Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 21 sur 26

Pages du PDF

Sous les eaux tumultueuses

Chapitre IV: Les Cerveaux qui Veillent

Hélas! que de fois n’y découvre-t-on que l’amour des choses, cette irrémédiable tare, cette constante ennemie de toute vraie liberté morale! Les femmes y sont plus attachées encore que les hommes. C’est pourquoi elles arrivent rarement au mysticisme et au grand vol des idées. «Laissez-les donc tranquilles, diront ceux qui préfèrent ne pas réfléchir, elles font ce qu’elles peuvent et il ne faut pas demander au pommier de porter des pêches!» J’use volontiers de cette métaphore, car il est injuste, je le reconnais, de ne pas tenir compte des possibilités pour établir ses jugements; mais admettre, pour soi et pour les autres, une semblable limitation, c’est renoncer à la grandeur de l’effort, c’est désobéir d’avance à ces inspirations subites de l’esprit qui, mieux qu’un coup de cloche retentissant, vous font sortir des rangs et gravir les cimes...

Et cela est vrai pour les hommes comme pour les femmes. Si dans l’ordre intellectuel celles-ci n’ont pas le cerveau organisé pour la spéculation pure, on ne leur demandera pas de trouver la solution de problèmes mathématiques; mais dans l’ordre moral, leur organisation mentale ne les relègue pas fatalement, comme de pauvres Cendrillons, à la porte des palais et des temples. Lorsqu’elles ne peuvent en franchir le seuil, c’est la plupart du temps qu’elles ne le veulent pas! La répugnance à l’effort, l’horreur du recueillement, et le prestige des choses extérieures, tout puissant sur leur âme, ferment leurs yeux plus encore que ceux des hommes, aux visions intérieures.

Il me semble du reste absurde d’établir, en parlant des problèmes de l’âme, des différences essentielles entre les deux sexes, puisqu’ils sont, dès leur naissance, des condamnés à mort auxquels l’immortalité est promise. L’important, à l’heure actuelle, est de savoir discerner dans les yeux des hommes et des femmes, le reflet de leurs visions intimes, puisque ces visions peuvent seules élaborer en eux les âmes de soldats, de défenseurs et d’apôtres qui seront nécessaires pour rétablir l’équilibre du monde et apaiser la conflagration terrible qui en ce moment déchire son cerveau et ses entrailles.

 

CHAPITRE IV

LES CERVEAUX QUI VEILLENT

 

L’âme n’est pas un vase à remplir, mais un phare à allumer.

P .

 

Il ne suffit pas de posséder le don de la vision intérieure, il faut que cette vision se réfléchisse dans le cerveau qui la reçoit, la creuse, la travaille et s’en sert ensuite comme d’un levier pour provoquer l’ascension des âmes.

Il en fut sans doute ainsi pour les prophètes. Ils ont eu d’abord la vision des choses, que leur génie spécial, après l’avoir considérée et méditée, a ensuite présentée au monde. Ces personnalités puissantes vivaient dans l’attente, les yeux bien ouverts, tandis que leur esprit veillait.

S’il nous arrive parfois, même aujourd’hui, de rencontrer des yeux qui semblent refléter une vision intérieure, le contact avec les cerveaux qui veillent est bien plus rare. Pour arriver à cet état de veille, l’intelligence ne suffit pas, car l’intelligence se laisse facilement distraire et recherche volontiers les frivolités qui l’amusent et la reposent. Il faut qu’elle se réfugie au contraire dans l’intimité du subconscient dont parle Leibnitz, qui vit en nous sa vie cachée et profonde. Il est la source de toute inspiration, qu’elle vienne du génie ou du cœur! Même si elle procède directement des forces divines, c’est à travers notre subconscient qu’elle se révèle à nous.

Savoir et pouvoir veiller, signifie donc pour l’homme: être en contact intime et constant avec cette part secrète de lui-même qui échappe, semble-t-il, à l’action des nerfs et du sang, et rend parfois l’âme capable de ces intuitions mystérieuses qui se changeaient en lueurs irradiantes dans les cerveaux des prophètes, des précurseurs, et dans ceux des poètes qui furent, eux aussi, des voyants.

 

*

* *

 

Mais ces grands initiés n’apparaissent que de loin en loin dans l’histoire du monde et restent des isolés. Or, pour redresser, émonder et cultiver tous les ceps de vigne, il faut aujourd’hui beaucoup d’ouvriers, il faut surtout que ces ouvriers soient aptes à recueillir les enseignements qu’une voix inspirée prononcera ou qu’un souffle mystérieux répandra subtilement dans les esprits, pour les transformer en gardiens vigilants de la conscience humaine. Il n’est pas besoin, pour accomplir cette tâche, d’être un génie ou un prédestiné, il suffit d’être un homme de bonne volonté, aimant d’amour la vérité, et assez clairvoyant pour savoir discerner les faux dieux et renverser, sans vaine pitié, leurs autels.

Mais, demandera-t-on, de tels hommes existent-ils à l’heure présente? Certes, ils sont rares, bien rares, et ils demeurent muets et timides, car la profondeur et la délicatesse de leur pensée les rendent suspects. On ne peut cependant nier leur existence. Ils surgissent ici ou là et leur présence éclaire d’une bordure lumineuse les épais nuages noirs qui ferment l’horizon.

D’où viennent ces hommes, dont la conscience en travail commence à se faire entendre? Leurs origines sont multiples, mais la plupart d’entre eux appartiennent pourtant à deux catégories: d’abord à celle des clairvoyants, à l’intelligence desquels n’échappe aucun des épouvantables et dangereux symptômes de la crise que l’humanité traverse. Après avoir sondé jusqu’en ses profondeurs la décomposition de l’âme humaine, ils ont trouvé dans l’excès même de leur désolante vision d’avenir une raison d’espérer. Si la destruction du monde physique, disent-ils, a été annoncée, la destruction de l’âme n’a pas été prédite. Or, c’est vers cette destruction que nous semblons marcher. Ce serait un reniement de promesses et telle ne peut être la volonté divine. Donc, invisiblement encore, le remède se prépare, le salut approche, et il faut que les pensées et les yeux de ceux qui espèrent se tendent pour le voir venir.

Les cerveaux qui veillent se recrutent encore dans une seconde catégorie d’hommes: ceux dans le cœur desquels l’amour de l’humanité est en train de renaître et qui, émus d’une immense pitié, tendent l’oreille au moindre son de cloche et cherchent éperdument autour d’eux le moindre reflet d’une lueur d’aube.

J’ai dit: ceux au cœur desquels l’amour de l’humanité renaît, car cet amour a subi, lui aussi, une terrible crise depuis la conclusion de la paix. Quand le sang a cessé de couler sur les champs de bataille et que les jeunes corps des soldats n’ont plus été exposés aux balles et aux bombes ennemies, aux gaz asphyxiants, aux raids des avions, aux attaques des sous-marins, la grande compassion, qui remplissait les cœurs et les faisait vibrer d’une vie douloureuse et palpitante, s’est éteinte tout à coup comme une bougie sur laquelle on vient de souffler brutalement.

*

* *

 

C’est que le règne des paroles pernicieuses et inutiles, avait succédé à celui des actes héroïques et que les compromis s’étaient substitués aux nobles endurances. La pitié ardente qui attendrissait les regards trop scrutateurs et empêchait les observations aiguës, avait, en disparaissant, rendu la liberté aux yeux et aux cerveaux.

Les hommes recommencèrent alors à se juger entre eux, et beaucoup pensèrent que leurs concitoyens étaient au fond de pauvres hères, que leurs voisins, ou plutôt leurs compagnons de misère, ne présentaient pas des personnalités beaucoup plus intéressantes. Ce fut ainsi, que l’amour pour l’humana gens commença de pâlir dans les cœurs. Cet état d’endurcissement n’a pas été suffisamment observé; d’aucuns même l’ont laissé passer inaperçu et ne s’aperçoivent pas qu’il dure encore.

Individuellement cependant, quelques hommes ont surmonté la crise: De l’excès même de leur dégoût, quelque chose a remué dans leur cœur: avoir tant plaint l’homme, parce que sa chair était meurtrie et que son sang coulait, et rester insensible aux douleurs que lui prépare l’avenir obscur, glacial, terne et décoloré, qui semble logiquement l’attendre, quelle anomalie, quelle cruauté!

C’est au plus fort de cette anormale indifférence que soudain, en quelques-uns, l’amour pour les hommes a refleuri. Ces êtres, ces générations qu’attendent de si déconcertantes perspectives, ce sont leurs frères, leurs fils, et une idée a commencé à germer dans les cerveaux de ceux qui ont l’habitude de veiller: «Nous ne pouvons pas laisser périr l’humanité. Le secours doit venir...»

Hélas! on n’est plus au temps des croisades, alors qu’on pouvait enflammer les cœurs en prononçant le nom magique de Jérusalem! La ville sainte a été délivrée, et son nom n’exerce plus sur les âmes l’ancien effet prestigieux. Une anxieuse question se pose: «Si jamais le tombeau qu’elle renferme retombait aux mains de ses anciens détenteurs, les souverains de la terre accourraient-ils de tous les points du globe dans la vallée de Cédron pour délivrer le Saint-Sépulcre?»

Il a fallu, après la dernière croisade, environ sept siècles et une nouvelle invasion de Barbares pour que l’Europe chrétienne, en repoussant les hordes qui menaçaient sa civilisation, se soit enfin décidée à chasser les Infidèles qui montaient la garde au tombeau de l’enfant qui naquit à Bethléem et mourut sur le Golgotha!

 

*

* *

 

Les cerveaux qui s’éveillent, les consciences qui crient, les physionomies qui révèlent des forces nouvelles et les yeux qui reflètent des visions intérieures forment une petite avant-garde, dont la mission est d’enflammer d’un renouveau de confiance les cœurs oppressés et déprimés.

L’origine de ce mouvement est double, comme nous l’avons indiqué déjà. Les uns y sont amenés par une foi tenace dans la paternité du Parfait qui ne peut abandonner ses créatures; les autres, par un réveil de fraternité devant les abominables perspectives d’avenir que prépare la vague de folie qui a passé sur le monde.

Mais ces champions doivent croître en nombre et en force pour triompher du chaos universel et dominer l’étourdissante cacophonie qui a remplacé la puissante voix du canon. Le chant même des oiseaux ne résonne plus joyeux et triomphant comme jadis: d’aucuns vont jusqu’à prétendre que le rossignol, effrayé, désertant les bois et les jardins, ne fait plus entendre, sauf dans les vers des poètes, ses trilles délicieux.

Se taire, espérer, attendre, veiller, écouter les voix profondes de la nature, regarder les étoiles derrière lesquelles se cachent les vérités éternelles, voilà ce que les hommes de bonne volonté peuvent faire pour provoquer et pour hâter la rentrée au port.

Shakespeare a dit: It is the mind that makes the body rich. Si cette parole s’applique victorieusement à la matière, combien plus doit-elle être exacte en ce qui concerne les choses de l’esprit, car, comme l’a dit Plutarque, «l’âme n’est pas un vase à remplir, mais un feu à allumer». Or, le monde, en ce moment, a besoin de grands feux brûlant sur les montagnes, qui soient comme un appel lancé au loin. Les cerveaux qui veillent doivent être les premiers à signaler ces feux. En bas, leurs regards doivent fouiller partout car, selon la belle expression de Rostand: «Il y a de la boue qui veut redevenir de la terre.»