Rap pour violoncelle seul
Chapitre 11
11
Malheureusement, il était encore trop tôt pour me débrocher, mais ma mâchoire se ressoudait tranquillement. « T’es mon plus gros cas à vie, mon bonhomme, et ça fait vingt-cinq ans que je pratique », m’a dit le maxillo. Rien pour m’encourager ! Et il a poursuivi : « Il va falloir surveiller les dents autour, je ne suis pas certain que tu vas pouvoir les conserver. Je vais t’envoyer consulter un autre spécialiste. »
Je ne voyais pas le bout des conséquences de mon massacre. Je suis sorti de là encore plus déprimé et Marius a voulu me remonter le moral.
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir, Capucin ?
— Conduire ton VUS.
— T’es sérieux ? Amanché d’même ?
— Tu m’demandes ce qui me ferait plaisir. J’te l’dis !
— Écoute, mon gars, faut pas que tu t’laisses aller. C’est c’que j’ai fait quand ma Henriette est morte, pis c’est pas une bonne idée. T’es jeune, pis dans un an, ce sera juste un mauvais souvenir.
— J’m’en rappellerai plus le jour de mes noces !
— Quoi, tu vas te marier ?
— Ben non. Mais c’est pas ce que les vieux disent toujours ? Hé, j’pense à ça. Je l’sais ce qui me ferait plaisir. Peux-tu m’emmener chez Jade ? Tu pourras souper avec nous, sa grand-mère fait de la super bouffe pis elle est méga sympathique.
— Non, non. J’veux pas déranger. Mais j’vais aller te conduire et te chercher avec plaisir.
Évidemment, la grand-mère de Jade a insisté pour qu’il reste. Marius était très drôle à voir. Un tout autre homme ! Doux, timide et il parlait de Bach. Ça lui faisait une partenaire idéale pour jaser musique puisque Alice était dans une chorale de chant classique. Ça m’a donné la chance d’être seul avec mon amie, en retrait dans sa chambre. Dans l’état où j’étais, tellement fragile, on aurait dit que tout m’était permis. J’ai donc abordé le sujet délicat qui me tenaillait depuis des jours.
— Jade, tsé, à l’hôpital…
Je n’ai pas pu terminer ma phrase qu’elle m’a coupé la parole.
— Quand j’t’ai dit « je t’aime » ? Désolée, c’était pas mon intention de te mettre mal à l’aise.
— Tu m’as pas mis mal à l’aise, c’est juste que… j’aimerais ça savoir qu’est-ce que tu voulais dire au juste.
— C’est pourtant clair.
— Ben, c’est parce que tu dis « je t’aime » à ton chat. À ta grand-mère aussi.
— Tu sais bien que c’est pas pareil !
— Non, justement, je l’sais pas.
— Qu’est-ce que tu sais pas ?
— Jade, come on ! Là, tu me rends mal à l’aise !
— Qu’est-ce que tu veux que j’te dise de plus, Malik ? J’t’aime ! J’t’aime depuis toujours, pis là, j’t’aime encore plus. Tsé. J’t’aime comme on aime un amoureux. J’suis en amour avec toi ! C’tu clair comme ça !?
Ouf ! C’était spécial de se faire dire « je t’aime » sur ce ton. Les détails brisaient un peu la magie. Soit que je n’étais pas assez rapide d’esprit pour comprendre ou… trop prudent de peur de m’emballer. Pour tenter de casser le malaise, je me suis mis à fredonner une toune romantique. Genre, une toune de film de filles.
— Tu sais que t’es con, m’a dit Jade avec une grande tendresse.
— Moi aussi, je t’aime, Jade. T’es ma Jadou en sucre.
— « Ma Jadou en sucre » ? C’est quoi ça ? Elle a ri, soupiré et m’a demandé : qu’est-ce qu’on attend d’abord ?
Qu’est-ce qu’elle voulait dire encore ? Je ne saisissais pas. Heureusement, elle s’est approchée de moi et m’a embrassé. En fait, elle m’a donné quelques bisous. Avec mes mâchoires brochées et ma langue emprisonnée, je n’aurais pas gagné le concours du baiser le plus sexy. Avoir su ! Je l’aurais tellement fait avant pour rendre notre premier french mémorable. En même temps, il est clair que ce serait mémorable. Quelle fille peut se vanter d’avoir embrassé un gars avec la mâchoire soudée ? On s’est regardés et on a ri de cette situation ridicule. Mais même rire me faisait souffrir. On s’est étendus sur son lit en écoutant Loud et on a chanté Il était moins une. Elle avec sa belle voix, et moi qui marmonnais :
J’ai jamais vécu la double vie
J’fais c’que j’#veux faire quand j’vais être grand depuis qu’j’suis tout p’tit
Kept it super real dans un monde tellement shady Still waiting for the money to change me
Il était tard et je devais avaler mes antidouleurs. Le cœur me battait dans le genou, dans le bras, dans la mâchoire. J’étais un pouls ambulant. On est allés rejoindre Alice et Marius. Ils discutaient et riaient devant un thé.
— Marius, faudrait y’aller. As-tu mes pilules ?
— Oui, j’ai ça, mon Capucin. Tiens !
J’ai avalé ma dose. Marius a remercié Alice pour le bon souper et il s’est penché pour lui faire la bise. Elle était tout sourire et nous a dit qu’on était toujours les bienvenus. « Je suis certaine que ma cuisine est meilleure que celle de la résidence. » Clairement !
Sur le chemin du retour, Marius m’a demandé :
— Hé l’grand, comment tu t’sens ? Es-tu fatigué ? As-tu mal ?
— Les médicaments commencent à faire effet, mais j’ai hâte d’aller me coucher. Pourquoi ?
— Si t’avais été en forme, je t’aurais emmené quelque part pour te montrer quelque chose.
— Wow ! C’est tellement précis que ça me donne le goût. C’est loin ?
— Ouin, pas mal. Faudrait faire une centaine de kilomètres.
— C’est où ?
— À mon shack.
— T’as un chalet ?
— Oui, sur le bord d’une rivière. J’pourrais nous acheter quelque chose pour déjeuner demain matin. J’ai des seringues et tes pilules.
— O.K. Go ! Je vais dormir dans l’auto, en route.
Le temps d’une bonne sieste et on était sur place. C’était vraiment hot ! Il faisait noir, mais je pouvais voir le reflet de la lune sur l’eau et entendre le chant des grenouilles. Je n’étais pas allé souvent à la campagne dans ma vie, pourtant j’adorais ça. C’était un peu humide, mais Marius a fait un feu à l’intérieur et je me suis rendormi sur-le-champ.
Le lendemain, après un tour d’horloge, Marius est venu me réveiller. Il ne pouvait plus m’attendre pour déjeuner. Il était presque midi.
— On mange et j’te montre le diamant après.
— J’ai ben hâte de voir ça !
C’était un chalet de vieux, avec des objets de vieux. Des vieilles affaires, mais quand même belles. Des lampes antiques. Des chandeliers. Des bibelots. Beaucoup de bibelots. La plupart représentaient des animaux, surtout des chiens. Mais il y avait aussi des éléphants, tous la trompe en l’air. Les rideaux étaient fleuris. Il y avait des photos de famille partout, sur les murs, les commodes, les tables. On voyait Marius et Henriette jeunes, à leur mariage, avec des bébés, ensuite les enfants plus âgés puis ados. On pouvait presque lire leur vie en regardant toutes ces photos. Un truc attirait mon attention. Chaque pièce comportait sa chaise berçante. J’ai choisi celle qui me semblait la plus confortable et me suis assis. C’était difficile avec mon attelle et ma jambe raide, mais j’ai réussi à me bercer. Plusieurs minutes. Les yeux fermés. Jusqu’à ce que Marius me ramène à la réalité. Sa réalité.
— Ma Henriette aimait tellement se bercer. Elle se berçait tout l’temps. Pis tu peux pas t’imaginer les heures qu’elle a passées à endormir les enfants… et les petits-enfants, les rares fois qu’on les a eus avec nous. Quand je pense à elle, je la vois dans une de ses chaises, se berçant et me regardant avec ses p’tits yeux doux.
Marius s’est perdu dans ses pensées quelques minutes. Il était carrément avec sa Henriette. Quand il est revenu à lui, il a préparé le déjeuner.
Après avoir pris mes antidouleurs et mon smoothie avec deux œufs, compote de pommes, fraises et un peu de poudre de protéines, avalé dans quatre, cinq seringues, j’ai attrapé mes béquilles et on est sortis dehors. Wow ! Ça ressemblait aux dessins qu’on griffonne quand on est enfant : le chemin qui se rend jusqu’à la cabane et la fumée qui sort de la cheminée. Les grands arbres feuillus autour. La rivière qui coule derrière. Les oiseaux, les petits suisses. Il manquait juste un lapin. C’était comme un livre de conte avec les sons et les odeurs en plus. Mais c’est dans le garage que Marius m’a entraîné. Il a ouvert la porte et a retiré une toile blanche qui couvrait le diamant en question. Une Ford Mustang décapotable rouge, avec le dessus du capot noir, est apparue comme par magie. Je n’ai jamais été un maniaque de chars, mais je dois avouer qu’il avait raison de dire que c’était un diamant. Les yeux de Marius brillaient autant que son antiquité de luxe.
— Ça, Capucin, c’est de l’or en barre. C’est une Mustang 69, V8 avec un 351 Cleveland, 500 chevaux, carburateur Holley 4 barils, transmission modèle C-4, automatique pis un différentiel neuf pouces autobloquant. 0-100 en 6.9. J’ai fait refaire la peinture en Candy Apple Red. Elle a des Magnum 500 de 17 pouces. R’garde les beaux bancs de cuir blanc. C’pas la place pour manger des crottes au fromage ! Faut l’essayer pour sentir ton sang se rendre à tes pieds quand t’accélères. C’est quasiment le « G » d’un F-18. Je l’ai acheté dans ma vingtaine quand j’ai commencé à faire de l’argent. Ma Henriette pis moi, on en a fait des rides dans ce bolide-là.
— Insane ! Comment t’as réussi à la garder aussi clean ?
— Elle est jamais sortie l’hiver, non plus à la pluie l’été. Je l’ai tellement shinée c’te beauté-là ! Veux-tu écouter le son asteure ?
— O.K.
Marius a mis la clé dans le contact et a fermé les yeux au son du ronronnement.
— Chus certain que t’as jamais entendu rien de pareil.
— Ça c’est vrai. Moi, j’connais plus le « dou dou dou » du métro.
— Quand tu vas être guéri, j’vais t’la faire essayer.
— Encore des plans pour que j’me mette dans marde. J’ai pas de permis. J’ai même pas le droit de commencer mes cours de conduite.
— Arrête donc d’être le casseux de party ! Tu vas avoir seize ans dans quek mois. C’est des p’tites routes de campagne par icitte, y’a jamais d’police.
— O.K. On verra.
— Si ça, ça t’excite pas, t’es pas un p’tit gars normal.
— C’est ben sûr que ça m’excite, mais là, j’suis frustré parce que j’peux pas embarquer d’dans sans gueuler de douleur.
— On revient dès que ton genou plie. Promis ! Mais j’ai encore mieux pour toi. Aujourd’hui, c’est ma fête…
— Shit, Marius ! Chus désolé ! J’avais complètement oublié ça.
— C’pas grave. J’me fais un cadeau. Tiens !
Il me tend les clés et il poursuit.
— Quand j’vais mourir, elle va être à toi.
— Ben voyons donc, Marius ! T’imagines c’qu’en penseraient tes enfants ?
— Mes enfants, mes enfants. Y s’en câlissent carrément de c’char-là !
— J’pense pas qu’y s’câlissent de c’qu’il vaut, par exemple ! Ça doit coûter un bras une antiquité d’même qui a l’air neuve ?
— Oh que oui ! Plus cher que mon VUS flambette !
— Fuck, man ! Tes enfants vont t’haïr d’aplomb !
— So what ! J’vas être mort. Pis fais-toi-z’en pas pour eux, sont pas dans rue, j’les gâte déjà avant même d’être passé de l’autre bord rejoindre ma douce. Pourquoi tu penses qu’y se forcent pas tant pour venir me voir ?
— Je sais pas quoi te dire, Marius. Me semble que ç’a pas d’bon sens que tu m’la donnes.
— Y’a quand même une condition.
— Shoot !
— J’t’la donne pas pour que tu la vendes. Faudra que t’en prennes soin comme la prunelle de tes yeux.
— Deal ! Mais, anyway, t’es loin d’être mort. On aura le temps d’en r’parler. Tu sais quoi, va à l’épicerie nous chercher d’autre bouffe pis on va passer la journée ici. On est trop bien. Achète-toi un gâteau pis des chandelles. Soixante-dix-sept ans, ça se fête !
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