Rap pour violoncelle seul

Maryse Pagé · Chapitre 7 sur 17

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Rap pour violoncelle seul

Chapitre 5

5

 

 

Aucune nouvelle de Jade depuis sa convocation en cour. J’étais rarement plus de quelques heures sans avoir au moins un texto de sa part. Le petit hamster se faisait aller dans ma tête. Ça y est, elle avait trouvé quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui lui donnait de meilleurs conseils que moi. Et ce quelqu’un était sûrement plus cute, plus découpé et plus allumé que le vulgaire ado plein d’eczéma que j’étais.

Je l’ai textée avec le cell de ma mère :

Allô, girly. Vas-tu bien ?

Comment ça s’est passé ?

Elle a mis quelques minutes à me répondre.

Mal ! J’ai fait une crise…

Une crise ??? On peut-tu s’voir ? Rejoins-moi au Tim

OK

Jamais vu Jade aussi débraillée. Ce n’était pas son genre. Normalement, on pouvait imaginer qu’une machine à steam la suivait partout. Je soupçonnais qu’elle soit une addict du fer à repasser même si je ne l’avais jamais vue à l’œuvre. Cette journée-là, on pouvait détecter une petite tache sur son hoodie et ses cheveux étaient gras.

— Ça va pas, toi !

— Des parents des fois, c’est pénible. Je peux pas croire qu’y se chamaillent en cour pour essayer de me montrer qui serait le meilleur pour mon éducation. C’est juste de la vengeance. De la fucking vengeance. Y se servent de moi et y me font vraiment chier.

— Comment ça s’est terminé ?

— T’aurais dû me voir. T’aurais pas cru ça. J’me suis mise à hurler en pleine cour leur disant que c’étaient eux les enfants, pas moi. J’ai gueulé que je voulais plus jamais les voir. Je pouvais pas m’arrêter de brailler. On m’a sortie de la salle. C’est une femme que j’connais même pas qui m’a consolée dans le corridor. Pour l’instant, j’vais habiter chez ma grand-mère. Elle non plus, elle en revient pas que son fils soit aussi immature.

— Elle habite loin d’ici !

Là, mon cerveau faisait des backflips. Alors que je venais enfin de me rapprocher géographiquement de Jade en revenant vivre chez ma mère, cette fois, c’était elle qui s’éloignerait.

— Je sais. Je vais devoir me taper des heures de bus pour aller à l’école. Mais j’aime mieux ça que de vivre avec une mère qui parle en mal de mon père ou chez un père qui ramène plein de femmes à son appart.

— Mettons qu’on a pas gagné le jackpot des parents les plus nice !

— Oh que non !

Jade dévorait son beigne au chocolat à la crème Boston. Même quand elle se bourrait la face, elle le faisait avec style et, dans ma tête, il y avait presque une petite musique cochonne. Je me suis ressaisi et lui ai fait une proposition.

— Ça te tenterait pas qu’on parte quek part ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Qu’on se pousse, tous les deux. Juste nous deux.

— Qu’on fugue ?

— Ouin, qu’on fugue. On est assez vieux pour se débrouiller tout seuls. C’est ce que je fais depuis toujours.

— On va faire comment pour payer un appart, notre bouffe, pis le reste ?

— On va work, comme tout le monde.

— Malik, t’es cute, mais tellement pas réaliste. On a quinze ans. Je laisserai pas mes parents gâcher ma vie parce qu’ils sont immatures. J’veux continuer l’école. J’adore l’école. Quand j’apprends, j’pense à rien d’autre. Tu l’sais que j’veux devenir doc. Je l’ai dans tête. Pis, pour avoir des grosses bourses, va falloir que je pète des scores. C’est pas mes parents qui vont pouvoir me payer ça avec leur salaire de B.S.

Ca y est ! Elle me prenait pour un flo. Se faire dire « t’es cute » par la fille que tu désires, ce n’était pas bon signe. Mais c’était plus fort que moi. Je poursuivais dans mon idée de fuguer avec elle.

— Ouin. Ben moi, j’pourrais travailler pour deux. J’haïs l’école. J’vais m’pogner une job payante pis on va se débrouiller. On pourrait se marier. J’en connais qu’y ont fait ça pour les prêts et bourses.

Jade a lâché un soupir. Elle me trouvait naïf probablement, même innocent rare. Elle a changé de sujet.

— Toi, comment ça se passe avec tes travaux communautaires ?

— J’dois réussir à faire au moins deux semaines avec un vieux crisse qui se contrefiche de moi. Après, y vont me switcher de vieillard, pis j’espère tomber sur une bonne grand-mère qui va me ravitailler en paparmanes.

— C’est quoi le problème avec ton vieux ?

— Y’est pas du monde pis y’est bizarre. Y dort devant la photo de sa femme qui est morte l’année passée.

— Pauvre lui ! Ça fait pitié, tu trouves pas ? Y’est en peine d’amour. Donne-lui une chance.

Oups ! Erreur de jugement ici. Je ne voulais surtout pas qu’elle pense que j’étais froid devant l’amour, le vrai. Celui qui dure toute la vie. J’y croyais, moi, à cet amour, mais juste avec elle et seulement elle.

— Mais, y’est quand même pas obligé de faire chier tout le monde autour de lui !

— Tu veux un truc ? Moi, j’fais toujours ça avec les airs bêtes. J’suis deux fois plus gentille qu’à l’habitude. Ça les déstabilise complètement, pis ils ont pas le choix de se calmer.

— Mais toi, t’es une fine naturelle. Une douce. Une parfaite.

— Pis toi, tu serais pas un peu bougon comme lui ? C’est pour ça que tu peux pas le sentir. Vous êtes peut-être pareils ?

C’est vraiment comme ça qu’elle me percevait ? Un chialeux de la pire espèce ?

— Bon, bon, prends pour lui. Ça paraît que tu l’as pas rencontré.

— Tu l’as vu combien de fois ?

— Deux.

— Pis tu penses que tu l’connais ? Malik, mets-toi juste cinq minutes à sa place pis essaie de l’comprendre. J’te l’dis, ça va bien aller.

— O.K. De toute façon, j’ai pas le choix. Chus pogné avec comme un boulet attaché ben solidement après ma cheville.

— T’exagères. Et avec ta mère, comment ça se passe ?

— Je la vois pas souvent, elle travaille tout le temps. Je vérifie partout dans maison, presque chaque jour, pour être certain qu’elle cache pas un quarante onces de gin.

— T’as peur à ce point-là qu’elle recommence ?

Bien évident que j’avais peur. J’essayais d’avoir confiance en me convainquant que cette fois serait la bonne. En même temps, pourquoi cette cure fonctionnerait alors que les autres n’avaient rien donné ? Jade m’encourageait en me disant que cette fois, ma mère avait l’aide de toute une équipe de pros.

Je savais que mon attitude serait importante pour la réussite de ce traitement, mais il n’était pas question que je me sente responsable. Je voulais avoir vingt ans, l’autonomie d’un adulte, mais j’en avais juste quinze. Juste quinze ans, bordel !

Jade a insisté sur le fait que ma mère devait ressentir que je croyais en elle, et que cette cure serait enfin la bonne.

Psychologue. Voilà ce qu’elle aurait dû viser au lieu de la médecine. Ou psychiatre. Elle avait un don pour s’occuper des autres, trouver les mots justes. Je lui avais donné rendez-vous pour lui remonter le moral et c’est elle qui m’encourageait. Elle disait toujours : le temps que j’écoute les problèmes des autres, je ne pense pas aux miens.

— J’ai le goût d’un deuxième beigne, moi. Toi ?

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