Rap pour violoncelle seul

Maryse Pagé · Chapitre 9 sur 17

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Rap pour violoncelle seul

Chapitre 7

7

 

 

Le lendemain, je suis parti avant même que ma mère se lève. Je voulais éviter de la croiser. En ce dimanche, je ne savais que faire de ma peau. Jade était chez sa grand-mère à plusieurs kilomètres et, non, je ne me pointerais pas chez les gars. Encore frustré, je me serais probablement échappé devant eux et je ne voulais pas qu’ils apprennent que ma mère baisait avec des hommes pour du cash.

Et pourquoi ne pas aller visiter Marius ? Ça faisait un peu loser de n’avoir rien d’autre à faire ou personne d’autre que lui à voir, mais rouler une couple de kilomètres en skate allait m’aider à me calmer.

 

La salle commune grouillait d’action. Ça parlait fort, ça gueulait même. J’essayais d’observer autour de quoi ou de qui les vieux étaient attroupés. En m’approchant, j’ai aperçu un clown qui se tiraillait avec un homme. Cet homme, c’était Marius. Comme dans une cour de polyvalente, tout le monde criait, mais personne ne réagissait. Le clown, en ridicule costume gonflé fluo, tenait fermement les bras de Marius. Je voyais bien que quelque chose clochait. Mon vieux essayait de se dégager, mais le clown serrait encore plus fort. J’ai agrippé Bozo par-derrière en lui gueulant directement dans l’oreille que c’était un chien sale de s’en prendre à un vieillard sans défense. Dès que Marius a réussi à se libérer, il en a profité pour foutre un coup de pied bien placé, direct dans les couilles du p’tit comique. J’ai évidemment lâché le gars qui cherchait son air. Le gardien de sécurité est enfin arrivé et a demandé des explications. J’ai trouvé ça vraiment chien parce que tous les résidents prenaient parti pour le clown et hurlaient que c’était la faute de Marius. Je me doutais bien qu’il n’avait pas dû être très agréable, mais ce n’était peut-être pas une raison pour le stooler.

J’ai fait signe au gardien que je m’occupais de lui. Je l’ai emmené dehors. J’ai attendu qu’il se calme avant de lui demander des explications à mon tour.

— C’était quoi c’bordel ?

— Ils nous prennent pour des débiles dans c’te crisse de résidence-là. C’est pas parce qu’on est vieux qu’on est tous r’tombés en enfance. Un clown, esti ! Un bouffon. J’aurais dû le knocker comme y faut.

— Calme-toi, Marius, tu vas te taper une crise cardiaque.

— T’as vu ça comment j’y ai coupé le souffle ?

— Oui, oui. J’ai vu ça. Mais pourquoi y te t’nait les bras d’même ?

— Pour rien. J’suis juste allé le voir pour lui dire de sacrer son camp, qu’on était pas des enfants d’école. Y’a pogné les nerfs, pis j’l’ai poussé. Juste un petit peu. Vraiment pas fort. Tsé, j’suis vieux, pis… pas fort.

— Ben oui, « pas fort ». Niaise-moi pas ! Depuis toutes ces années que tu joues avec des haltères, chus pas mal sûr que t’as une bonne droite !

— C’est un pitre insignifiant qui nous prend pour des caves.

— Ouin, mais c’est pas de sa faute à lui. C’est le responsable des activités de ta résidence qui vous gère comme des attardés.

— Es-tu en train de m’dire que je devrais foutre un coup de pied au cul au jeunot qui s’occupe des loisirs ?

— Wô ! Du calme ! Peut-être juste aller lui expliquer ton point de vue que les clowns dans une maison de vieux, c’est peut-être pas très hot !

— Y va me répondre que l’âge d’or, ça aime ça les clowns. Y’a une p’tite vieille, Thérèse qu’elle s’appelle, elle riait tellement qu’elle a pissé dans ses culottes. Qu’est-ce qu’y a de drôle dans une niaiserie de bouffon qui arrose quelqu’un avec une fleur qui sort de sa poche de veston ? Un veston broche à foin d’ailleurs, pis une joke de 1902 !

— J’te ferai certainement pas la morale, mais la violence, c’est jamais une super solution pour se faire respecter. Pis t’étais pas obligé de participer à l’activité ! Reste dans ta chambre ou va prendre l’air !

— J’suis passé par là après mon déjeuner, pis j’étais curieux de découvrir quelles pitreries y’allait présenter à son auditoire aussi débile que lui. Ses jokes étaient tellement plates. Tu sais quoi, j’pense que je vais déménager. Avec ma Henriette, c’était correct icitte, mais asteure que j’suis tout seul, je veux avoir la paix. Je veux voir personne. Je vais me prendre un petit condo et me payer une femme de ménage pis des repas de traiteur.

— Ce serait peut-être pas une mauvaise idée, par contre, tu vieillis, t’auras besoin de plus en plus de soins. Tsé, l’autre jour, c’était une joke ton histoire de couche, mais bientôt, tu vas en avoir besoin en gros paquet chez Costco.

J’avais le goût de l’écœurer un peu.

— C’est ça, encourage-moi, p’tit con. D’ailleurs, qu’est-ce que tu fais icitte aujourd’hui, un dimanche ? On devait juste se revoir la semaine prochaine.

— Bof, rien à foutre. J’ai bien fait d’venir, j’aurai manqué l’party.

— Heille, j’te dis que moi, à quinze ans j’avais d’autres choses à faire que de visiter un croulant qui a déjà un pied dans tombe !

Même lui me trouvait loser au lieu d’être content de ma visite. J’ai donc décidé d’essayer que ma présence soit un peu plus cool.

— On change-tu d’air ? Y’aurait pas un fauteuil roulant disponible quek part ? Moi, j’vais prendre mon skate. On va aller faire un tour.

— J’vais utiliser le quadriporteur électrique, comme ça, j’pourrai te clencher !

On a fait la course sur la piste cyclable jusqu’à ce que je passe près de foncer sur un bébé dans une poussette. On s’est alors calmés. Marius a commencé à me poser des questions. C’était la première fois qu’il s’intéressait à moi, mais je ne détectais pas trop ses intentions.

— Pourquoi tu dois faire des travaux communautaires ? Qu’est-ce que t’as fait de mal ? Es-tu un p’tit bum ?

Il fallait bien discuter du sujet un jour ou l’autre. Je ne savais pas trop si je devais lui dire la vérité. Il allait sûrement me rendre la vie encore plus désagréable s’il apprenait toute l’histoire.

— Tu vas m’juger si j’te l’dis.

— Go. On verra ben.

— C’est certain que j’ai fait quelque chose de pas correct puisque j’suis pogné pour faire des travaux communautaires.

— C’est quoi ? Envoye, crache le morceau !

— J’suis pas obligé de te l’dire.

— Ben moi, j’suis pas obligé de t’garder comme chaperon.

— C’est quoi, ça, un chaperon ?

— Un fatigant qui te lâche pas d’une semelle.

Dans un élan de confidence ou tout simplement pour qu’il me fiche la paix, je lui ai avoué.

— J’ai volé.

— Tu vas pas me voler mon argent, j’espère !

C’est exactement le genre de jugement que je voulais éviter.

— Quand même ! Non, jamais. J’ai piqué deux cartes-cadeaux Subway. Mes deux chums vont dîner là les vendredis, pis moi, j’peux jamais.

— Pourquoi tu peux jamais ?

— J’ai pas d’cash. Ma mère a tout juste les moyens de payer le loyer. On se fait tout le temps couper l’électricité.

— C’est pas une raison pour voler… mais, j’peux comprendre. Un bon sous-marin de temps en temps, miam ! On y va-tu ?

— Tu veux déjà t’en retourner ? On est bien. Y fait beau. Relaxe.

— Non, non, j’veux dire, au Subway. Tu m’as tenté. C’est la soirée « pâté chinois » à la résidence. J’haïs ça ! Le maïs, ça me donne des gaz. Faque je vais me prendre un douze pouces tout garni.

— Te l’ai dit, j’ai pas d’argent, pis anyway, peu importe c’que tu bouffes, tu dois péter.

— J’en ai, moi, du cash. J’te l’offre. Tu t’prendras des chips, un Coke pis un biscuit avec ça.

— Es-tu plein ?

— Plein… ?

— Plein de cash.

— Disons que j’en manque pas. Ç’a pas toujours été comme ça, mais pour le temps qu’il me reste à vivre, j’me prive pas. Coudonc, pourquoi tu m’demandes ça ? T’es pas un de ces p’tits bandits qui arnaquent les vieux, j’espère ?

— Es-tu sérieux là ? J’ai juste volé… heu, essayé de voler deux cartes de vingt piasses pour des fucking sous-marins. Ça fait pas de moi le pire délinquant de Montréal ! Pis j’vais me l’payer mon Subway, ma mère m’a donné vingt piasses hier. Vingt piasses sales, mais vingt piasses pareil !

— Pourquoi, elle vole elle aussi ?

— Ah ! Fuck off !

Je n’aurais jamais dû lui dire ça. Heureusement, il n’a pas poussé plus loin sur ce sujet.

— Pogne pas les nerfs. Ton père, lui ?

— Je t’ai déjà dit qu’y était mort.

— Ah oui, c’est vrai. Désolé, Capucin !

La dernière des choses que je voulais, c’était de faire pitié. Je n’étais pas à plaindre, c’était ma vie et il y en avait des pires. Personne ne me battait. Personne n’abusait de moi. Je m’étais juste habitué à me débrouiller seul et ça faisait de moi un ado qui n’avait pas eu le choix de vieillir plus vite que les autres. Ça n’empêchait pas que je fasse des niaiseries de temps en temps, mais je me les pardonnais. Sauf peut-être ce maudit vol dont les conséquences faisaient vraiment chier.

Honnêtement, ce qui me dérangeait le plus dans ma vie, c’était de vivre régulièrement avec la faim. C’était pire que de ne pas avoir de cellulaire. Parfois, je passais devant un McDo et l’odeur venait me chercher dans mes entrailles. Je marchais près du service au volant juste pour humer la frite sortant de la fenêtre du fast-food avant d’entrer dans celle d’une auto. Je me souviens d’une fois où il y avait une famille dans une mini-fourgonnette qui attendait sa commande. J’étais assis par terre pas loin et j’imaginais que le McDo était un drôle de personnage géant de cartoon qui régurgitait des sacs qui sentaient bon. Sa bouche était la petite fenêtre du service à l’auto. Cette fois-là, il en est sorti cinq gros sacs. J’aurais voulu embarquer dans cette fourgonnette juste pour partager tous ces burgers, ces croquettes et ces frites avec les enfants. Ce qui m’attirait n’était pas de faire partie d’une famille normale avec deux parents, des frères, des sœurs, mais d’être un enfant d’une famille normale qui va au McDo et qui se bourre. Du plus loin que je me rappelle, je pense que c’est la seule fois où j’aurais pu faire pitié si quelqu’un avait lu dans mes pensées. Et, oui, j’ai déjà récupéré un contenant de frites dans une poubelle. Comme elle débordait, les frites étaient sur le dessus. Froides, mais encore goûteuses. J’ai fait ça deux fois, ou trois. Peut-être quatre.

 

J’ai finalement expliqué à Marius que ça ne me manquait pas d’avoir un père ou une mère plus présente. La preuve, parfois, dans les familles d’accueil où j’ai habité, il y avait des parents poules et ça me tapait sur les nerfs.

Il a continué de me questionner.

— T’en as fait combien, des familles d’accueil ?

— Je sais pas. J’ai pas compté. Trois dans les deux dernières années, mais une couple d’autres quand j’étais plus p’tit. Ça a toujours été on and off, dépendant de la condition de ma mère.

— C’est pas une vie pour un enfant, ça. Un enfant, c’est pas fait pour se débrouiller tout seul !

— Moi, oui.

— Ouin, on dirait que tu l’as pas eu facile, mon Capucin. Aimerais-tu ça avoir une job ? Je parle bien entendu d’une job d’étudiant.

— C’est sûr, j’commence à chercher, justement.

— J’ai des commerces qui manquent d’employés. Cordonnier, ça te tenterait-tu ?

— Cordonnier ? Tu veux dire, réparer des chaussures ? Ça existe encore, ça ?

— Non seulement ça existe, mais y’a pas de relève. Les seuls qui peuvent montrer le métier aux jeunes, c’est les vieux qui ont fait ça toute leur vie.

— C’est ça que t’as fait comme métier ?

— Ça, pis plein d’autres choses. Je suis… j’étais un homme d’affaires. J’avais des nettoyeurs, des buanderies, j’ai même eu une p’tite quincaillerie jusqu’à ce que les « gros » viennent me manger tout rond. Mais c’était à ma cordonnerie que je me retrouvais le plus souvent. J’aurais tellement aimé ça que mon fils ou ma fille prenne la relève. Mais y’ont jamais été intéressés. Je rêvais un jour d’une enseigne en néon où il aurait été écrit : « Larochelle & Fils ».

Marius avait dit ça, les yeux dans la brume, regardant dans les airs comme si cette affiche existait, parcourant chacune des lettres avec un geste du bras. Je l’ai ramené à la réalité avec mon commentaire.

— Ou, « et Fille ».

— Ou, « et Fille », ben oui, même que ça m’aurait fait encore plus plaisir. La cordonnerie, c’est le seul commerce que j’ai gardé. Je vais encore y faire des tours des fois. J’aimais l’odeur du cuir, de la colle. Pis y’a rien de plus satisfaisant que de prendre une vieille paire de godasses pis de la remettre presque à neuf.

— As-tu sniffé d’la colle ?

— Ha ! Ha ! T’es un p’tit pervers, toi ! J’en ai respiré, mais pas volontairement. C’est sûr qu’après une journée de douze heures, la tête me tournait.

— C’est peut-être pour ça qu’aujourd’hui, t’es un peu fêlé.

— Bonne idée ça, Capucin ! Quand on va me dire que j’suis dérangé, j’vais répondre que c’est à cause de la colle. Ha ! Ha !

— Je saurais pas comment faire.

— Comment faire quoi ?

— Réparer des chaussures pis toute.

— Mon employée te le montrerait. Viens, on retourne chez nous. Tu vas me laisser tes vieux souliers pis je vais te transformer ça. Mais avant, j’veux essayer ta planche.

— Es-tu fou ?

— Heille, sois poli !

— Tu vas t’casser la gueule.

— J’vais y’aller mollo. Donne !

— On s’en allait pas manger un sous-marin, nous autres ?

Je voulais vraiment lui changer les idées, mais Marius m’a arraché le skate des mains. Quand il avait quelque chose dans la tête, lui, difficile de le contredire. À bien y penser, peut-être bien que la colle avait fait son effet sur lui.

De mon côté je me suis amusé avec la voiturette électrique pendant qu’il roulait doucement sur ma planche. Je n’en revenais pas de le voir, du haut de ses soixante-seize ans, debout sur un skateboard. Il se débrouillait assez bien jusqu’à ce qu’il roule sur un tas de petites roches et qu’il se retrouve cul par-dessus tête. J’imaginais déjà tous mes problèmes s’amplifier. Vieux con ! Je le savais qu’il me mettrait dans la merde. Il était sous ma responsabilité et je le laissais se casser la gueule. Il était affalé de tout son long dans l’herbe fraîche. D’ailleurs, heureusement qu’elle n’avait pas été coupée depuis longtemps, sa chute en a été amortie. Il riait et pétait en même temps.

— Es-tu correct ?

La puanteur, même en plein air, commençait à se propager.

— J’vais te dire ça demain en me levant de mon lit, mais pour l’instant, ça a l’air d’aller, m’a-t-il répondu le souffle un peu coupé.

— À en croire l’odeur que tes bouses dégagent, tu dois avoir un animal mort dans ton estomac.

— Ça doit être les Whippet qui font ça. J’en mange trois-quatre rangées par jour. Parlant d’estomac, je meurs de faim. Allons nous bourrer la face, m’a-t-il dit comme si rien n’était arrivé.

Marius a englouti un douze pouces italien garni de tout. Vraiment tout. En deux minutes. Comme s’il voulait faire des réserves. Pire que moi quand j’avais de l’argent pour m’en payer. En sortant du Subway, l’engin électrique avait disparu.

— Fuck, Marius ! Quelqu’un a piqué ton buggy.

— Meeeeerde ! Veux-tu ben me dire c’est quoi l’idée de voler ça ! Esti de crétin ! J’pense qu’on est dans l’pétrin. On va se faire engueuler par madame Beaupré.

— Ça vaut combien une chaise de même ?

— Trois mille piasses facile.

— Trois mille balles ! Oh shit !

— Si les assurances payent pas, j’la payerai, that’s it ! J’appelle un taxi.

Je me disais que la vie pouvait être légère quand on avait de l’argent. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un pour qui les dépenses avaient aussi peu d’importance. Il y avait bien eu une ou deux de mes familles d’accueil assez aisées, mais je pense qu’elles devaient quand même respecter un certain budget. J’étais persuadé que tous les riches devaient être heureux, flotter sur un nuage, avoir des vies de crêpes.

En arrivant à la résidence, madame Beaupré nous attendait. La façon dont elle regardait Marius en disait long sur son état d’esprit. Le front plissé et les yeux presque sortis de leurs orbites, elle lui a demandé (comme on demande à son enfant parti depuis des heures et qu’on croit avoir été enlevé par un maniaque) :

— Vous étiez où, monsieur Marius ?

Et lui, pas mieux, répondait comme un petit garçon vulnérable, le regard vers le bas, comme percevant sa mère très inquiète.

— J’étais allé manger un sous-marin avec Capucin.

— C’est Malik son nom.

J’ai fait un signe de la tête pour lui dire que ça ne me dérangeait pas qu’il m’appelle comme ça.

— Monsieur Legault porte plainte.

— C’est qui ça, monsieur Legault ? a demandé Marius.

— L’artiste-clown.

— Il porte plainte pour quoi ?

— Est-ce que je suis vraiment obligée de vous le rappeler ? a ajouté madame Beaupré. Agression, a-t-elle précisé.

Marius a soudain retrouvé son côté provocateur et avec un léger sourire, a dit :

— Y va tellement faire rire de lui, le bouffon !

Et il a poursuivi en imitant le gars de façon très sarcastique, avec une voix nasillarde :

— J’ai été agressé par un p’tit vieux d’une résidence où je donne des spectacles d’artiste-clown. Pôôôvre-moi ! Je pourrai plus avoir d’enfants à cause du coup de pied qu’il m’a foutu dans les testicules. Mes pauvres petits testicules.

Je me retenais pour ne pas rire. Il a repris sa voix normale.

— Y’avait juste à se défendre, ti-criss de blanc-bec !

— Ça n’empêche pas que vous l’avez attaqué et qu’il porte plainte, lui a répondu madame Beaupré, sèchement.

— Demandez-y donc combien il veut pour retirer sa plainte.

Offusquée, elle a ajouté :

— Tout ne s’achète pas dans la vie, cher monsieur !

— Essayez pareil. Dites-lui que je lui donne cinq mille piasses, pis ça va nous éviter du niaisage à tous les deux.

— Je ne suis pas d’accord, mais je vais lui faire le message.

— C’est ça, pis je gage un vingt avec vous qu’il va l’prendre mon cinq mille. Y’aura jamais fait autant d’argent de sa vie pour un seul contrat.

Et il a ajouté en regardant dans ma direction : « Heille, juste un p’tit coup d’pied s’une couille, c’pas ça qui va le rendre stérile, ciboire ! »

— Bon, ça suffit. Rentrez donc chez vous, a ajouté madame Beaupré, visiblement très fâchée.

Avec cette histoire de plainte, Marius oubliait de rapporter le vol du quadriporteur. Je le lui ai rappelé en catimini.

— Marius, le buggy…

— Quoi, le buggy ? Ah oui, saint-cibole, le buggy. Madame Beaupré, il va falloir que vous communiquiez avec vos assurances. On nous a volé la Cadillac électrique.

Elle commençait sérieusement à perdre patience.

— Qu’est-ce que vous faisiez avec ça ? Vous n’en avez même pas besoin !

— Appelez votre compagnie d’assurances, la police, les pompiers pis pourquoi pas le plombier tant qu’à y’être, pis si ça fonctionne pas, je vais vous en acheter un autre. Viens, Capucin, que je restaure tes rolling shoes.

— Mes quoi ?

— C’que t’as dans les pieds.

— As-tu dit « rolling shoes » ?

— Oui, j’ai dit rolling shoes.

— On dit des running shoes, lui ai-je répondu en riant.

— Tu roules avec la moitié du temps, donc rolling shoes, ça marche !

On est montés à son appartement. Il a sorti un grand sac contenant plein d’outils et de morceaux de cuir. Je ne sais pas comment il a fait, il a frotté, collé, installé des lacets neufs, mais mes Nike pouvaient durer quelques mois encore alors qu’ils étaient vraiment très usés. Je me voyais déjà réparer ceux de mes chums et des skaters du coin. Enfin, je ferais du cash !

— La job à la cordonnerie, je commencerais quand ?

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