Rap pour violoncelle seul

Maryse Pagé · Chapitre 6 sur 17

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Rap pour violoncelle seul

Chapitre 4

4

 

J’en étais au jour deux de mes travaux communautaires. Pourquoi ne m’avait-on pas confié quelque chose de plus excitant ? J’aurais pu être envoyé sur les rives du fleuve pour un grand nettoyage, faire marcher des chiens pour un refuge, ou distribuer de la bouffe dans un centre pour SDF. Non. Il avait fallu qu’on me pitche dans une résidence d’aînés et que je subisse le supplice du vieux crisse !

La responsable m’attendait pour l’explication de mes tâches. Je m’y suis rendu en skate, à plein régime pour arriver vidé et en meilleure condition mentale.

— C’est simple, monsieur Larochelle a besoin de prendre l’air. Ce sera à lui de choisir entre une promenade dans le quartier, une plus longue marche vers le parc ou une partie de cartes dans la balançoire dans la cour.

— Et s’il veut rien faire ?

— Tu choisiras pour lui.

« Tu choisiras pour lui », ben oui ! Je ne pouvais pas croire qu’elle voyait ça si simple.

J’ai frappé à la porte de son appart. Une fois. Deux fois. Trois fois. Aucune réponse. J’ai tourné la poignée, ouvert. Marius était en train de lire le journal à la table de cuisine. Il ne réagissait même pas à ma présence.

— Bonjour, monsieur Larochelle, on va prendre l’air aujourd’hui.

Bon, c’est clair que je n’étais pas doué pour communiquer avec des grands-pères. Je lui parlais comme on s’adresse à un enfant de deux ans. Je m’en suis bien rendu compte en le faisant. Mais au moins, j’étais gentil.

Il a baragouiné quelque chose que je n’arrivais pas à comprendre.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— J’ai dit, je m’appelle Marius.

— Je peux pas vous appeler Marius, c’est pas poli.

— Qu’est-ce qu’y a de pas poli à m’appeler par mon nom ?

— Marius, c’est votre prénom. J’ai quinze ans, et vous, vous…

— Et moi, j’ai soixante-seize ans. Pis ? Appelle-moi Marius pis moi je vais t’appeler…

Croyant enfin établir le contact, je lui ai répondu tout souriant :

— Malik.

— Tu viens d’où, avec un nom d’même ?

— J’habite dans Hochelag.

— C’est où ça Hochag ?

— Pas Hochag, Hochelag. C’est le quartier pas loin d’ici, Hochelaga-Maisonneuve.

— Hochelag. Pourquoi t’appelles ça Hochelag ? De toute façon, j’veux pas savoir où t’habites, je veux savoir d’où tu viens.

— J’habite à Hochelag, et je suis né à Hochelag.

— Malik, c’est pas de souche.

— Mon nom, c’est Malik Michaud. Mon père est originaire du Maroc. Y’est mort quand j’avais deux ans. Je porte le nom de famille de ma mère. Faque si vous voulez savoir si je suis québécois, je le suis autant que vous avec votre prénom qui sonne pas tellement plus de souche.

— Ha ! Ha ! Tu me fais rire, Manik.

— C’est pas Manik, c’est Malik.

— Es-tu déjà allé au Maroc ?

— J’habite dans un trois et demie avec une mono qui a deux jobs. Pensez-vous vraiment que j’peux me payer un billet d’avion pour le Maroc ?

— Mais t’aimerais ça y aller ?

— Un fou d’une poche !

— Ça veut dire oui ?

— C’est clair ! Un jour. Y paraît que le petit village d’où venait mon père est pas mal chill.

— C’est quoi « chill » ?

— C’est comme « nice ».

— Tu veux dire beau ?

— Genre.

Le prénom Marius me disait quelque chose. Je me suis vaguement souvenu d’un film.

— Marius… y’a pas un personnage de film avec ce nom-là ? Un film que ma mère regarde souvent, genre, avec un nom de fille aussi.

— C’est Marius et puis Fanny, et c’est d’après l’œuvre de Pagnol, un Marseillais. Mais je viens pas de Marseille pantoute !

— Ah oui, c’est ça, Marius et Fanny. Me semblait bien que Marius c’était français. Ma mère pleure tout le temps quand elle écoute ça.

— La belle Fanny est secrètement amoureuse de Marius, pis lui aussi, mais ils se l’disent pas. Quelle perte de temps ! a-t-il ajouté comme s’il parlait de vrai monde dans la vraie vie.

— Mais Fanny, elle sort pas avec un vieux dans ce film-là ?

— Oui, mais ça, c’est juste pour rendre Marius jaloux. Ça devrait pas être si compliqué que ça l’amour. Moi, avec ma douce Henriette, ça a toujours été si facile. Je l’aimais, elle m’aimait, pis c’est toute !

— Elle est où, votre Henriette ?

J’étais au courant qu’elle était morte, mais j’ai fait semblant. Je savais qu’il avait de la peine, mais puisque je ne la connaissais pas, c’était difficile pour moi d’être empathique.

— Au paradis, mon Manik.

— Heille Manius, faisant exprès de massacrer son prénom à lui aussi, mon nom c’est Malik. M-A-L-I-K, épelant mon nom comme une maîtresse de première année.

Ne saisissant pas mon sarcasme, il m’a repris à son tour :

— Mon nom c’est pas Manius, c’est Mar…

En le disant, Marius a réalisé que je me moquais de lui.

— Ha ! Ha ! T’es un p’tit comique, toi ! D’ailleurs, qu’est-ce que tu fais chez nous ?

— Mes travaux communautaires. J’ai quarante heures à faire. Ben là, trente-huit et demie.

— Quarante heures ! Tu penses quand même pas que tu vas faire tout ce temps-là avec moi ?

— Ç’a d’l’air que oui. Pis là, tout de suite, on va aller faire un tour, ordre de madame Beaupré.

— Est fatigante, elle, avec ses marches. Qu’a me laisse donc tranquille. J’vais à la cafétéria le matin pour aller déjeuner, le midi pour aller dîner et en fin de journée pour aller souper. Ça doit ben faire cinq mille pas, ça ! Pis j’fais du vélo stationnaire. Je lève même des poids. R’garde !

Marius a exhibé ses biceps, plutôt gonflés pour un vieux.

— Mais ça vous fait pas prendre l’air, ça !

— Moi, c’est comme ça que j’prends l’air.

Marius s’est mis la tête au-dessous de la hotte de poêle, a pesé sur « On » et a inspiré profondément.

— O.K. C’est clair. Vous voulez rien savoir. Mais moi j’ai des travaux communautaires à faire, pis c’est avec vous qu’il faut que je les fasse.

— Reste ici. Fais tes affaires. Tu diras que tu m’as tenu compagnie. Un moment donné, ça va faire quarante heures, pis ce sera fini.

— Wow ! Ça va être agréable !

— Aimes-tu mieux faire de la prison ?

— Ben là ! Je ferais pas de prison à mon âge. Y vont juste me changer de vieux. Mais y faut que je passe deux semaines minimum avec vous.

— Achale-moi pas pour jouer aux cartes ou faire des promenades de pépère, pis je vais dire que t’as fait ta job.

— Si vous le prenez d’même !

J’avais pensé que mes travaux communautaires dureraient mille ans, mais je m’étais trompé. Ils dureraient l’éternité.

Marius a ouvert sa télé sur le réseau des sports où était diffusée une partie de golf. J’ai quand même essayé d’amorcer une conversation.

— Vous jouez au golf ?

— Non.

— Vous avez déjà joué au golf ?

— Non.

— Vous aimez regarder le golf ?

— Non.

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