Rap pour violoncelle seul

Maryse Pagé · Chapitre 15 sur 17

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Rap pour violoncelle seul

Chapitre 13

13

 

Je continuais de travailler à la cordonnerie. J’apprenais chaque jour. J’étais maintenant capable de relooker de vieilles godasses pour qu’elles aient l’air presque neuves. On s’était donné le mot à mon école et plein de nouveaux clients se pointaient. Je rallongeais la vie des Nike de skaters et je faisais de bons pourboires additionnés à ma paye.

Marius et moi, on se boudait. Notre chicane, complètement ridicule, je dois l’avouer, durait depuis quelques jours. Je regrettais mes paroles, mais les siennes n’avaient pas été tellement mieux. Il était le plus vieux, l’adulte, et aurait dû être le plus raisonnable. Au moins, il n’avait pas fait de move pour m’empêcher de travailler à la cordonnerie. C’était à lui de me contacter. Je savais que ça m’affectait parce que j’étais en crise d’eczéma. Jade me faisait la morale : « C’est niaiseux votre chamaillage, vous êtes pas des enfants du primaire. Rappelle-le donc ! »

Elle avait raison. Fallait que je pile sur mon orgueil. Je devais bien ça à Marius. Mais avant même de me rendre chez lui, le numéro de la résidence résonnait sur mon cell. C’était madame Beaupré.

— Bonjour Malik, je n’ai pas de bonnes nouvelles.

— Qu’est-ce qu’y a fait, encore ?

— Monsieur Larochelle n’est pas rentré hier soir et on vient d’avoir un appel de la police.

— Quoi… c’est quoi ? Qu’est-ce qui est arrivé ? Un autre mauvais coup pendable ?

— Il est mort, Malik. Pour l’instant, ce n’est pas clair, mais il semble qu’on l’ait tué.

— Comment ça, tué ? C’est quoi l’affaire ?

Je me suis mis à trembler. Je me disais que madame Beaupré devait sûrement avoir mal interprété l’information.

— Des voisins ont signalé des bruits et des signes de violence dans un appartement, quelque part dans l’est de Montréal. Quand les policiers se sont rendus sur place, ils ont trouvé monsieur Larochelle par terre dans la cuisine du logement. Deux jeunes ont été arrêtés et un autre est recherché. Je voulais te le dire avant que tu l’apprennes aux nouvelles. Il semblerait qu’il aurait été frappé avec un bâton de baseball.

— Fuck ! Fuck ! Fuck ! Fuck ! Pas son Rusty Staub ! Pas vrai ! Il est où là ? Il est peut-être pas mort ! Il est à quel hôpital ?

— Malik, je suis désolée. J’ai appelé ses enfants qui vont venir pour organiser les funérailles.

— Ben oui ! C’est l’temps de v’nir asteure qu’il est dead ! C’est ça, qu’y signent les papiers pour avoir leur cash !

Madame Beaupré essayait de me calmer, mais j’ai raccroché avant même qu’elle finisse sa phrase. J’insistais pour voir Marius. Il fallait que je le touche pour le croire. Il était déjà à la morgue. Je m’y suis rendu, mais on n’a pas voulu me laisser entrer parce que je n’étais pas de la famille. Je leur ai fait une scène, j’ai pleuré, j’ai crié. Je leur ai dit qu’on était les deux meilleurs amis du monde, qu’il était à la fois mon grand-père, mon père, mon frère, mon pote.

Je l’ai vu. Je n’aurais pas dû. Marius était encore plus mal en point que moi quand je me suis fait tabasser.

* * *

 

J’ai appris par la suite que Marius avait trouvé un autre de mes agresseurs et s’était rendu chez lui avec son bat de baseball. On ne saura jamais vraiment comment ça s’est passé, mais le salaud a raconté aux policiers que « le bonhomme » s’était pointé avec un bat en lui gueulant qu’il ne s’en sortirait pas comme ça. Il a ensuite osé prétendre que c’était de la légitime défense, que c’était lui ou eux. Le gars n’était pas seul. J’imaginais bien la scène, Marius qui les menace, un des gars qui attrape le bâton et qui se met à fesser dessus pendant que l’autre le retient. Des chiens sales. Des pourris de s’en prendre à un vieux de quatre fois leur âge. Ils auraient juste pu le sortir à coups de pied au cul, ça aurait fait la job !

Je ne pouvais pas concevoir que son existence sur terre se terminait comme ça, d’autant plus que notre plus récente interaction avait viré en chicane. Une chicane tellement insignifiante. Nos dernières paroles ne reflétaient absolument pas ce qu’on pensait l’un de l’autre, encore moins ce qu’on ressentait l’un pour l’autre. Et moi, l’épais qui croyait qu’il était fâché et qu’il me boudait. Il était parti me venger ! J’étais complètement sous le choc. Inconsolable. Tout était ma faute ! J’étais arrivé dans la vie de ce vieux sans qu’il demande quoi que ce soit. Et là, il mourait comme un pauvre type, battu par des enfants d’chienne de ratés.

 

Ses enfants ne comprenaient rien à ce qui s’était passé. De toute évidence, ils me jugeaient. Ils me regardaient de haut. Le petit voleur qui est venu mettre le trouble dans le train-train quotidien paisible de leur père et, surtout, dans leur routine à eux. Je me sentais responsable de sa mort, mais pas question que je rate les funérailles de Marius. Madame Beaupré a réussi à convaincre son fils et sa fille de me laisser lui rendre un hommage. Elle leur a expliqué que leur père avait beaucoup apprécié ma présence des derniers mois et que ça lui avait fait un bien énorme. Son geste fatal relevait de lui et seulement de lui et il était clair que je n’aurais jamais endossé une décision pareille.

J’ai composé des paroles que j’ai mixées avec sa toune, celle qu’il écoutait tout le temps, la préférée de sa Henriette qu’il était parti rejoindre. Je l’ai rappée live aux funérailles. Je ne crois pas en Dieu, à Bouddha ni à aucune divinité suprême, mais j’avoue que de rapper dans une église sur la 1 re Suite pour violoncelle seul de Bach a été une expérience mythique.

Avec mes sous ramassés en travaillant à la cordonnerie, j’ai embauché un violoncelliste. Il a fait glisser son archet pour faire entendre les premières notes. Wow ! Les frissons parcouraient mon intense eczéma, ce qui me donnait envie de me gratter partout. J’ai rappé du plus profond de mes tripes !

On a tous des moments rough dans notre vie

Pour certains, toute leur existence est pourrie

Les abandons, les mensonges, les blessures,

N’avoir jamais personne qui nous rassure

Quand y t’arrive la pire des bad lucks

Ends up de rencontrer ce vieillard, ce vieux schnock Y’était mon boulet, mon purgatoire, ma prison Mais on est vite devenus deux entités à l’unisson

Au début, à ses yeux j’tais un insecte nuisible, un cri dans la nuit Pis après, notre amitié est devenue une question de survie Mon âme, je serais prêt à la vendre

Avoir la certitude qu’il renaîtrait de ses cendres

Parce que, grâce à lui, j’ai compris

Que si on te traite avec mépris

Ça veut pas dire que t’es rien

Parce que moi, j’étais son Capucin !

Un silence mortuaire a suivi mon rap. Je suis descendu du stage pour aller toucher à l’urne et faire mes adieux à mon pote. Je lui ai dit tout bas : « J’espère qu’au ciel on ne peut pas sentir les odeurs. Merci pour tout, vieux fou. »

J’ai couru vers la sortie et hurlé dehors. Hurlé en dedans.

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