Rap pour violoncelle seul
Chapitre 1
1
J’avais déjà volé. De la bière, des cartes de Pokémon. Des jujubes. Souvent des jujubes. J’aime les jujubes. Les rouges. Un sac à dos, une fois. J’ai volé deux T-bones aussi. Pour la fête des Mères. La mienne voulait manger un bon steak avec des frites. J’avais piqué une enveloppe de sauce au poivre pour aller avec et des McCain congelées ondulées. Tout un snack ! J’avais rendu ma mère heureuse le temps d’une bouffe. Évidemment, elle y était allée fort sur le vin rouge.
Cette fois-là, je devais avoir la tête ailleurs. Je me suis fait prendre comme un amateur. J’étais à l’épicerie pour acheter du pain et du beurre de pinottes. Deux ingrédients qui comblaient nos besoins du déjeuner, du dîner et parfois du souper. « Ça bourre », qu’elle disait.
Cette journée-là, je voulais piquer une ou deux cartes-cadeaux Subway pour pouvoir accompagner Fred et Sam à l’heure du lunch le lendemain. J’avais préparé ma stratégie. J’ai repéré les caméras de l’épicerie. J’ai pris les cartes en essayant de ne pas avoir l’air louche et les ai mises dans mon panier, en dessous du pain. En le déposant sur le tapis de la caisse, j’ai empoigné les cartes et les ai transportées vers ma poche de pantalon, en sortant en même temps mon portefeuille. Ni vu ni connu ?
Nan !
Faut croire que le petit monsieur bedonnant n’était pas très occupé. Il m’a agrippé par le bras juste avant que je paye. Il portait fièrement un logo du supermarché sur sa chemise. Il a dû avoir un orgasme en m’arrêtant. Ça devait le faire jouir d’enfin faire ce pour quoi on le payait : attraper des chipeurs de seconde classe. Tant mieux pour lui parce qu’il ne devait pas baiser souvent.
— Hé, mon bonhomme. Je t’ai vu !
— T’as vu quoi ?
Je jouais le parfait naïf, mais je chiais dans mes culottes.
— Vide tes poches !
Tout d’un coup, je me suis senti envahi par une montée de chaleur extrême qui m’a donné le tournis. J’ai hésité entre courir comme si j’étais poursuivi par un T-Rex, continuer de nier ou faire pitié en disant que je n’avais rien mangé depuis trois jours. J’ai finalement opté pour la négation. Mauvaise idée !
— Laissez-moi tranquille. J’ai rien fait !
L’homme a insisté en appelant le gérant avec son walkie-talkie.
— Donne-moi les cartes !
Sur le bord de vomir, j’ai obéi et lui ai remis les deux cartes que j’ai sorties de mes poches.
— Je m’excuse, monsieur. J’ai jamais fait ça. Je vous jure ! Je recommencerai plus. Laissez-moi payer ce que j’ai pris pis vous me reverrez plus de toute ma vie !
J’étais devenu un as dans l’art de jouer les piteux pitous, une stratégie souvent utilisée dans mes familles d’accueil pour obtenir des faveurs.
Le gérant s’est pointé, un grand monsieur vraiment pas sympathique.
— Qu’est-ce qu’il y a, Louis ? a-t-il demandé à son employé.
— J’ai vu ce kid prendre deux cartes-cadeaux pis les mettre dans ses poches.
J’ai radoté au gérant que je n’étais pas un voleur et que je ne recommencerais plus jamais. Mais il ne voulait rien savoir de me laisser partir.
— J’ai aucune pitié pour les minables de ta trempe. La police est déjà en route.
J’étais coincé. Je ne pouvais plus m’en sortir. Je me suis laissé docilement emmener dans le bureau du boss en attendant la police. J’étais plus stressé de réfléchir à comment ma mère allait réagir qu’à ce qu’il allait advenir de moi. Je l’imaginais prendre une cuite pour oublier que son fils était un vulgaire petit voleur. Déjà, je regrettais mon geste. Tout ça pour manger un sous-marin avec mes chums !
Je me suis soudainement mis à penser aux conséquences. Je venais tout juste de revenir chez ma mère, de retrouver enfin ma chambre à moi, après deux ans à bambocher dans trois familles d’accueil. Mais cette fois, on allait sûrement m’enfermer dans un centre jeunesse. Une étape que je n’avais pas encore franchie.
Les deux policiers, un gars et une fille, sont entrés dans le bureau du boss. Il ne leur a même pas laissé le temps de poser des questions et a tout raconté, à sa façon. La très jeune policière a pris le contrôle.
— Quel est le montant du vol ?
— Deux cartes-cadeaux de 20 $ chacune et plusieurs autres articles, a répondu sèchement l’homme.
Soucieux de rester poli pour ne pas empirer mon cas, j’ai quand même répliqué que je m’apprêtais à payer le pain et le beurre de pinottes. La police m’a fixé droit dans les yeux.
— Tu sais que tu serais pas allé bien loin avec ces cartes-là. Il faut que la caissière les passe sur son scanneur pour les valider.
Épais ! Esti que j’avais honte !
— Vous voyez ben que j’connais rien là-d’dans !
La policière a fait remarquer aux hommes du supermarché qu’il s’agissait bel et bien d’une première offense. Dans ma tête, je lui disais : « Tu veux dire que c’est la première fois que vous me pincez. » Elle leur a demandé s’ils comptaient porter plainte. Le propriétaire, arrivé depuis peu, a lâché un grand soupir.
— Il peut pas ne pas avoir de conséquences. Voler, c’est voler !
— Faites-vous-en pas, monsieur, a répondu la policière, y’aura des répercussions. Faut d’abord appeler ses parents pour qu’ils viennent le chercher. Je pense que ce sera déjà assez humiliant pour lui. Si vous décidez de ne pas porter plainte, vous pouvez exiger réparation.
Un mauvais rêve. Un bad trip. Ma carrière de voleur s’arrêterait là, pas assez bright pour me rendre compte qu’un loser au salaire minimum dans une épicerie de marde m’avait spotté. Le stress grimpait juste à l’idée de voir arriver ma mère. Je savais trop qu’elle en profiterait pour faire son show de mono dépassée par le comportement de son ado. Je lui offrais sur un plateau d’argent une bonne raison de recommencer à tinquer.
— Donne-nous les numéros de téléphone de tes parents, a demandé l’autre policier.
— J’ai pas de père et ma mère est à job. Il faut pas lui faire perdre sa journée pour venir ici. Elle sera pas payée.
Le commerçant m’a tendu un bout de papier avec un numéro.
— Pas de problème, on te garde jusqu’à ce qu’elle ait fini de travailler. Ça va te donner le temps d’appeler là.
— C’est où, ça ?
— C’est une résidence pour personnes âgées. Ils ont besoin de bénévoles. J’en ai envoyé une couple comme toi et ça les a transformés.
On aurait dit qu’il parlait d’un bootcamp pour délinquants dangereux.
— Mais je connais pas ça, les vieux, moi, j’ai même pas de grands-parents.
— T’en fais pas, on va te dire quoi faire. Ce sera pas sorcier.
Pendant notre discussion, les policiers ont téléphoné à ma mère. Impossible pour elle de venir me chercher avant d’avoir terminé sa journée de travail. Je sentais des plaques d’eczéma me sortir un peu partout sur le corps. L’intérieur des coudes et l’arrière des genoux me piquaient. Je fais de l’eczéma depuis que je suis tout petit. C’est comme le mauvais qui sort. C’est juste plate parce que c’est du mauvais visible pour les autres. Ça peut répugner parfois quand l’éruption est intense. Mais vaut mieux que ça sorte plutôt que de se transformer en maladie mortelle.
Ma mère est finalement arrivée dans le bureau en moins d’une heure et a fait son show.
— Tu peux me dire qu’est-ce qui t’a pris ? Même pas foutu de savoir que tu peux pas utiliser ces cartes-là si elles sont pas scannées. Mon gars, t’as quoi dans le ciboulot ? Mon propre fils qui vole !
Elle était au courant que ce n’était pas ma première fois. Elle a fait son numéro de braillage intense. Pas juste des larmes qui coulent tranquillement. Chialer, beugler. Une vraie folle ! Elle méritait un Oscar pour « meilleure actrice dans un rôle principal » dans un mauvais film dramatique – pathétique. Je disais toujours que si elle avait eu plus de chance dans la vie, elle aurait pu devenir comédienne. Mais, au lieu de ça, elle lavait des planchers.
— Maman, calme-toi ! Tout est réglé. J’vais faire des travaux communautaires avec les p’tits vieux.
Je jouais le jeu, mais je la regardais avec des yeux qui voulaient dire de ne pas trop en mettre. Elle les connaissait, ces yeux-là. Je les lui offrais toutes les fois qu’elle me faisait honte.
— On reste poli, s’il te plaît. Je t’ai pas élevé d’même ! On dit pas ça, « les p’tits vieux ».
Ce n’était pas l’endroit et surtout pas le moment, mais l’envie ne manquait pas de lui balancer qu’elle ne pouvait pas vraiment s’approprier le titre de « celle qui m’a élevé ». Malheureusement, si j’avais un peu d’allure, c’était surtout grâce à certains purs étrangers qui avaient été mis sur mon chemin par la DPJ.
— Sorry, mom.
Me retournant vers les policiers :
— On peut-tu y aller ?
— Quelques papiers à signer et ce sera tout. Pour ce qui est du nombre d’heures de travaux communautaires, tu dois t’arranger avec monsieur Brisebois.
— Au moins une quarantaine pour que ça vaille la peine et que ça te mette un peu de plomb dans tête, a répondu le propriétaire de l’épicerie.
— Du plomb dans tête ?
Jamais entendu cette expression. Et ma mère y est allée d’une explication et de commentaires devant son public pour leur montrer qu’elle était responsable. Bravo ! Elle se débrouillait bien une fois de plus.
— Ça veut juste dire, te faire prendre conscience que c’est grave ce que t’as fait. J’ai honte. Tout ça pour un…
L’interrompant :
— C’est bon, maman. J’ai compris !
J’ai parlé à la patronne de la résidence pour les vieux et j’ai obtenu un rendez-vous dès le lendemain.
J’avais tenu le coup jusqu’à maintenant, mais un mal de cœur soudain a fait remonter mon dernier repas. C’était urgent !
— Sont où les toilettes ? Vite, ça presse, j’vais dégueuler !
Sans avoir le temps de terminer ma phrase, j’ai attrapé une poubelle au-dessous du bureau du gérant et j’ai vomi. Mal à l’aise, j’ai demandé à nouveau où étaient les toilettes pour aller nettoyer tout ça.
— Laisse faire, un employé va s’en occuper. Va-t’en chez vous réfléchir.
Avec son petit ton condescendant, il manquait juste un « va dans ta chambre » ! Ma mère m’a pris par le bras comme si j’étais un enfant de six ans et m’a ramené vers elle en me tirant vers la sortie.
En route vers l’appart, elle m’a fait la morale en me radotant sa honte. Comme si moi, je n’avais jamais eu honte de ma mère ! Elle est même allée jusqu’à dire qu’elle espérait que je ne lui fasse pas regretter mon retour auprès d’elle.
— J’me démène comme une folle avec mes deux jobs. Je décrotte des maisons de riches le jour pis la crasse de petits morveux de garderie le soir. Tout ça pour arriver à ce que tu manges à ta faim, que tu sois habillé comme du monde et que je puisse te gâter un peu de temps en temps. Désolée si je peux pas te payer ton Subway du vendredi comme les parents de tes chums, les ti-couples parfaits.
Et elle s’est mise à pleurer. Encore. Cette fois, ce n’étaient pas des larmes de crocodile.
— S’cuse, mom, mais dis-le vite si tu veux me repitcher chez les Côté-Dessureault, parce qu’y ont donné leurs dispos pour prendre un autre jeune de la DPJ. Pis tant qu’à retourner en famille d’accueil, j’aimerais mieux que ce soit chez eux.
— C’est ça, fais-moi sentir coupable. Oublie pas que tu viens de faire une grosse gaffe. Y’a pas juste moi qui est pas parfaite, tsé.
— Justement, faut pas que tu recommences à boire à cause de moi.
— Ramène pas ça à moi ! C’est de toi qu’on parle ! On va essayer de vivre ensemble, de rattraper le temps perdu. Force-toi un peu, j’me force, moi !
Me forcer à quoi au juste ? À être le fils d’une incompétente, dépendante, hystérique, absente ? À inverser les rôles d’enfant-parent ? C’était le pied chez les Dallaire dans leur petite maison de banlieue, rénovée, décorée comme dans les annonces de Brault et Martineau. La vie rêvée chez les Côté-Dessureault m’offrant une chambre gigantesque, une télé, un cell, mon Nintendo. Ils s’étaient donné une mission sociale de me sauver d’une mère alcoolo. Une veuve mono décrochant de l’école en secondaire trois. La fréquenter ces deux dernières années me mettait tellement à l’envers que la DPJ avait distancé de plus en plus nos visites. Ça me siphonnait qu’elle scrape sa vie. Je me convainquais que ses efforts pour s’en sortir étaient proportionnels à son amour pour moi. Autant dire qu’elle ne m’aimait pas fort fort !
Mais cette fois, sa cure semblait fonctionner. Sa quatrième. Six mois sans boire une goutte. Sa récompense : récupérer son fils. Son Malik. Je devais lui donner une chance. Nous donner une chance. Mais, moi, mon prix, c’était de vivre avec la chienne qu’elle retombe. D’être stressé de la voir arriver de travailler trop de bonne humeur en titubant. Retourner à une vie de pauvre. Qu’il me pousse des plaques d’eczéma de peur de me retrouver dans une de ces familles weird, comme celle de mes huit ans où il fallait faire une prière au soleil avant de manger. Ou ce couple qui m’obligeait à chanter chaque soir avec ses cinq enfants, parce que « chanter, c’est bon pour la santé », disait-il.
Ma médaille, ç’a été de fêter mes quinze ans avec un gâteau Vachon pis une allumette piquée dedans.
Elle avait besoin de moi, plus que moi d’elle.
Pour les semaines suivantes, je m’étais promis de me tenir droit, très droit.
Arrivé chez nous, toujours avec le mal de cœur au bord des lèvres, je suis allé directement au lit.
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