Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 16 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

Chapitre IV: Celles qui Portent Encore le Flambeau

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En cette heure si déconcertante de l’histoire du monde où toutes les pensées mesquines et basses s’étalent avec impudeur, les femmes semblent mettre leur orgueil à dépasser les hommes. Elles se figurent grandir en n’espérant rien, en ne croyant à rien, en niant la possibilité de tout effort vers une vie plus intense, plus belle, plus spirituelle...

A les entendre ainsi raisonner, à les voir jeter des cendres partout où un jet de flamme surgit encore, ceux qui avaient cru qu’une fois libérées par le travail et la connaissance, les femmes aideraient au salut du monde autrement que par des soins donnés aux blessés, aux malades, aux enfants, sentent leur gorge se serrer douloureusement.

Quand un appel est fait à leur pitié et à leurs entrailles en faveur des faibles, des souffrants, des petits, un élan généreux les emporte encore, et elles accourent sans hésiter; mais en même temps elles étouffent par des regards, des gestes et des paroles cruelles, toutes les initiatives de l’esprit.

Juvénal a dit quelque part: «A quoi bon vivre si les raisons de vivre manquent?» Sauver les corps et éteindre les flammes de l’âme évoque l’«à quoi bon» du poète latin.

 

CHAPITRE IV

 

CELLES QUI PORTENT ENCORE LE FLAMBEAU

 

Tout ce qui a été créé se meut,

L’étoile comme l’âme!

(A E .)

 

C’est toujours un flambeau allumé en main que je m’étais représenté la femme dans son devenir; c’est ainsi qu’en imagination je la voyais remplir la mission à laquelle je la croyais appelée. Mais jamais aucune vision intérieure ne me l’avait montrée, le verbe haut, jouant des coudes, le visage péremptoire et l’air important, renonçant, par son attitude même, à ses meilleures armes de combat.

Certes, elle est apparemment l’une des triomphatrices de la guerre; elle a aujourd’hui ses entrées partout et ses droits sont admis sur plusieurs points. Pourquoi donc s’attendrir sur elle et la plaindre? Il me semble pourtant naturel de faire l’un et l’autre, car, bien que ses regards soient devenus étrangement glacés, on devine que les sources de la souffrance ne sont pas taries dans son cœur, et que, le long de la route sur laquelle ses pieds se sont si légèrement engagés, elle va rencontrer des difficultés nouvelles qu’elle n’est pas préparée à affronter, et qui, en certains cas, risquent de rendre son enfance aride, sa jeunesse solitaire et sa vieillesse désolée.

Malgré ses allures de victorieuse, elle se rend compte, j’en suis sûre, qu’elle marche sur le bord d’un précipice, où le pied pourrait lui manquer tout à coup, sans qu’elle puisse s’accrocher à rien. Elle se trouve entre la paroi lisse de la haute montagne dont elle a voulu descendre, et les étangs fangeux des plaines humides où elle risque de s’embourber, tandis qu’à ses côtés, des forêts profondes, aux détours ignorés, s’étendent à perte de vue.

 

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Les nobles pionnières de l’égalité des droits des femmes ont eu le tort d’habituer leur sexe à considérer l’homme comme un adversaire à combattre ou à exploiter. Il l’a été, en effet, dans quelques cas et sur quelques points; mais au demeurant, on est forcé de reconnaître que, de tout temps, il s’est montré en somme, pour sa compagne de route, un protecteur efficace, même quand il abusait de la faiblesse et de la complaisance de celle-ci! Ce sentiment de protection accordée et reçue nouait entre les deux sexes une sorte de chaîne spéciale, qui mettait de la douceur dans leurs relations mutuelles.

Si, par suite de l’affirmation un peu tapageuse des droits féminins et de l’agacement que les hommes en ressentent, cette chaîne devait se rompre, je crois que la situation de la femme dans le monde se modifierait assez désagréablement pour elle, et qu’entre les deux parties qui jadis formaient un seul tout, l’heure du combat ne tarderait pas à sonner. L’homme, considérant désormais la femme comme une égale, continuerait-il d’épargner à sa compagne, devenue sa concurrente, ces accès de violence, dont il a coutume d’user pour résoudre les problèmes trop difficiles? Même dans l’ordre moral, la partie engagée serait inégale, et il est probable que, malgré son adresse, son astuce et les façons impérieuses dont elle a pris l’habitude, la femme serait vaincue et que l’avantage resterait au plus fort, à celui qui est traditionnellement le mieux armé. Et si le contraire arrivait, vers quelles aventures le monde ne marcherait-il pas?

 

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Les femmes disent volontiers, inspirées par la fausse direction mentale qu’on leur a fait prendre: «Les hommes ne nous aiment que pour nos défauts!» Il y a du vrai dans cette boutade. Il n’en est pas moins positif que tout homme digne de ce nom, et quelles que soient les péripéties plus ou moins singulières de la vie qu’il mène, porte dans le tréfond de son cœur une image de femme: mère, épouse, amie, sœur, à laquelle il ne veut pas qu’on touche et qui ne ressemble en rien à la personnalité turbulente, importante et encombrante que la guerre nous a laissée en héritage.

Il est impossible de prévoir dès aujourd’hui ce que l’avenir peut réserver de particulièrement heureux à la femme; mais en tout cas, ne vous semble-t-il pas, lecteurs et lectrices, qu’elle ferait bien de réfléchir avant d’effacer imprudemment, de sa propre main, l’image un peu chimérique, peut-être, que l’homme se faisait d’elle dans l’intimité de son cœur? Cette illusion où l’imagination masculine se complaisait avait pour effet d’embellir et de poétiser les rapports des deux sexes.

Des femmes souriront en me lisant. Sur certains points, beaucoup d’entre elles sont très sûres d’elles-mêmes et semblent dire sans modestie, ni excessive pudeur: «Notre règne durera autant que la vie humaine!» Cela est évident, mais que de choses dans la nature, une fois dépouillées des rayons qui les éclairaient et qui rendaient brillantes leurs couleurs, perdent leur beauté, leur attrait! Une subite obscurité les voile, la vulgarité les imprègne. Ainsi en serait-il des rapports entre les deux sexes: la banalité en altérera la saveur et l’on entrera uniquement dans un ordre d’idées primitives qui matérialisent tout ce qu’elles effleurent. Les femmes intelligentes devraient du moins comprendre qu’elles ont tout intérêt à préserver les illusions que leur attitude un peu réservée provoquait chez leurs compagnons de misère. L’âme ayant toujours été attirée par le mystère, les femmes agiraient peut-être sagement en remettant une partie de leurs voiles. Surtout, elles devraient renoncer aux sourires ironiques, aux propos sardoniques, aux insinuations sarcastiques. Éteindre le feu que les âmes créatrices, douées d’inspirations soudaines, s’efforcent d’allumer un peu partout sur les cimes du vaste monde, est une œuvre d’une parfaite inélégance morale.

 

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Mais, dira-t-on, si la nature d’Ève n’est pas spéculative, il serait injuste de l’en rendre responsable. C’est vrai, mais il ne s’agit pas ici de dissertations transcendantales, mais plutôt d’un grave problème qu’il faut envisager parce qu’il a une importance considérable à l’heure actuelle, tant au point de vue de la famille et de l’éducation qu’à celui de la vie sentimentale et sociale. Les femmes se trouvent en effet à un curieux tournant de route où leur destinée se joue. Il est donc charitable de leur crier: «Casse cou!», avant qu’elles ne signent de façon définitive l’acte du grand renoncement. Ce que sera leur rôle politique et social, l’expérience nous le dira. Mais au-dessus de ce rôle, encore problématique, elles ont une mission éternelle pour l’accomplissement de laquelle il serait désirable de voir leur prestige augmenter au lieu de décroître.

 

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Les Èves modernes ont pris la puérile habitude de parler du lendemain, comme si ce lendemain devait être un jour de fête. Si, au lieu de regarder toujours en avant, elles tournaient parfois la tête en arrière, elles se rendraient compte, en étudiant les vicissitudes de l’histoire, que la violence n’a, au fond, jamais réussi à personne, puisque la vie est faite de concessions, de complications, de complexités...

Jadis l’épouse, on le sait, était entièrement et sans préoccupations superflues, sacrifiée à la famille et à la race, son unique destinée étant de procréer des fils légitimes. En ce temps-là, on ne lui reconnaissait absolument aucune personnalité, et si on ne lui manquait pas de respect, c’est qu’elle symbolisait la sainteté de la famille et l’intégrité de la race. Pour cette raison, une surveillance étroite était exercée autour d’elle par des magistrats spéciaux chargés de scruter ses toilettes et ses attitudes. Quand son mari était absent, elle ne pouvait, bien entendu, recevoir aucun homme, et Aristophane raconte que le seul fait de se montrer à la fenêtre de sa maison constituait de sa part une infidélité aux dieux du foyer, et représentait, pour son mari, une cause de répudiation.

La loi, ou plutôt le code de Manou, était péremptoire et semblait offrir la synthèse du mépris dans lequel la mentalité de la femme a été tenue pendant une longue période historique. Pendant son enfance, elle dépendait de son père, plus tard de son mari, et, devenue veuve, de ses fils; et si elle n’avait pas de fils, elle devait alors obéir aux parents mâles du défunt, parce qu’ une femme ne doit jamais se gouverner elle même!...

Il est naturel qu’après cette évocation du passé, les pauvres esclaves de jadis soient fières du terrain qu’elles ont conquis! Mais à qui doivent-elles leur libération? Au christianisme, uniquement au christianisme, dont aujourd’hui beaucoup d’entre elles répudient les doctrines idéalistes qu’elles accusent d’entraver leur développement complet et d’assombrir leurs plaisirs!

Quelle folie d’ingratitude brouille donc le cerveau de ces femmes pour qu’elles puissent ainsi renier et amoindrir les grandes figures féminines qui furent la gloire de leur sexe, et dont quelques-unes se rattachent uniquement au christianisme par la solennité de leur repentir!

 

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Presque immédiatement après la résurrection du Fils du charpentier, on voit les femmes aller à Dieu. Ce sont les descendantes des Gracques et des Scipions qui suivent saint Jérôme dans le désert, abandonnant leurs privilèges. Ils étaient immenses cependant.

 

Et qu’on l’honore ici en dame Romaine

C’est-à-dire un peu plus qu’on n’honore la Reine

 

disait Jules César, à son débarquement en Égypte, parlant de Cornélie, veuve de Pompée.

Puis ce furent les grandes abbesses du moyen âge qui dirigeaient leur communauté comme un empire, et même, au besoin, levaient des hommes d’armes. Et les Saintes, qui se répandirent sur le monde comme une pléiade lumineuse! A côté de Catherine de Sienne, la plus grande, la plus rayonnante et la plus géniale personnalité féminine que la terre ait produite, combien d’autres femmes charmantes ont illuminé le monde par leur auréole de sainteté!

Si celles-ci gravirent avec le christianisme les plus hauts degrés de l’échelle de Jacob, d’autres se firent païennes de mœurs, croyant ainsi se grandir, et suivant en cela une tendance que l’on retrouve à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Nous ne suivrons pas la femme dans les différents avatars de son évolution, mais une constatation morale incontestable ressort de tant de manifestations diverses: l’arrogance, le manque de douceur, l’absence de tendresse n’ont jamais rehaussé le prestige de la femme, elles en ont au contraire toujours obscurci l’éclat.

 

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Dans l’organisation actuelle de la société, il n’est plus possible, malgré les maladresses et certaines inaptitudes de la nature féminine, de traiter la femme en quantité négligeable; nous avons tous trop besoin d’elle dans la famille et à l’école. En lui indiquant les portes du temple de l’idéal, il faut en même temps la ramener au culte du bon sens, c’est-à-dire à l’habitude mentale de la logique. Or, celle-ci lui a été presque toujours si aridement enseignée qu’il y a peu de temps encore les femmes d’esprit haussaient les épaules quand on leur en parlait. En quoi elles avaient tort, car la logique est la source de cet équilibre souriant, de cette indulgence sereine qui font l’agrément de la vie, la sûreté des rapports et les foyers chauds et consolants...

 

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On se tromperait en voulant classer le bon sens parmi les qualités secondaires. Un homme médiocre peut en posséder une parcelle; une sotte, jamais! Pour saisir quelles en sont l’importance et la portée, il faut de la part de la femme un effort d’intelligence. Toute son éducation est à refaire en ce sens, et la préparation à son futur rôle social d’éducatrice et de mère demandera un travail laborieux et lent; mais celui-ci lui semblera facile si elle comprend qu’au-dessus de ses devoirs de mère, d’éducatrice et de citoyenne, elle a reçu une mission d’un ordre général et supérieur: c’est celle de porter dans ses mains la lampe qui, semblable à l’étoile du matin, indique et éclaire les chemins qui conduisent aux sommets, derrière lesquels le soleil se couche et se lève jour après jour!