Rap pour violoncelle seul

Maryse Pagé · Chapitre 12 sur 17

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Rap pour violoncelle seul

Chapitre 10

10

 

 

La vie m’offrait un break puisque tout se passait bien. Je ne voyais pas souvent ma mère, mais quand on était ensemble, c’était cool. Je ne lui avais pas totalement pardonné son mensonge à propos de mon père. Qui sait comment j’aurais réagi si j’avais su plus tôt qu’il était vivant et se trouvait quelque part sur cette planète ? Aurais-je eu envie de le retrouver et de lui soutirer de l’argent pour qu’on ait une meilleure vie ? Il était peut-être aussi pauvre que nous. Aurais-je eu droit à sa version à lui, une autre raison de nous avoir quittés que celle d’être un simple trou de cul ? Si jamais il était parti parce que ma mère était invivable, pourquoi m’aurait-il abandonné, moi aussi ? Mais à quoi bon. Je ne ressentais pas vraiment le besoin de le connaître.

Mon feeling me disait que maman n’avait pas encore succombé à la tentation de la bouteille. À part un joint ici et là, elle se tenait tranquille. Elle ne fumait pas en ma présence, mais l’odeur ne ment jamais. Pas non plus reçu la visite de nouveaux mecs, du moins à la maison. Je passais sa chambre au peigne fin. Elle devait enfin comprendre que ce n’était pas nécessaire qu’elle vende son corps, tant qu’on était capables de payer les comptes. Et le fait que je sois souvent à la résidence lui faisait épargner sur la facture d’épicerie. Je soupais au moins trois fois par semaine avec Marius. Soit qu’il n’avait pas faim et m’offrait son repas en entier, soit qu’il soudoyait la cuisinière pour en avoir un deuxième pour moi. Autant Marius pouvait être exécrable, autant il avait le don de charmer pour obtenir ce qu’il voulait.

J’apprenais de plus en plus à la cordonnerie. De nouveaux clients se pointaient. Des skaters du coin venaient me voir pour retarder le moment de l’achat d’une paire de runnings à 150 $. Madame Saint-Clair appréciait mon travail et en informait Marius, qui l’incitait à me confier de plus en plus de responsabilités. J’étais en charge de la caisse et de la fermeture de la boutique deux fois par semaine.

Ce soir-là, Fred et Sam m’attendaient après mon shift devant la cordonnerie. On prévoyait faire du freestyle. On voulait sortir un EP de six tounes très bientôt et, pour l’instant, on en avait quatre de bonnes. On roulait en skate vers l’appart de Sam et quatre gars, début vingtaine, nous suivaient. Mon sixième sens m’envoyait un signal que quelque chose clochait.

— Vous les connaissez ?

Sam et Fred ne me répondaient pas. J’ai insisté.

— Sam, Fred, vous connaissez ces dudes ou pas ?

— T’occupe, man. Ils vont nous laisser tranquilles, a dit Sam, pas trop convaincant.

Les colosses aux biceps gonflés nous ont demandé de nous arrêter. L’un d’eux s’est adressé à Fred.

— Ça fait deux semaines que vous avez dépassé votre deadline. On veut notre cash !

Je ne comprenais rien à ce qui se passait. En fait, oui, je commençais à saisir que mes chums étaient impliqués dans quelque chose de pas trop net, que ça tournait mal et que j’étais pris dans ce piège malgré moi. Je leur ai posé la question.

— Quel cash ?

— Mêle-toi pas de ça, Malik, m’a répondu Sam sur un ton qui ne sonnait pas très amical.

Je m’acharnais. Je voulais comprendre. Un autre de la gang s’est adressé à moi.

— Toi, l’Arabe, j’t’ai vu sortir de là. Y doit ben y avoir du cash dans c’te baraque-là !

L’Arabe ? What the fuck ! On m’avait déjà traité de toutes sortes d’affaires, mais pas encore d’Arabe. Je n’avais pas d’étiquette collée sur le front qui marquait que mon géniteur était marocain. Mes cheveux noirs bouclés et mes yeux foncés devaient laisser croire que je n’avais pas seulement du sang québécois.

Il visait bien évidemment la cordonnerie. Effectivement, il y avait un peu d’argent dans la caisse. Fred a pris ma défense.

— Laisse-le tranquille, bro. Y’a rien à voir là-dedans.

— Chus pas ton bro, lui a répondu le gars qui nous dépassait tous d’une tête. Et il a continué en s’adressant toujours à moi et en insistant : Come on ! Viens nous débarrer ça !

J’ai paniqué et hurlé à mes chums de m’expliquer ce que ces gars voulaient. Fred a baragouiné quelque chose ; j’ai cru comprendre que Fred et Sam vendaient de la dope pour eux, et que ces p’tits cons cachaient une part du profit. La gang de dealers réclamait maintenant son dû. No way que j’allais vider la caisse de la cordonnerie pour les sortir de la merde ! Avec le vol que je venais de faire, for sure que ça me passerait sur le dos.

J’ai crié à Sam et à Fred de se pousser et j’ai couru. Couru comme un malade. Mes amis ont réussi à se sauver, pas moi. Parce que c’est moi qu’ils voulaient… ou plutôt la clé de la boutique. Je me suis débattu comme j’ai pu, mais c’était évident qu’à quatre contre un, même si j’avais été aussi costaud que ces fuckers, je n’aurais pas pu m’en sortir. J’étais maintenant par terre sur le dos, et les quatre y allaient de coups de pied, d’abord sur mes jambes, ensuite dans mon ventre. Après m’avoir coupé le souffle, ils m’ont tabassé à grands coups de bottes à caps d’acier en pleine face. J’ai perdu la carte. Passed out. Complètement passed out.

 

Je me suis réveillé à l’hôpital. Un vague souvenir de ce qui s’était passé flottait dans mon cerveau. Bourré de morphine, je ressentais quand même une douleur intense, mais tellement dispersée, que je ne pouvais pas dire où j’étais brisé exactement. Quand j’ai essayé de parler, j’ai paniqué. Ma mâchoire était soudée. On m’a expliqué qu’elle était fracturée à trois endroits et que le doc avait eu besoin de son assistant pour la replacer dans ses articulations. « J’ai plus sué qu’au gym », m’a dit le chirurgien. On repassera pour le tact !

Elle resterait brochée quatre à six semaines pour faciliter la guérison. Ma rotule droite était cassée. Carrément en deux morceaux. Des tiges de métal installées par l’orthopédiste la stabiliseraient le temps que ça se soude. Un plâtre couvrait mon bras gauche. Et pour couronner le tout, il me manquait une palette et une canine. Mais le pire était l’enflure. Ma face était bouffie. J’avais les deux yeux au beurre noir, dont un qui restait complètement fermé. À ce qu’il paraît, j’étais méconnaissable. Personne ne voulait me fournir un miroir. Le sang séché dans mes narines et sur mes lèvres faisait peur. J’en avais tellement avalé qu’un médecin, passé m’examiner, a appuyé sur mon ventre et un jet d’hémoglobine a jailli à travers mes broches. Jade grimaçait, prétendant que c’était pire qu’un épisode de The Walking Dead.

Des policiers sont entrés dans ma chambre et ont exigé que ma mère, Jade et Marius sortent. Ils m’ont posé plein de questions, mais j’étais encore trop sonné et drogué pour tenir des propos sensés. Quand ils sont partis, j’ai demandé qu’on me donne un crayon et un papier. J’ai écrit :

Marius, est-ce que la cordonnerie est OK ?

Il m’a répondu de ne pas me soucier de ça et il m’a fait la promesse de retrouver les morveux qui m’avaient foutu dans cet état. J’en voulais à Sam et à Fred. Je payais pour eux. Pas mal cher à part ça. Je croyais être leur chum, qu’on formait un trio solide, mais je me trompais. Je n’étais même pas au courant de leurs magouilles. Mais étonnamment, ce qui me dérangeait le plus, c’était de perdre la confiance de Marius et de madame Saint-Clair. J’avais peur de me faire sacrer dehors de la cordonnerie. En plus, je ne serais plus là un bon bout pour surveiller ma mère.

Après ma dose de morphine, j’ai roupillé quelques heures. Quand je me suis réveillé, il faisait noir et il ne restait plus que Jade à mes côtés. J’ai étiré mon bras droit, un des seuls membres épargnés de mon corps, n’ayant hérité que de quelques égratignures, et j’ai mis ma main sur son genou. Elle dormait. Au bout de quelques minutes, elle a finalement ouvert les yeux et m’a demandé si j’avais besoin de quelque chose en me tendant le crayon et le calepin. J’ai écrit :

Merci d’être là Jadou !

Elle m’a donné quelques seringues d’eau. À cause des blessures à l’intérieur de ma bouche, défense d’aspirer le liquide avec une paille, j’aurais pu recommencer à saigner. La prescription était de me nourrir aux boissons protéinées à la seringue. Ce bidule de plastique serait mon meilleur allié pour les prochaines semaines. Le seul avantage que je voyais à avoir perdu deux dents était de créer un espace pour y insérer l’embouchure de la seringue.

L’objectif de l’hôpital était de me faire sortir le plus tôt possible, le temps de contrôler la douleur. Je me demandais bien qui allait s’occuper de moi. Ma mère ne pouvait pas se permettre de manquer plusieurs journées de travail et Jade était bien sûr à l’école, matin et après-midi. Je n’en étais pas encore vraiment conscient, mais le reste de l’année scolaire allait probablement être foutu pour moi. On parlait d’une réadaptation de plusieurs mois.

Jade était douce et attentionnée et m’a même surpris avec ses confidences.

— J’ai tellement eu peur, Malik, quand ta mère m’a appelée. Je sais pas ce que j’aurais fait si…

Et elle s’est mise à pleurer.

— Je vais être là pour toi autant que je le pourrai et t’inquiète pas pour l’école, je vais t’aider pour que tu prennes pas trop de retard. Et elle a ajouté : Je t’aime.

Aucune idée de comment interpréter ce « je t’aime ». Je t’aime comme ami ou je t’aime tout court ? Je n’avais pas la force de pousser plus loin, mais ce ne serait que partie remise. Ce « je t’aime » me resterait dans la tête longtemps.

C’est Marius qui s’est offert pour prendre soin de moi. Même si le personnel de sa résidence essayait de l’en dissuader, tentant de lui démontrer l’ampleur de la tâche, il n’en démordait pas. On lui permettait cependant de m’héberger quelques jours dans son appartement, ou peut-être quelques semaines, si tout se passait bien.

À ma sortie, il m’attendait avec un fauteuil roulant. Il m’a poussé jusqu’à son gros VUS. J’étais maintenant capable de marmonner, mais évidemment avec la mâchoire brochée, ce n’était pas toujours très compréhensible.

— Je savais pas que tu avais un char.

Marius ne voulait pas l’avouer, mais il commençait à avoir l’ouïe un peu défaillante. On formait donc un beau ti-couple : moi qui prononçais mal et lui qui n’entendait pas trop bien.

— Quoi ?

— Ton VUS, je savais pas que t’avais ça.

— Y’é flambette. J’me suis payé ça pour me consoler de la mort d’Henriette. C’est pas l’idéal dans ta condition par contre. Je vais t’aider à monter.

J’étais faible et en douleur. Ça n’a pas été facile d’embarquer là-dedans. En y grimpant, j’ai aperçu un bat de baseball à l’arrière. Toujours en marmonnant :

— Coudonc ! T’en vas-tu jouer une game de baseball ?

— Pourquoi ?

— Ben, le bat en arrière.

— Ah ça ! Si je le vendais sur eBay, j’pourrais obtenir une p’tite fortune.

J’ai eu droit à toute l’histoire du bat, ce qui m’a presque fait regretter ma question.

— Le 14 avril 69, j’ai assisté à un moment légendaire. Pour la première fois, un match de baseball majeur était disputé en dehors des States. C’était les Expos de Montréal… tu connais les Expos, j’espère ?

— Ben là, oui !

— Faque, c’était les Expos contre les Cards de Saint-Louis. Ça se passait au stade Jarry. J’ai toujours été un fan de baseball. J’avais apporté mon bat de quand j’étais p’tit dans l’espoir que je puisse rencontrer le mythique Rusty Staub. Tu connais Rusty Staub ?

— Entendu parler.

— C’était le numéro 10 des Expos. Un pur moment de bonheur de le voir frapper la longue balle. Le temps qu’y a joué avec l’équipe, y’a cogné 81 circuits en 518 matchs.

— Tu pourrais avoir combien pour le bâton ?

— Je l’sais pas. Mais y’a sûrement des collectionneurs maniaques qui sortiraient le gros cash. Le surnom de Rusty Staub, c’était le « Grand Orange ». C’est parce qu’y’était roux. Lui, mon Capucin, y passait ses hivers à Montréal, juste pour apprendre le français pendant que ses coéquipiers s’en allaient tous au chaud dans l’Sud.

— C’était vraiment ton idole on dirait. Mais, le rapport avec le bat ?

Marius l’a empoigné et m’a montré avec fierté la signature de Rusty Staub.

— J’ai réussi ! Y’a pris du temps pour rencontrer ses fans à la fin du match. J’ai fait la file, pis j’ai eu son autographe.

— Pourquoi tu le traînes dans ton char ? Tu joues quand même plus au baseball à ton âge ?

— Ben non, mais un bat de baseball, ça peut être utile.

— Pour, genre, quoi ?

— Y’a toujours des baveux su’a route.

— Ouin, pis ? Tu les menaces avec ton bat ? Me semble de voir sortir un vieux bonhomme de son char avec un bat de baseball. Tu te dis juste : « méchant malade » pis tu sacres ton camp.

— Ben, c’est ça. C’est efficace pis t’as même pas besoin de t’en servir.

— T’as déjà eu à faire ça ?

— Non, je l’garde, au cas où.

— Ce serait con de casser un bat qui vaut dix mille piasses su’a tête d’un enragé du volant, hein, Marius ?

Il m’a fait répéter ma phrase trois fois et a souri.

Parler m’avait demandé tellement d’efforts. J’étais épuisé. J’ai dû dormir au moins douze heures. Ça faisait du bien d’être enfin loin des « bips-bips » de l’hôpital, des infirmières qui viennent prendre ta pression toutes les heures et qui doivent mesurer l’urine dans le petit pot vert pour s’assurer que tu pisses assez. S’ajoutaient les préposés qui m’apportaient : un Boost pour déjeuner, un Boost pour collation, un Boost pour dîner, un Boost pour collation, un Boost pour souper et un autre Boost pour une dernière collation. Une collection de bouteilles entamées s’entassaient. Chocolat ou vanille, that’s it ! Plus capable ! Le patient à côté, un vieux qui s’était fracturé une hanche, recevait sa famille tous les soirs. Une grosse famille ! Une christie de grosse famille !

À mon réveil, Marius m’a installé dans un fauteuil, ma jambe cassée allongée sur un pouf et m’a laissé la télécommande, me disant que je pouvais commander tous les films que je voulais. J’étais mal à l’aise. On avait beau être potes, je n’étais pas prêt à ce qu’il soit dans ma bulle d’intimité pour les prochains jours.

Puisque c’était encore un gros effort pour moi de parler, je lui ai écrit.

Marius, je te revaudré ça. Merci de faire sa pour moi. C’est moi qui suis censé s’occupé de toi. Je veus que tu me promette de le dire quand tu en aura assé. Je ne sais tellemant pas combien ca va prendre de temps avant que je me remette sur pied.

— Premièrement, tu fais plein de fautes, m’a répondu Marius. Va falloir corriger ça. Tu iras pas loin dans vie si tu sais pas écrire comme du monde. Deuxièmement, t’en fais pas, je vais te l’dire si j’suis fatigué. Mais j’suis fait fort et c’est pas un capucin comme toi qui va m’épuiser. J’vais t’emmener chez ton physio, à tes rendez-vous à l’hôpital et je vais demander au gars de la cafétéria de passer tes repas au blender, comme pour les p’tits vieux pas d’dents. Et r’garde c’que j’ai acheté. Une chaise spéciale pour mettre dans l’bain. Parce que, mon Capucin, c’est moi qui vais te laver.

Je n’avais pas pensé à ça et cette perspective ne m’enchantait pas du tout. Et de façon plus ou moins compréhensible, j’ai ajouté :

— O.K., mais y’a des racoins dont j’vais m’occuper moi-même.

— Ben d’accord, a répondu Marius en riant.

J’ai terminé la soirée en textant Jade plutôt que de regarder des films. Je ne suis pas revenu sur le « je t’aime » pour ne pas la mettre mal à l’aise, mais ce n’était pas l’envie qui manquait. Elle l’avait peut-être juste échappé dans un élan d’émotion.

 

Cette nuit-là a été difficile. J’ai pris le max de ma dose de Dilaudid et je souffrais quand même. Le lendemain matin, Marius m’a réveillé en me présentant un homme dans la quarantaine, bedonnant, qui venait pour lui montrer comment me doucher. Aussi, il avait apporté son clipper pour me raser les cheveux pour que ce soit encore plus facile de m’entretenir au quotidien. Je mourais de faim. Les boissons protéinées ne me remplissaient plus assez l’estomac. Pendant que le gars s’appliquait à me couper la tignasse, Marius est descendu à la cafétéria et m’a rapporté un spaghetti. Un jus de spagates plutôt. Ça paraissait dégueulasse à première vue, mais c’était tellement satisfaisant d’avaler autre chose que du liquide au chocolat ou à la vanille. Ce goût de viande, de tomates et d’épices comblait mes papilles gustatives.

L’homme a ensuite montré à Marius comment m’aider à me laver sans mouiller ma jambe. On ne m’avait pas encore enlevé les petites broches externes qui soudaient ma peau sur mon genou. Une trentaine. D’ailleurs ma cicatrice était épique. Retirer l’attelle qui gardait ma rotule bien droite m’a fait voir des étoiles. Crisse que ça m’a fait mal ! Au moins, le plâtre de mon bras était en fibre de verre, donc, pas grave qu’il soit humide. Pas loin d’une heure pour me déshabiller, me laver le corps, les cheveux, m’essuyer et me rhabiller. J’étais épuisé et Marius aussi. Heureusement, il était dans l’ordre des choses que mon état s’améliore et que j’arrive à faire cette tâche presque tout seul dans quelques jours.

Après deux semaines, on avait notre routine et Marius était d’une générosité exemplaire. Mon propre grand-père (je n’ai connu ni le marocain ni le québécois) n’aurait pas pu faire mieux. Je souffrais encore beaucoup, mais mon visage désenflait et je commençais à me reconnaître. Je rêvais qu’on m’enlève ces morceaux de métal qui soudaient mes dents d’en haut à celles d’en bas, pour croquer du solide. Bâiller. Ouvrir la bouche. Oui, juste ouvrir la bouche et parler normalement.

 

Enfin, ma première sortie. Direction centre de réadaptation pour mes traitements de physio. Ça a été atroce. Les exercices exécutés à l’hôpital et poursuivis chez Marius n’étaient rien à côté de la séance de torture que me faisait subir mon physiothérapeute. C’était un tortionnaire. Il avait beau dire qu’il faisait ça pour mon bien, je voulais le frapper. À chacun des mouvements, des étirements, je pensais aux gars qui m’avaient mis dans cet état. Ma haine était telle que j’imaginais ce que je pourrais leur faire à mon tour et ça ne donnait pas dans la dentelle. Moi, un ado pacifique à la base, je me surprenais à avoir des idées sadiques. Leur arracher les yeux avec des pinces. Couper leurs crisses de bottes à cap d’acier en petits morceaux et leur faire avaler de force. Effacer leurs tatouages avec une sableuse électrique. Leur marcher sur la tête avec des souliers de soccer. Les scalper. Chaque torture imaginée rendait les miennes moins pénibles. Mais le fait que mes « supposés » chums se poussent sachant fort bien qu’on allait me câlisser une volée était l’ultime souffrance. Ils me textaient souvent depuis l’apocalypse, mais je ne répondais pas. Toutes ces frustrations m’aidaient dans un certain sens, parce que je me donnais à cent dix pour cent dans mes traitements. J’étais franchement désagréable avec le physio, mais je pense qu’il en avait vu d’autres. Ma motivation était de me remettre sur pied et de manigancer un plan pour faire tomber ces petits mafieux ratés.

À mon retour, j’étais carrément épuisé. Marius m’a apporté du pâté chinois à l’allure de potage brun-beige qui ne donnait aucunement envie de l’avaler. Un mélange parfait pour fabriquer du faux vomi dans les films. Je l’ai quand même dévoré en remplissant plusieurs seringues, comme si c’était un souper gastronomique et j’ai dormi. Encore dormi. Tellement dormi.

À mon réveil, un cadeau de Marius m’attendait. Un bidule, nettoyeur à jet d’eau pour déloger l’accumulation de résidus de bouffes dans toutes ces broches qui me soudaient les mâchoires. C’était franchement dégueulasse et l’odeur qui s’en dégageait me levait le cœur : du sang et des mottons de repas consommés ces derniers jours.

— Ça va faire du bien ça, m’a dit Marius. Ton haleine était à veille de faire décoller ma tapisserie.

— Désolé, vieux, mais chuis surtout stoke pour Jade.

— Encore tes maudits mots que j’comprends pas. T’es « stoke » ?

— Chus content pour elle, ben surtout pour moi parc’que j’devais la dégoûter.

— C’est important de pas la répugner, c’est certain.

Marius étalait son petit sourire qui se foutait de ma gueule.

— Fais pas chier. Tu saisis très bien. Toi, ça me dérangeait pas que tu sentes mon haleine de putéfraction, mais pas elle.

— On dit putréfaction. Tu sais qu’elle peut te rendre visite quand elle veut, ton am… ie.

— T’allais dire « ton amoureuse », mais c’est mon amie. Mon amie d’enfance. Pis non, elle viendra pas ici. Avec toi comme chaperon, fuck all ! Déjà que j’étais maigrichon, je dois pas être beau à voir, en plus de ma super dentition à la Ovechkin.

— T’as rendez-vous avec le chirurgien du maxillo-facial demain, il va peut-être t’enlever les broches et je vais pouvoir t’emmener chez le denturologiste pour te faire faire un partiel en attendant d’avoir des implants.

— Y’est trop tôt. Y’ont parlé d’au moins un mois avant de m’débrocher ça. Pis j’ai pas une cenne pour des nouvelles dents ! Ça doit coûter crissement cher ! T’sais que ma place est vraiment icitte, dans une maison de ti-vieux. J’mange mou, y m’manque des dents, pis faut que j’me fasse faire un dentier ! That’s it !

— Ha ! Ha ! Join the club ! Pour le cash, r’viens-en !! Ça sera pas un dentier, mais juste un partiel. Quand ta croissance va être finie, on va te visser des dents pour la vie.

— Marius, y serait temps que tu me jases de la cordonnerie. Elle avait l’air de quoi après que les morons sont passés ?

— Stresse pas avec ça, m’a répondu Marius, rassurant. Tout est réglé.

— Come on !

Je me doutais bien que ça n’avait pas dû être si simple.

— Ils sont entrés avec la clé, donc sans défoncer la porte. C’est déjà ça. Y’ont essayé d’ouvrir le coffre-fort, sans succès évidemment. J’ai jamais été cheap avec les coffres-forts. J’imagine que ça les a mis en beau calvaire parce qu’y ont toute viré à l’envers.

— Nooooon ! Fuck de fuck de câlisse ! J’m’excuse tellement, vieux !

— Capucin, arrête de t’en faire, tout est correct. On a ramassé. Y’avaient rien brisé. Pis j’vais les r’trouver les crottés qui t’ont fait ça !

— Pour qu’ils te démolissent la face à toi aussi ! Oublie ça. La police doit ben être sur le cas.

— La police ! La police ! Penses-tu vraiment que c’est leur priorité ?

— Chus juste un paquet de troubles.

Fatigué et un peu découragé, je me sentais déprimé et coupable.

— Bon, ça suffit l’apitoiement. Après-demain, c’est ma fête. Faque, si on te débroche la bouche, on va aller fêter ça au bingo pis tu vas pouvoir déguster le meilleur gâteau au chocolat que t’as jamais mangé de ta vie. Sinon, j’vais te passer ça dans l’blender avec du lait pis j’vais t’remplir des seringues. Tu vas être aux p’tits oiseaux !

— Wow ! Ça va être tout un party ! lui ai-je répondu de façon totalement sarcastique.

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