minutes. Ça me faisait tellement de bien de la coller. Je pleurais et elle me consolait avec sa petite voix douce.
J’ai finalement repris mes esprits.
— J’ai trouvé une job. J’vais gagner de l’argent pis me sortir de cette shit.
— C’est quoi ?
— Cordonnier.
Jade s’est mise à ricaner.
— Cordonnier ? T’es sérieux. Ça existe encore ce métier-là ?
— Oui, pis y’en manque à part ça. Le monde fait de plus en plus attention pour pas trop consommer, faque les cordonniers, ça redevient in.
— O.K. Je veux pas être plate, mais j’pense pas que tu vas pouvoir te payer un appart en travaillant dix heures par semaine au salaire minimum.
— J’vais en faire soixante s’il le faut. J’lâche l’école.
— Non, non, non, Malik ! Calme-toi donc avec ça. T’arrêteras pas l’école à quinze ans. T’as même pas le droit, anyway. Là, c’est clair que la DPJ va arriver dans le portrait. Respire un peu. On va regarder des films ce soir. Couche ici. Ça va faire plaisir à ma grand-mère. Tu sais que t’es son p’tit Malik. Elle va nous faire un bon souper pis sa tarte au chocolat que t’aimes tant. Tu vas te reposer pis on va reparler de tout ça demain.
Comme toujours, Jade savait m’apaiser et me rassurer. Je lui devais beaucoup à cette fille. C’est grâce à elle si je n’avais jamais redoublé. Soixante pour cent était le résultat magique à atteindre. Je passais de justesse, mais je passais. Elle m’avait toujours aidé depuis la première année. Quand mes familles d’accueil étaient trop loin de chez elle, j’ai vraiment failli couler. Mais je travaillais d’arrache-pied pour ne pas la décevoir. Juste pour ne pas la décevoir.
Il était temps qu’on parle d’elle un peu.
— Toi, comment ça se passe avec tes parents ?
— Même pas certaine d’avoir envie qu’on aborde le sujet. Je suis bien chez grand-maman. Je sais pas combien de mois elle va m’héberger, c’est fatigant pour elle. J’me ramasse pis je l’aide beaucoup parce que j’veux rester ici, mais quand même ! Mon père est occupé à cruiser pis ma mère a une blonde.
— Tu veux dire un chum.
— Non, une blonde. Soit elle est bi, soit elle vient de réaliser qu’elle est homo. C’est pas clair, pis c’est pas ma priorité d’analyser où elle est rendue dans sa tête. J’m’en sacre pas mal. Faque comprends-tu que j’ai envie de me tenir loin de tout ça pis de penser à ma santé mentale ?
— Ha ! Ha ! Oui, j’comprends parfaitement. Est-ce que ta grand-mère a du popcorn ?
— Oh que oui ! Je fais ça tout de suite. Va choisir un film.
Être avec Jade, c’était comme manger des crêpes. Rien d’autre n’existait sauf le moment présent. On a regardé trois comédies en ligne. Elle m’a joué dans les cheveux. Elle aimait ça. Elle les trouvait doux.
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