Rap pour violoncelle seul
Chapitre 9
9
Une dame, pas tellement plus jeune que Marius, m’attendait à la cordonnerie. Des odeurs de colle flottaient dans l’air. Elle m’a demandé combien d’heures par semaine je pouvais lui offrir. J’aurais aimé lui répondre « autant que vous voulez », mais Jade m’avait fait entendre raison. J’étais bien conscient que si je bossais plus que dix-douze heures par semaine, ce serait catastrophique pour mes notes à l’école, d’autant plus qu’il me restait encore des heures de travaux communautaires avec Marius. Elle m’a donné de 5 à 9 le jeudi et de 8 à midi le samedi. C’était parfait. Pour cette première journée, je devais compter toutes les pièces pour l’inventaire. Sûrement pas de cette façon que j’apprendrais à devenir cordonnier, mais je devais être un peu patient.
Ce n’était pas prévu que j’aille à la résidence ce soir-là, mais je tenais à aller remercier Marius de m’avoir offert une job.
Je l’ai croisé dans l’ascenseur. Il s’apprêtait à descendre dans la salle commune, un DVD à la main.
— Salut, Marius, qu’est-ce que tu mijotes encore ?
— Heille, salut Capucin. Pis toi, qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je voulais juste venir te dire que ça s’est super bien passé à la cordonnerie. Madame Saint-Clair est full gentille.
— Tant mieux. Je l’savais que t’aimerais ça. Qu’est-ce que t’as appris ?
— Rien pour l’instant, elle m’a fait faire l’inventaire.
— C’est quoi, c’t’affaire-là ? J’vais lui parler. Je l’ai pourtant avertie de te former au plus vite.
— C’est pas grave. Il faut bien que j’commence quek part. Ça m’a donné la chance de voir tous les produits, les outils pis toute. Fais-nous confiance.
— T’aurais pu m’appeler ou me texter pour me dire ça, t’étais pas obligé de v’nir ici.
— J’ai pas de forfait avec mon cell. J’peux juste l’utiliser où y’a du wifi, mais j’peux pas appeler ni texter. C’est le vieux cell de mon chum Fred.
— On va régler ça. Je viens d’en acheter un neuf, j’vais te donner l’autre, y’est encore bon. J’vais contacter mon fournisseur, pis tu vas avoir un forfait appels-textos illimités. Comme ça, ce sera plus simple si je veux te joindre.
— J’ai pas d’argent pour ça.
— Y’est-tu tannant avec l’argent, lui ! C’est ben une obsession !
Qu’est-ce qu’ils avaient tous à penser que j’étais obsédé par l’argent ? Ce n’était pas l’argent qui m’obsédait, mais ce que je ne pouvais pas me payer. C’est tout !
— Facile de pas focaliser là-dessus quand on en a plein les poches !
— C’est ça, faque, laisse-moi faire !
Je n’allais sûrement pas refuser son offre. En plus, c’était pour me joindre rapidement au besoin. Donc, il me payait un forfait pour lui !
— C’est quoi ce DVD-là ?
J’étais curieux de savoir ce qu’il pouvait bien manigancer encore une fois. Quelque chose au fond de moi me disait qu’il allait encore foutre le bordel.
— Ça, mon Capucin, c’est quelque chose qui va donner des airs de sainte-nitouche à bien des p’tites vieilles en bas.
— Ça veut dire quoi, « sainte-nitouche » ?
— Trop long à expliquer. Tu vas voir, ça va être drôle.
— Tu vas finir par te faire sacrer à porte.
— Tant mieux !
Je l’ai suivi. Il est allé s’asseoir dans la salle de télé avec une dizaine de femmes et trois hommes. Ils écoutaient un quiz avec Patrice L’Écuyer.
Marius a attendu patiemment la fin de l’émission, s’est levé et est allé mettre son DVD dans le lecteur. Deux chicks habillées en infirmière entraient dans une résidence pour personnes âgées. Elles rejoignaient des vieux dans leur chambre. Je ne pouvais pas croire ce que je voyais.
— Ark ! Marius ! T’es tombé su’a tête ?
Marius gardait la télécommande dans les mains. J’ai essayé de la lui enlever, mais il la serrait trop fort. Je me suis garroché sur le lecteur pour appuyer sur stop et j’ai sorti le DVD. Quelques vieilles étaient scandalisées, d’autres ne comprenaient pas trop ce qui se passait. Un vieux pervers assis sur une chaise berçante au fond de la salle souriait au point d’en perdre son dentier.
— Tu fais chier, le jeune. On aurait eu du fun, m’a dit Marius, frustré.
Je l’ai pris par le bras et tiré vers les ascenseurs pour monter à sa chambre. Dès que les portes se sont fermées, il en a profité pour lâcher une bonne flatulence en me disant :
— Tiens, c’est une punition pour m’avoir empêché de faire mon coup d’éclat.
— Fuck, Marius ! T’es dégoûtant.
Relevant mon t-shirt sur mon nez, j’ai arrêté de respirer jusqu’à ce que les portes de l’ascenseur s’ouvrent. J’ai repris mon souffle et lui ai dit :
— Coudonc, est-ce que l’intensité d’une odeur de pet est proportionnelle à l’âge ? Ça va être beau si tu te rends à quatre-vingt-dix ans ! Pis, au lieu de me punir avec tes gaz puants, tu devrais plutôt me r’mercier. C’est pas terrible d’avoir une réputation de vieux pervers, c’est même dégueulasse.
— Je suis pas un vieux cochon. C’était pour rire. Tu sauras que j’ai seulement eu une partenaire dans toute mon existence, et j’ai toujours été très respectueux.
— Une seule femme à vie et regarder d’la porn en plus. Big deal !
— T’énerve pas, Capucin. J’avais jamais consommé du trois « x » de ma vie avant de chercher sur Internet pour commander un DVD.
— Me semble ! Ça te tenterait pas d’occuper ton cerveau à faire des choses constructives plutôt que de réfléchir à ton prochain mauvais coup ?
— Comme quoi ?
— Je sais pas moi…
Aucun exemple ne me venait à l’esprit parce que mes pensées bloquaient sur l’image de Marius en train de se masturber… en train d’essayer de se masturber, devrais-je dire, à son âge, en regardant une vidéo de filles déguisées en infirmières cochonnes. Ça me perturbait solidement !
— Tu vois, même toi t’as pas d’idée. J’aimerais ça avoir un animal, mais on a pas le droit ici. En as-tu un, toi ?
— Oui. J’ai un rat. Il s’appelle Koriass.
— Un rat ? J’ai toujours rêvé d’en avoir un. Ma Henriette aurait fait une crise de nerfs. C’est un dur à cuire ton Coriace ?
— Heu, c’est quoi le rapport ?
— Tu l’as appelé « coriace », il doit avoir une tête de cochon ?
— Koriass, K-O-R-I-A-S-S. C’est le nom d’un rappeur.
— Ah ! Apporte-le donc la prochaine fois que tu viens.
— Oh que non ! J’me mettrai pas dans marde pour te faire plaisir !
— T’es ben branleux ! Tu le caches dans ton sac. Ni vu ni connu !
— Oublie ça, Marius !
— J’ai une idée ! Pourquoi on fumerait pas du pot ?
— Tu t’ennuies vraiment, man ! No way que j’rentre du pot icitte.
— Pas besoin, j’en ai acheté sur le site de la SQDC. Je me disais que t’allais me montrer comment fumer ça.
— Voyons donc ! Des plans pour que tu deviennes encore plus fêlé.
Marius ouvre une porte d’armoire dans laquelle se trouve un coffret. Il en sort un joint.
— As-tu du feu, Capucin ?
— Non, Marius, j’ai pas de feu. Pis même si j’en avais, je l’garderais pour moi.
— J’dois ben avoir des allumettes quelque part… Tiens, en v’là !
Ça me tentait de fumer un joint, mais certainement pas avec lui et dans cette résidence.
— Viens, on va aller sur le balcon pour pas attirer l’attention avec l’odeur.
— Ça va sentir dehors aussi pis les p’tits vieux vont s’en rendre compte.
— En dessous de la hotte, d’abord. Pis arrête de stresser, si jamais quelqu’un se pointe, je vais dire que c’était juste moi qui fumais. C’est légal, après tout.
— Pas pour moi, j’ai pas l’âge.
— Tant pis, moi j’allume !
Il a eu le temps de prendre deux ou trois puffs et la sonnerie de son FaceTime lui a fait éteindre le joint en vitesse. C’était sa fille qui lui annonçait que, contrairement à ce qui était prévu, elle ne pourrait pas venir pour son anniversaire. Marius était tout sourire et parlait beaucoup plus lentement qu’à l’habitude. Clair pour moi que sa fille allait s’apercevoir qu’il n’était pas dans son état normal.
Pendant qu’il jasait avec elle, il a tourné sa tablette vers moi.
— Je te présente ma fille. Kim, c’est Capucin. Capucin, c’est Kim.
J’ai pris mon air de bon garçon.
— Allô. Mon nom c’est Malik. Je suis…
Qu’est-ce que je pouvais bien lui dire pour définir mon statut par rapport à Marius ? Je fais des travaux communautaires ? Non, ça m’incriminait. Je fais du bénévolat à la résidence ? Peut-être, mais si Marius me contredisait, je perdais la face. Alors, cette phrase est sortie toute seule.
— Je suis un ami de ton père. On s’est rencontrés… et là, il fallait que je pense vite… on s’est rencontrés au skatepark.
— Au skatepark ? Qu’est-ce que tu vas faire au skatepark, papa ? lui a demandé sa fille vraiment surprise.
Pendant que Marius pédalait pour répondre, j’ai tourné la tablette, le temps de faire disparaître le joint en train de brûler dans une assiette. Je me suis transformé en ventilateur humain pour tenter d’éliminer le reste de la fumée. Heureusement que le FaceTime n’existe pas en odorama.
Marius a été très créatif dans sa réponse.
— Chaque jour, quand j’prends ma marche, j’passe devant ce parc-là. Y’a quelques semaines, j’ai décidé d’aller m’asseoir un peu pour admirer les prouesses de Capucin. Y’est bon le p’tit maudit ! Pis on a commencé à jaser et depuis ce temps-là, on est potes !
En prononçant « pote », mot à double sens pour la situation, il m’a regardé avec un grand sourire complice et il se trouvait bien drôle. Je voyais qu’il se retenait pour ne pas se mettre à rire.
Sa fille a terminé la conversation en s’excusant mille fois de ne pas pouvoir être présente pour son anniversaire. Elle lui a fait la promesse de se reprendre dès que possible. Quand elle a invité ses deux jeunes enfants à venir saluer leur grand-père à l’écran, j’ai perçu un Marius différent, attendri, tout délicat.
— Allô, mes petits capucins. Comment vous allez ?
Il les appelait « capucins ». Probablement parce qu’il n’arrivait jamais à se souvenir de leurs noms à eux non plus. Les enfants ont parlé quelques minutes à leur grand-père jusqu’à ce que sa fille mette fin à la conversation. C’était triste tout ça. Il y a des parents qui abandonnent leurs enfants, mais aussi des enfants qui abandonnent leurs parents. Je ne voulais pas trop juger la fille et le fils de Marius parce que je ne connaissais pas leur histoire, mais peu importe, moi, ce que je voyais, c’était un homme triste et seul. Mais peut-être avait-il été aussi détestable avec ses enfants ou même sa Henriette qu’il l’était aujourd’hui avec tout le monde. Je n’en savais rien. Mais ça me faisait réfléchir, et je me suis fait une promesse cette journée-là : jamais je n’allais abandonner ma mère, quoi qu’il arrive.
Marius voulait reprendre là où il en était, juste avant la conversation avec sa fille, ne retenant plus son fou rire.
— Rallume le joint, Capucin !
— J’pense que c’est assez pour aujourd’hui, pépère Larochelle.
Et il s’est mis à chialer, comme un bébé. Il était inconsolable. J’étais mal à l’aise.
— Tu pleures parce que ta fille viendra pas pour ta fête ?
Il ne répondait pas. Je ne savais plus quoi faire. Je lui ai posé la question à nouveau.
— S’il fallait que j’pleure chaque fois que ma fille se désiste ! C’pas ça, nigaud, c’est juste l’effet de la mari. Marius qui rit, Marius qui pleure.
Et il s’est remis à rire de plus belle en ajoutant :
— J’peux fêter mes soixante-dix-sept ans tout seul, comme un grand. J’irai au bingo en bas. Y croiront pas ça comment ça peut être le fun, le bingo !
Oh ! Je devais vite trouver une solution pour lui changer les idées et éviter une émeute.
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