Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 10 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

Chapitre IV: Les Faux Juges

CHAPITRE IV

 

LES FAUX JUGES

 

L’Éternel a horreur des

yeux hautains et des langues

menteuses.

(Proverbes VI-9.)

 

La boutique où siègent les faux juges a une apparence plus convenable et plus noble que celle des autres débitants de fumée. Les crieurs chargés d’attirer les chalands ont la voix moins aiguë, les gestes moins canailles que ceux des baraques voisines. Une sorte de solennité préside à l’arrangement de l’ensemble des choses. Les magistrats improvisés se font un visage grave, ils parlent avec une hypocrite mesure, pincent les lèvres, froncent les sourcils, comme si, avant d’émettre une sentence, ils en pesaient soigneusement la portée. Dans leur attitude, il y a quelque chose qui inspire confiance, non seulement aux ingénus et aux hommes inexpérimentés, mais même à ceux qui connaissent à fond la vie et n’ont pas l’habitude de s’en tenir aux apparences. Pénétrés d’une illusoire confiance, quelques-uns vont même, dans les cas délicats, prendre conseil des faux juges, ce qui augmente le prestige de ceux-ci auprès des faibles, des sots, des incertains.

Le manque de clairvoyance ou de bon sens de gens réputés sages et forts, peut avoir des conséquences d’une incalculable importance. A leur suite, le public se rend chez les faux juges, les écoute et, ensuite, malicieusement ou maladroitement, répand leurs sentences dans le monde. En général, celles-ci défigurent la vérité; elles condamnent les actes droits et sincères, pour donner des éloges à ceux sur qui, au contraire, il faudrait passer condamnation pour leur égoïsme, leur vanité, leur bassesse. Il suffit d’être doué d’un peu de bon sens et de perspicacité pour faire à ce propos d’étranges réflexions.

Mais ce n’est pas dans leur boutique que ces marchands de fausse justice accomplissent leur pire besogne. Ils ne demeurent pas longtemps à leur tribunal, car cela les ennuie de siéger avec apparat; ils préfèrent se répandre au dehors et rendre leurs sentences pédantes et bornées devant un auditoire plus varié. Les paroles prononcées à la face du monde volent, se dispersent et ont plus de chances de trouver un terrain où germer.

J’ai connu quelques-uns de ces faux juges, tous Pharisiens de race, d’éducation et d’instinct. Je les ai vus ourdir des conspirations contre ceux de leurs prochains, dont la présence dans la vie les contrariait, les gênait... D’un air de suprême sagesse, ils commençaient par s’indigner à fond contre ces malheureux pour arriver ensuite, sans une preuve en main, à porter contre eux une sentence définitive. Souvent leur manœuvre était grotesque et nulle comme résultat positif, mais tout de même un peu de mal était fait!

Si le nombre et la présomption de ces faux juges devaient s’accroître, le sentiment de la sécurité disparaîtrait des cœurs, et les courages vacilleraient, car il ne servirait plus à rien d’éviter avec soin toutes les causes de conflits avec la justice, puisque, hors des tribunaux et de tout l’appareil légal, des hommes et des femmes s’improvisent présidents d’appel ou d’assises et osent formuler des arrêts qui peuvent détruire ou flétrir les réputations.

Les femmes, plus encore que les hommes, se complaisent dans cette besogne extra-légale. Ne pouvant rendre publiquement la justice, elles en adorent le simulacre, et il faut les entendre décider et trancher sur tout. L’ascension de la démocratie a prouvé qu’il y avait un despote en tout homme et en toute femme également. Celles-ci refusent de fatiguer leurs méninges, n’étudient pas, ne creusent pas les textes: cela riderait leur front et jaunirait leur teint... Elles ne se soucient pas de recueillir des preuves, elles ne tiennent compte ni des circonstances, ni des atavismes. Une impression fâcheuse, une rancune, un dépit, suffisent à les décider dans un sens ou dans l’autre. Le lit de justice où elles étalent leurs robes, n’est, pour elles, qu’un terrain de jeux, et elles n’éprouvent aucun besoin d’éclaircir leurs idées. Il ne s’agit que de fumée, dira-t-on; mais il y a des fumées lourdes de miasmes mortels.

 

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Les faux juges des deux sexes, hors de leur boutique du temple, travaillent séparément. Ils se divisent la besogne: ce sont, en général, des gens prétentieux et bornés d’esprit, qui se prennent au sérieux et se croient eux-mêmes infiniment intelligents. Parfois, ces francs-tireurs éprouvent le désir de se réunir. Quel aréopage! Malheur aux Phrynés, même très vêtues, qui oseraient s’y présenter! Les sentences qu’on y rend sont de celles que le tribunal des Animaux, qui condamnèrent l’Ane dans la fable de La Fontaine, n’aurait pas désavouées!