Rap pour violoncelle seul

Maryse Pagé · Chapitre 4 sur 17

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Rap pour violoncelle seul

Chapitre 2

2

 

Le lendemain de mon vol de loser, je me suis pointé à la résidence de personnes âgées en sortant de l’école. Heureusement, je pouvais y aller à pied. J’avais rendez-vous avec madame Beaupré, la directrice générale. Elle m’a fait visiter la salle commune, le gym, la cafétéria et m’a montré l’ascenseur qui donne accès aux chambres des résidents. Je mourais de faim. Disons que ma boîte à lunch du midi était rarement bien garnie. Elle m’a offert une collation. J’ai accepté un jus et un muffin avec un grand sourire. J’ai même eu droit à un deuxième. J’étais passé maître dans l’art de me bourrer élégamment dès qu’on m’en donnait l’occasion.

Pour tenter d’être positif, j’envisageais la chose comme si c’était une première job et non des travaux forcés parce que je m’étais fait prendre comme un débutant. Madame Beaupré et moi, on a convenu que les heures devraient être terminées assez rapidement, mais qu’il ne fallait pas que ce « bénévolat » nuise à mes études. Elle a décidé de me jumeler avec un certain monsieur Larochelle, me le décrivant comme « un vieil homme, plutôt en forme, à qui un peu de compagnie ferait grand bien ». Et elle a ajouté :

— Je t’avertis, tu devras t’armer de patience. Monsieur Larochelle dit toujours qu’il n’a besoin de personne, mais c’est faux. Tout le monde a besoin de contacts humains. Puisqu’il fait souvent des blagues de mauvais goût et qu’il n’a pas un caractère facile, les autres résidents le fuient.

Je me doutais bien que je n’étais pas le premier, mais j’ai quand même demandé.

— Est-ce que je suis le premier jeune bénévole qui essaie de s’occuper de lui ?

— J’veux pas te faire peur, mais non. Plusieurs ont tenté le coup, mais sans succès. Stresse pas avec ça. Fais ce que tu peux. Si ça ne fonctionne pas, je t’affecterai quelqu’un d’autre. Toutefois, je te demande de passer un minimum de deux semaines avec lui.

— O.K. J’commence quand ?

— Tu vois l’homme là-bas, devant la télé ? Celui avec la veste grise et les pantoufles à carreaux rouges et noirs… c’est lui. Tente un premier contact.

— Avez-vous un conseil à me donner ?

— Laisse-le venir à toi. Laisse-le te parler en premier. Et surtout, ne sois pas susceptible. Quoi qu’il te dise, n’en fais pas une affaire personnelle.

J’ai terminé mon muffin et me suis dirigé vers la salle commune. Je n’en étais pas à mes premières rencontres avec des étrangers ou avec du monde fucké. Je me rappelle, vers neuf, dix ans, un père dans une famille d’accueil. Un méchant énergumène. Je ne comprends même pas que la DPJ lui confiait des jeunes. Je n’ai jamais été dans l’armée, mais je pense que ça devait être pareil. Il fallait faire un salut avec la main quand il nous demandait quelque chose. On était toujours quatre ou cinq poqués de la vie avec cette famille-là. J’ai déjà vu sa femme lui faire ce salut-là dans leur chambre. C’est tout juste si on ne l’appelait pas sergent, colonel ou caporal. Je me disais que ce vieux qu’on m’affectait ne pouvait pas être pire.

Il fixait sa montre. À huit heures pile il s’est levé. Il cherchait quelque chose. J’ai compris après que c’était la télécommande. Il est allé changer de poste pour le début du match de hockey. Les autres vieux, surtout des vieilles, installés confortablement pour écouter leurs émissions de télé, se sont mis à hurler : « Mariuuuuuus ! »

Au lieu de s’allier et de le sacrer dehors, les femmes sont toutes parties dans leur appartement regarder leurs séries télé chacune de leur côté. Le vieux a souri, fier de lui. Dès qu’il s’est retrouvé seul, il a fermé la télé et fixé le mur de la salle commune.

Je venais d’avoir une démonstration de ce qui m’attendait dans les prochaines semaines. Hé oui, c’était finalement mon bootcamp à moi ! Je n’osais pas l’aborder et je suis retourné voir madame Beaupré qui m’a fait un portrait un peu plus détaillé du personnage :

— Il a soixante-seize ans et habite au Manoir St-Damien depuis deux ans. Lui et sa douce ont vendu la maison où ils avaient fondé leur famille pour vivre dans une résidence de luxe pour personnes âgées. Plutôt que de payer quelqu’un pour faire le ménage, tondre le gazon ou même faire les repas, le couple a préféré demeurer dans un « tout-inclus ». Mais son amoureuse des soixante dernières années ne l’a pas supporté et, quelques mois plus tard, un matin, elle ne s’est pas réveillée. Marius ne vivait que pour sa douce, alors il n’a jamais vraiment côtoyé les autres résidents. En fait, ses colocataires savaient qu’il existait, mais ne l’avaient à peu près jamais vu. Au départ d’Henriette, il a décidé de sortir, mais pas pour les bonnes raisons. Comme s’il voulait se venger de la mort de sa femme, il se présente à la cafétéria pour prendre ses repas et fait exprès de faire du bruit en mangeant. Tu as été témoin de ce qu’il fait avec la télé. Le hockey ne l’intéresse même pas. Et c’est sans parler des soirs de bingo où il se pointe juste pour être désagréable avec tout le monde.

— Mais pourquoi vous le laissez pas tranquille ? Pourquoi vous lui imposez un bénévole ?

— Marius est un grand homme, fort, encore solide, comme tu peux le constater. La seule chose qu’il n’a pas lâchée depuis qu’Henriette l’a quitté, c’est son vélo stationnaire et ses poids et haltères. C’est devant la photo de sa bien-aimée qu’il s’entraîne chaque jour dans son appartement. Il a toujours été coquet et tiré à quatre épingles, tout ça pour garder brillant le regard de sa douce. D’ailleurs, d’une grande beauté, elle faisait fureur à la résidence. Il piquait parfois des petites crises de jalousie envers les hommes qui la complimentaient. Maintenant, il s’en veut. Il aurait dû être fier. Elle n’avait d’yeux que pour lui. C’est une personne âgée profondément triste, et j’ai espoir qu’un jour quelqu’un perce sa carapace. Voilà pourquoi on te l’a assigné. Tu me sembles un bon garçon.

Quelle pression on me mettait sur le dos !

— C’est vrai, je suis pas un mauvais garçon, mais quand même pas un psy ! Y’a pas d’amis ou d’enfants qui lui rendent visite de temps en temps ?

— À ma connaissance, il n’a pas vraiment d’amis. Le couple a eu deux enfants. Le plus vieux est ingénieur à l’autre bout du monde. Il a rencontré une fille lors d’un voyage en Nouvelle-Zélande et n’est jamais revenu. Monsieur Larochelle lui parle sur FaceTime à Noël et à son anniversaire. Sa plus jeune habite en Nouvelle-Écosse et vient une ou deux fois par année. Il ne voit grandir ses petits-enfants que sur les réseaux sociaux, avec les photos que leurs parents publient ou avec quelques séances vidéo. Il croit que c’est leur éloignement qui a fait mourir Henriette. Elle souffrait de leur absence en silence. C’est elle qui avait acheté une tablette pour pouvoir garder le contact. Allez, assez parlé de lui, va le retrouver.

J’ai pris place sur une chaise libre tout juste à côté du vieux. Il a finalement rouvert la télé pour écouter une émission sur la chasse aux canards. Je restais silencieux. Au générique, il a éteint. Une femme, encore là, patientant dans un coin dans l’espoir qu’il parte au plus vite, s’est précipitée sur la télécommande et a rouvert la télé pour la mettre à Canal Vie. En se levant de sa chaise, il m’a aperçu.

— T’es qui, toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis bénévole. Avez-vous besoin d’aide pour vous rendre à votre chambre ?

Je souriais, et avais prononcé cette phrase de façon ridicule. N’importe quel être humain normal pouvait détecter que mon sourire était forcé. Je ne pouvais pas croire que l’envie d’un sous-marin m’avait mené dans un endroit pareil à m’occuper d’un vieux schnock antisocial. On appelle ça comment ? Le destin ? Le karma ? Une malchance ? C’était ça. Une autre bad luck ! Et j’ai eu droit à sa sympathique réponse :

— Ah non ! Ils m’ont pas encore envoyé un p’tit morveux pour me suivre comme une queue de poêlon !

Et il s’est mis à hurler :

— Je leur ai dit de me foutre la paix ! J’ai pas besoin de personne !

Un peu moins fort, il a poursuivi son monologue.

— Bande d’imbéciles ! Au prix que ça me coûte de vivre icitte, y pourraient me sacrer patience !

Il s’est tourné vers moi et m’a parlé à deux pouces du nez. J’ai fait le saut !

— J’ai pas besoin de toi ! Capitch ? Comprends-tu le français ? J’peux l’dire en anglais si tu veux, en japonais peut-être, en serbo-croate… ou avec ta tronche, ce serait plutôt en arabe. Décrisse !

À lui seul, il représentait tous les hommes bourrus des familles d’accueil que j’avais côtoyés. Tous les monstres qui s’étaient cachés sous mon lit. Toutes les peurs que je n’avais pas encore réussi à transgresser. Je l’ai regardé droit dans les yeux et lui ai répondu sèchement même s’il me foutait la trouille :

— Oui, compris.

Et là, je ne l’ai pas dit fort, mais je l’ai dit quand même :

— Mais va falloir que tu m’endures au moins deux semaines, vieux crisse de débile !

— J’t’ai entendu, tsé. Je suis pas sourd. C’est pas parce que j’ai soixante-seize ans que j’entends pas les jeunes cons me traiter de débile !

Et sur ce bordélique début de contact, le bonhomme s’est rendu vers les ascenseurs en grognant comme un chien enragé. Moi, je suis allé au bureau de la directrice pour écrire ma première heure sur une feuille piquée sur un tableau de liège.

Mille ans. C’est ça que ça allait me prendre pour faire mes quarante heures de travaux communautaires. Mille ans.

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