Sous les eaux tumultueuses
PREMIÈRE PARTIE Pendant que la nuit dure encore.
PREMIÈRE PARTIE
Pendant que la nuit dure encore.
CHAPITRE PREMIER
ESPÉRANCES PRÉMATURÉES
Hence the most vital movement mortal feel,
Is hope; the balm and life blood of the soul.
(R -W T .)
Je dédie ce livre à ceux qui ont besoin d’espérance, et ne peuvent se contenter du simple pain quotidien, qu’ils l’aient gagné par leur travail, ou leur péché, ou que, parasites, ils le doivent au travail ou au péché d’autrui.
C’est dans ces âmes assoiffées que l’espérance doit refleurir. Quant aux autres, à celles qui se satisfont d’apparences et de fumée, elles appartiennent à la catégorie des âmes qui, selon certains pères de l’Église, seraient autorisées à refuser l’immortalité.
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Rien n’est plus démoralisant que de cesser d’espérer et une partie du
désarroi actuel provient des grandes espérances conçues durant la guerre[A] et qui ont été déçues ensuite. Ces espérances sont destinées cependant, j’en ai la conviction, à se réaliser plus tard, mais bien plus tard, à travers d’autres expériences, d’autres surprises, d’autres souffrances... L’erreur des esprits de bonne foi a été de croire que, dès le lendemain du formidable conflit, tout se remettrait en équilibre et que les grands principes, qui avaient armé les bras et enthousiasmé les cœurs, s’imposeraient à tous, vainqueurs et vaincus.
On s’était imaginé que la sagesse de Salomon pénétrerait les cerveaux, et que la cité des mensonges s’écroulerait, ensevelissant dans sa chute les convoitises que l’orgueil des combats avait exacerbées.
Peut-être bien y avait-il un manque de réflexion et un peu d’ingénuité dans les espérances qui avaient ainsi gonflé les cœurs. On se figurait que le palais de la vérité allait s’élever dans la cité de la justice. Le réveil fut amer, et alors, criant à l’utopie, chacun renia ses dieux. Pourtant, logiquement, ces espérances avaient été fondées. Jamais on n’avait assisté à une pareille trépidation d’âmes, à un semblable élan moral chez les peuples.
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Comment advint-il que dans le cœur des hommes, au lieu de cette floraison magnifique, les plus basses passions se soient dressées, et que le mal se soit incarné? Je ne veux pas faire de politique ou de sociologie dans ces pages qui n’envisagent que la reconstitution de la mentalité générale; mais il est certain que l’Esprit n’a pas soufflé sur les arbitres des destinées du monde—comme en certains conclaves qu’enregistre l’histoire—et que, par son silence, il a permis à l’ignorance humaine de jeter entre les peuples des germes de discorde qui ont aiguisé les armes des haines futures.
L’obscurcissement de la pensée a été la première inoculation fatale, et, à sa suite, la défiance a empoisonné le cœur des frères d’armes, et provoqué ces malentendus qui, aigrissant les amour-propres nationaux, ont empêché jusqu’ici les bienfaisantes conséquences de la paix de se faire sentir.
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L’une des plaies de l’époque d’avant-guerre était le mensonge et le culte du faux sous toutes ses formes: fausses valeurs, fausses consciences, fausses pitiés... On se figurait que le triomphe du bon droit les ferait s’écrouler instantanément, comme les trompettes de Josué firent tomber les murs de Jéricho. Mais rien ne s’est effondré. La victoire a été, comme toutes les autres victoires de ce monde, un alambic où se sont élaborés les grands courages et les merveilleux héroïsmes, mais elle n’a pas transformé l’homme dans son essence. Il s’est, comme toujours, montré, après la paix, l’esclave de ses passions et de ses tendances particulières.
La grande guerre des nations,—c’est un fait prouvé aujourd’hui,—n’a donc pas eu le résultat miraculeux qu’on en attendait. Un vent de violence a promptement dispersé les sentiments de solidarité et de reconnaissance qui avaient paru relier les peuples entre eux durant la période des dangers communs. Ces sentiments ont été remplacés d’un côté par le prestige de la force et de l’arrogance; de l’autre, par des nécessités économiques. Trop cyniquement étalées, elles furent cause de déboires amers, de désillusions cruelles qui desséchèrent et réduisirent en cendres les germes de la féconde récolte sur laquelle on comptait.
Tout cela est si connu, qu’il n’est point utile de s’attarder sur le fait en lui-même, ni d’en rechercher les causes secrètes, ou d’en indiquer les résultats desséchants. Les conséquences en sont d’une trop pénétrante mélancolie pour ceux qui avaient espéré. Or, comme la constatation perpétuelle du mal est éminemment décourageante, on doit essayer au plus vite de dépasser cette période.
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Il faudrait de l’aveuglement ou de la niaiserie pour nier la crise que l’humanité traverse, et ne pas la combattre équivaudrait à un maladroit aveu d’impuissance; mais la plus grande faute serait encore d’en avoir peur et de la croire durable.
L’unique moyen efficace pour en arrêter le développement est de lever les yeux et de regarder au-dessus et au delà. Tout ce qui est précieux reste caché aujourd’hui au tréfond des cœurs, et l’apparence des choses est déconcertante. La vanité pousse partout des racines formidables: chaque soldat prétend être Maréchal et, s’il y a encore des maîtres, il n’y a plus de disciples, ni de serviteurs! Or, comme autour des grands palmiers solitaires il n’y a que des plaines sablonneuses, c’est vers un immense désert que la société semble marcher... Puisque toutes les forces vives des nations sont dressées, l’arme au poing, les unes contre les autres, elles ne peuvent se coaliser efficacement contre l’épouvantable danger qui les menace. Il en est ainsi dans toute l’Europe, il en est ainsi dans chaque pays séparément.
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