Sous les eaux tumultueuses
Chapitre IV: Ames Créatrices
Sans l’humilité comme sœur et compagne de route, chaque caillou se change en pierre, chaque pierre en rocher; les pieds sont pris aux pièges du chemin et s’embarrassent de mille entraves. Sans elle comme point d’appui, on n’avance pas, on recule, et les plus nobles fiertés se changent en présomptueux orgueil, car elle seule affermit les cœurs et assure la dignité réelle des êtres.
Certes, il y a entre les hommes,—il serait injuste de le nier—d’immenses différences de valeur intrinsèque. Les uns, par la hauteur de leur pensée, atteignent presque aux étoiles; d’autres roulent dans la fange et s’y complaisent. Mais ceux même qui ont gravi le Mont Sacré, se rappelant de l’ordre imparti par Celui qui naquit dans une étable: «Soyez parfaits comme votre père qui est aux cieux est parfait», doivent comprendre qu’aucun orgueil personnel ne peut subsister dans l’âme humaine, tellement elle est éloignée de l’incommensurable modèle qui lui a été proposé.
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Je n’ai pas l’intention de dépouiller l’homme de ses légitimes satisfactions d’amour-propre; tout ouvrier qui a le sentiment d’avoir bien accompli sa tâche journalière,—qu’il s’appelle Aristote ou qu’il réponde au nom d’un simple berger des Alpes,—a le droit d’être fier d’avoir fidèlement servi son maître. Cette fierté-là n’éloignera pas de lui la belle créature qui le reconnaîtra pour frère et couronnera son front d’une auréole de blancheur. La bonne volonté dans le travail est la sœur de l’humilité, de cette enchanteresse qui, par sa radieuse grâce, détient la clef des cœurs, car, sans nous en douter, ce que nous chérissons dans les êtres, c’est la parcelle d’humilité qu’ils possèdent!
CHAPITRE IV
AMES CRÉATRICES
Elles n’ont jamais cessé d’exister tout à fait, ni pendant, ni après la guerre, et dans le sombre tableau qui s’étend sous nos yeux on voit ici et là surgir quelques taches claires, d’où sortent parfois de petites flammes légères. Ces âmes ne sont pas toutes des créatrices, mais elles sont les chevilles ouvrières de ce qui est resté debout après la tourmente ou de ce qui est en train de se reformer lentement. Grâce à leur concours, les œuvres sociales laïques ou religieuses ont, en partie, repris leur fonctionnement régulier. Le recrutement des travailleurs est, il est vrai, devenu moins abondant, car on sait que l’altruisme est un vêtement démodé, dont on a presque honte de se vêtir. Il faut tenir compte aussi du fait que le jugement des hommes s’étant singulièrement aiguisé, ils n’attachent plus une aussi grande importance à leurs efforts sociaux et philanthropiques, et n’éprouvent plus, par conséquent, à les accomplir cette satisfaction dont certains cœurs s’enivraient avec un pieux orgueil. C’est là une diminution d’attrait pour les esprits faibles, mais faut-il regretter de perdre ceux-ci comme frères d’armes?
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Et ici une question très grave se pose: Quelle sera la situation des faibles dans le monde de l’avenir? Mais le moment d’envisager ce problème n’est pas venu encore. Ce qu’il est urgent de découvrir à l’heure actuelle, ce sont les représentants d’une autre catégorie d’êtres; de ceux qui cherchent, inventent, réalisent... Ils n’ont pas toujours une âme visible, mais disposent certainement d’un cerveau puissant et, tout en étant pour la plupart d’un positivisme absolu ils voient au delà des réalités, ce qui les rapproche des adorateurs de l’Esprit.
L’effort qui s’accomplit en ce sens est immense dans la génération actuelle; et on la voit asservir à ses fins le fer et le feu. De tous ces flambeaux qu’elle allume, des forces accumulées sortiront qui transformeront et gouverneront le monde. Il est trop tôt pour qu’on puisse prévoir les résultats de cette fièvre de recherches, dont certaines expositions, certains congrès scientifiques réunis dans les grands centres d’Europe et d’Amérique, ne fournissent encore qu’une pâle synthèse. Depuis des siècles, tous les écoliers du monde ont appris l’histoire d’Icare et de Prométhée, et ont palpité d’admiration pour ces audacieux qui tentèrent de ravir le feu du ciel et s’exposèrent joyeusement, pour remporter un tel prix, à être précipités dans les abîmes infernaux.
Aujourd’hui, ces audacieux sont devenus légion, et ce qui est digne de remarque, c’est qu’ils n’espèrent rien ravir! Ils se lancent éperdus dans l’espace, sans presque savoir pourquoi, poussés par l’irrésistible besoin de dépenser leur énergie, de faire ce qui n’avait pas été fait encore, et de se rapprocher du soleil! L’astre suprême, semblable à un formidable aimant, attire vers lui ces hommes... Ils seront anéantis par son brûlant voisinage, qu’importe! Ils auront dépassé les autres conquérants des airs sur la route du ciel et aperçu, comme Moïse, dans une fulgurante vision, la face de Dieu! Cette ivresse compense, à leurs yeux, bien des pertes, même celle de leur vie, de leur corps réduit en fragments informes et sanglants.
Parmi les symptômes d’espérance que j’ai signalés, il serait injuste et illogique de ne pas tenir compte de ce grand mouvement de recherche et d’invention qui enfièvre la jeunesse moderne. Ces techniciens n’écrivent pas de vers, mais ils font, à leur façon, de la poésie vivante et hardie. Ils ne respectent guère, sans doute, les traditions métaphysiques, car plusieurs ont adopté le système de Descartes, et fait table rase de ce qu’ils avaient jusqu’alors appris; ils veulent se rendre compte par eux-mêmes et librement, des points de vue qu’ils doivent accepter ou défendre, s’aiguillant souvent ainsi vers des vues nouvelles et inattendues.
Ces jeunes gens ne sont pas prêts encore à être des pilotes, mais ils représentent des éléments de vie, desquels pourront surgir les âmes créatrices, capables d’inspirations subites et douées de cette sensualité d’esprit qui, par le fluide mystérieux et puissant qu’elle dégage, attire irrésistiblement les autres âmes.
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Un pont suspendu, et que l’humanité attend, doit être lancé assez haut pour permettre aux habitants des deux rivages entre lesquels se partage notre civilisation, d’échanger des pensées et de suivre ensemble du regard la marche des étoiles. Ce pont sera l’œuvre des âmes créatrices.
Qu’elles se hâtent donc de le construire, car entre ceux dont la mentalité a été nourrie d’Homère et de Virgile et les techniciens modernes, disciples passionnés de l’équation, il ne peut y avoir de barrières irréductibles, puisque certains éléments de leur vie cachée et profonde sont et resteront éternellement les mêmes.
Les chercheurs et les inventeurs, par le fait même de leur vocation, sont presque toujours des silencieux qui n’ont pas l’habitude de jouer, en de frivoles entretiens, avec les mots inutiles, ni de brutaliser la parole humaine ou de la traîner dans des marécages boueux; ils lui ont ainsi conservé une sorte de virginité qui la rend plus efficace et plus convaincante lorsqu’ils l’emploient.
Le monde aurait besoin, en ce moment, d’entendre quelques paroles fermes et ailées, et c’est peut-être de la bouche de l’un de ces jeunes gens qu’elles sortiront.
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Après avoir déchaîné tant de tempêtes matérielles et morales, l’instrument magique, inspiré par les âmes créatrices, révélera au monde qu’il y a dans la vie des valeurs et des joies jusqu’ici insoupçonnées.
Quelques êtres privilégiés ont les mains pleines de grâces. Pourquoi leurs lèvres—celles, par exemple, qui se refusant à violer la parole, l’ont toujours respectée—ne pourraient-elles répandre ces grâces?
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Ne nous bornons pas à effleurer les surfaces. C’est dans les choses qui ne peuvent mourir qu’il faut avoir confiance, même si la nuit semble s’obscurcir et si les glas sonnent autour de nous.
Dans le drame d’Ibsen: Empereur et Galiléen, une épouvante traverse tout à coup l’âme de l’Apostat. «Où est-il maintenant?» se demande-t-il avec une indicible terreur. «La mort sur le Golgotha, près de Jérusalem, n’aurait-elle été qu’un épisode, une chose faite en passant, dans une heure de loisir? Qui nous assure qu’Il ne continue pas son œuvre, et souffre, et meurt, et est vainqueur de nouveau, et toujours, de monde en monde?...»
C’est là une terrible vision de continuité qui hante les nuits, et tenaille obscurément l’âme de celui qui a été vaincu dans sa tentative de rétablir le culte des dieux qu’il croyait lié à la grandeur de Rome; mais ce cauchemar se transforme en une vision consolante pour ceux dans le cœur desquels l’image de l’enfant de Bethléem, bien qu’oubliée et souvent reniée et trahie, a régné, ne fût-ce qu’un instant!
Rome, 1920; Abbaye de Villeloin et Paris, 1921.
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Dora Melegari
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