Rap pour violoncelle seul

Maryse Pagé · Chapitre 5 sur 17

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Rap pour violoncelle seul

Chapitre 3

3

 

 

J’ai toujours eu des problèmes de concentration à l’école. Quand je n’étais pas dans des familles d’accueil, j’arrivais souvent le ventre vide. Et même si j’attendais avec impatience l’heure du lunch, ce n’était pas mon demi-sandwich qui me donnait l’énergie pour apprendre. Après m’être fait prendre à voler, mon déficit d’attention a empiré. Et juste à l’idée de revoir le vieux bougonneux, je faisais des crises d’eczéma. Je ne savais pas quoi faire d’un vieillard déplaisant qui ne laissait personne l’approcher. Je déprimais.

Fred et Sam ne me reconnaissaient plus. Je rentrais chez ma mère après l’école et n’avais envie de rien. Ils essayaient de m’encourager, surtout Fred qui se prenait pour un coach de vie. J’avais eu mon lot. Pourquoi il ne leur arrivait jamais rien à eux ? Est-ce que la vie est un jeu de pile ou face, les chanceux et les malchanceux ? Bah ! Jamais je ne m’apitoierais sur mon sort devant eux. Je jouais au tough. Mais me plaindre de mon vieux, ça oui !

— Mais, qu’est-ce qu’il a de si pire, le bonhomme ?

— Il est bête, râleur, haïssable… tu veux que j’continue ?

— Quarante heures, ce sera pas si long !

— Il m’en reste trente-neuf. Et j’espère qu’on va me changer de vieux après deux semaines.

— Fais un deal. Explique-lui que t’as pas le choix et demande-lui d’être cool, le temps que tu fasses tes heures.

— Et tu penses qu’il va dire : « Pas de problème, mon p’tit bonhomme, je vais faire ça pour toi » ? Jamais, il est trop borné.

— Arrête un peu de te lamenter. Ça aurait pu être pire. Si le proprio du supermarché avait porté plainte, t’aurais un casier.

« Arrête de te lamenter. » J’avais en horreur de me faire dire ça. Surtout par eux avec leur forfait cellulaire et leurs parents toujours ensemble et leur petite vie de famille normale.

— Moi, tout ce que je voulais, c’était d’aller bouffer chez Subway avec Sam pis toi.

— J’comprends, Malik, mais au pire, apporte ton lunch et viens avec nous. Je pense pas qu’ils vont te mettre dehors.

Allez chier ! C’est ce que j’avais envie de leur cracher. Mais ces chums-là étaient mes deux seuls fidèles. Et malgré leur manque d’empathie flagrant je ne voulais pas trop les bousculer. Mais il fallait quand même que je leur dise un peu ma façon de penser.

— C’est bon ça ! Moi je mange du beurre de pinottes entre deux tranches de pain, pis j’vous regarde avaler un douze pouces italien all dressed. Big deal !

Sam s’est mis de la partie.

— Tu peux peut-être essayer de te trouver une job. Y’en prennent à partir de quinze ans chez Provigo.

— Tu sais quoi, a ajouté Fred sur un ton un peu plus compréhensif, je vais apporter mon lunch un vendredi sur deux, comme ça, y me restera du cash pour t’en payer un une fois de temps en temps.

— T’es fin, mais laisse faire. J’veux pas que tu te prives pour moi.

J’étais touché par l’offre de Fred et je regrettais d’avoir pensé du mal de lui, mais j’étais trop orgueilleux pour accepter.

 

* * *

 

Après une très mauvaise journée à l’école, j’ai croisé Jade, sur le chemin vers la maison.

— Allô Malik, m’a-t-elle dit de sa petite voix douce.

— Salut, Jade. Tu vas bien ?

— Bof ! Pas tant.

— Qu’est-ce qu’y a ?

— Je dois me pointer au palais de justice demain, parce que mes deux parents se disputent ma garde.

— Sérieux ? Et tu vas choisir ton père ou ta mère ?

— J’ai pas envie de prendre cette décision-là. Je veux juste pas qu’ils se séparent. En même temps, ils se chicanent tellement souvent que c’est chez ma grand-mère que je serais le mieux.

— Ben, dis ça au juge !

— Ouin, je vais y penser…

— Est-ce que ça te tente de venir manger mon Kraft Dinner saucisses ?

— Bonne idée, t’es gentil. Je vais appeler ma mère pour lui dire que je soupe chez toi.

 

Jade était mon amie depuis la garderie. On avait toujours habité le même quartier. Nos apparts avaient déjà été l’un en face de l’autre et on se réconfortait chacun de notre fenêtre de chambre avec nos walkies-talkies. Il arrivait que j’aille la chercher quand les chicanes de ses parents devenaient trop intenses. On dormait ensemble. Mais à cause de mes deux dernières années dans des familles d’accueil, on s’était un peu éloignés.

Ce soir-là, j’ai eu envie de lui offrir de dormir avec moi dans mon lit. Mais je ne pense pas qu’elle aurait été à l’aise, comme quand on était petits. Moi non plus d’ailleurs. Je la trouvais belle, Jade. Je me sentais coupable de la désirer. On était juste des amis. Je ne pouvais pas lui avouer que je l’aimais comme un fou, je briserais tout. La pire chose qui pouvait m’arriver dans la vie aurait été de ne plus la voir, de ne plus pouvoir lui parler, qu’on n’ait plus de contact. Qu’on me change d’école, qu’on me donne une famille d’accueil de marde, que ma mère m’abandonne pour de bon, ça, j’aurais pu dealer avec. Mais pas perdre Jade. On était tout petits et je l’embrassais tout le temps à la garderie jusqu’à ce qu’une éducatrice me dise d’arrêter. Je ne vois pas ce que je faisais de mal. Jade aimait ça elle aussi. Elle était ma seule stabilité. Ce que j’avais de plus précieux.

Parfois, il m’arrivait de sombrer, de chialer comme une petite fille juste à penser la perdre. Les scénarios que je me faisais dans ma tête allaient d’une simple chicane (genre quelque chose que je lui dirais qui lui ferait tellement de peine qu’elle ne voudrait plus me parler) à un accident de voiture qui la tuerait.

Ou encore, je pensais à un autre gars. Celui qu’elle rencontrerait un jour et qui prendrait ma place auprès d’elle. Et dans mes désirs impossibles, ce gars, c’était moi. Mais comment pouvait-elle tomber amoureuse de moi ? Elle me considérait comme son frère. Enfin, c’est ce que je croyais.

Jade. Je me levais en pensant à elle et me couchais en nous visualisant dans une belle maison avec des enfants et un frigo bien rempli. Ma Jade.

J’imaginais sa peau, toutes les parties de sa peau que je ne pouvais voir en tant qu’ami. Parce que oui, ça allait jusque-là. Mais jamais je n’aurais eu ces images en face d’elle. Elle aurait détecté mon regard amoureux. Elle aurait senti mon désir. Alors quand on était ensemble, je m’efforçais d’agir en ami. Et si j’avais peur de ne plus y arriver, je lui tournais le dos pour qu’elle ne voie pas mes yeux la dévorer.

 

On a mangé un macaroni en boîte, extra saucisses Lafleur, devant un bon vieux film d’horreur, comme dans le temps.

J’ai oublié Marius. Elle a oublié son témoignage en cour.

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