Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 15 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

Chapitre III: Éteigneuses de Phares

Si la Société des Nations réussit dans cette tâche, ce sera pour elle une grande gloire, et tous ceux qui ont combattu sa constitution devront, sur ce point du moins, s’incliner devant l’œuvre de suprême autorité morale qu’elle aura accomplie.

 

CHAPITRE III

 

ÉTEIGNEUSES DE PHARES

 

A quoi bon vivre si les raisons

de vivre manquent?

(J .)

 

Parmi les problèmes de l’heure, en ce moment de désarroi général, où l’aube de la société nouvelle n’a pas encore commencé à rougir le ciel, celui de l’influence de la femme présente une extrême gravité, non seulement en lui-même, mais parce qu’il se rattache étroitement à ceux de la famille et de l’éducation.

A toutes époques on a dit beaucoup de mal des femmes. Ceux qui les connaissaient trop, et ceux qui les connaissaient trop peu ont été également sévères dans leurs jugements sur elles. Les Anciens, certes, ne se sont pas montrés indulgents pour le sexe féminin: «Qu’y a-t-il de plus léger que la plume?» demandent-ils dans leurs satires; «La poussière!»—«Et de plus léger que la poussière?»—«Le vent!»—«Et de plus léger que le vent?»—«La femme!»—«Et de plus léger que la femme?»—«Rien!».

Nous nous rappelons tous en quels termes les théologiens et les docteurs du moyen âge ont, à leur exemple, stigmatisé ce sexe contre lequel ils mettaient violemment l’humanité en garde. Au cours des siècles, l’idée chrétienne finit par dominer les préjugés théologiques, et la situation morale des filles d’Ève s’améliora. Les femmes de la Renaissance montèrent de plusieurs degrés dans l’estime intellectuelle des hommes et gagnèrent même celle des savants et des philosophes.

Au XVIIᵉ siècle, en France surtout, la femme commença à exercer une influence directe sur les événements et les individus. Le XVIIIᵉ marque l’apogée de son règne mondain et intellectuel. Pour s’en convaincre, il suffit de contempler les portraits de l’époque, ces visages spirituels, fins, aiguisés, ces regards avertis qui semblent prendre un peu ironiquement la mesure des hommes, indiquent chez les femmes l’habitude de la domination par l’esprit, la frivolité, la coquetterie, et, parfois, la perversité.

Au XIXᵉ siècle, un autre type de femme devait surgir, inégal dans son ensemble, car il n’y a aucun rapport entre la femme romantique de 1830, fière de cœur, noble d’attitude, exaltée, sensible, et la femme sociale des dernières années du siècle. Ce fut l’époque, peut-être, où elle a été le plus respectée par l’opinion publique moyenne et où elle s’est le mieux rapprochée, en certains cas et sous certains aspects, du type de la bourgeoise sage, de la mère sérieuse, de la citoyenne bienfaisante et éclairée, qui mérite parfois d’être comparée à la femme forte des Écritures, si respectée de tous qu’elle attire l’honneur sur son mari.

 

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Quant à la femme du XXᵉ siècle, elle est tellement multiple dans ses manifestations, qu’il est extrêmement difficile de la définir. Pour essayer de donner un trait à peu près général de son caractère, il faut procéder par une négation: «La femme n’a jamais été mystique comme trait essentiel, elle l’est moins que jamais actuellement.» Un poète français, Alfred de Vigny, peut-être le plus noble et le plus fier de tous, l’a stigmatisée dans un vers cruel:

 

Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,

La femme, enfant malade...

 

Ce premier vers suffit à jeter un doute terrible sur les sources de la vie morale dont la femme dispose, justement parce que le sens du mysticisme lui manque totalement.

 

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Dans un article sensationnel: Oxford, Woman and God, une Revue américaine prétendait récemment que l’admission des femmes dans la vieille université en avait chassé Dieu!—Si les anciens bâtiments ont conservé extérieurement, dit-elle, leur aspect traditionnel de recueillement et de gravité, le souffle qui les animait n’est plus le même, et ni Newmann ni Pusey ne reconnaîtraient les vieilles cours et les longues galeries silencieuses où ils avaient promené leurs doutes, leurs mélancolies et les ardeurs inquiètes de leur foi.

Les pierres sont restées les mêmes, mais l’esprit qui les imprégnait s’est transformé. C’est qu’Oxford était autrefois une cité de jeunes hommes où dominait la spéculation pure, tandis qu’elle est aujourd’hui envahie par l’esprit positiviste que la femme apporte partout où elle passe, et qui, à tous égards, assure l’équilibre, le bien-être et l’enjouement de la vie quotidienne. Il est donc naturel que la présence des femmes ait modifié les habitudes morales et mentales d’Oxford.

Jadis, non seulement tous les élèves, mais presque tous les professeurs étaient célibataires; c’est ainsi que le caractère monastique de l’Université s’était conservé à travers les âges. L’invasion des jupons devait fatalement modifier l’esprit même d’Oxford. Non qu’un élément impur ait pénétré dans la forteresse de la Mens umana, à la suite de celles qui en suivent diligemment les cours, mais c’est que, d’instinct, l’esprit des femmes se tourne vers les choses visibles et qu’il est moins recueilli que celui des hommes, dont il n’a pas le tour spéculatif. Il faut louer d’autre part les nouvelles venues d’avoir contribué à imposer la tempérance dans un milieu où les libations étaient traditionnelles. Dans les habitudes journalières des étudiants, des modifications se sont évidemment introduites: le salon a peu à peu conquis le cloître, et la causerie a remplacé la méditation grave.

 

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Ce qui se passe à Oxford ne représente, du reste, qu’un cas spécial, un groupement particulier de personnalités. Ce phénomène serait sans grande importance en soi, s’il n’offrait pas un élément de la réponse qu’attendent ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’âme féminine et dont l’inquiétude peut se formuler en ces mots: «La femme serait-elle instinctivement rebelle à l’action de l’esprit, et son goût évident pour les réalités représenterait-il un insurmontable obstacle à son ascension vers l’absolu?»

A cette inquiète question, la réponse n’est pas aisée. Il est évident que même les femmes supérieures possèdent rarement une intelligence spéculative et que les très remarquables mathématiciennes et astronomes dont le sexe féminin peut s’enorgueillir ont été des êtres d’exception. En général, les filles d’une mère trop curieuse aiment trop les choses en elles-mêmes, pour être méditatives et abstraites! On peut soutenir que les hommes tiennent plus encore que leurs compagnes aux réalités de l’existence et les poursuivent souvent avec une brutalité, une véhémence que celles-ci ignorent. Mais ceci n’est vrai que dans le domaine des actions physiques; dans celui de la vie en général, les hommes tiennent moins que les femmes aux détails des choses: leur esprit ne s’embarrasse guère des cas particuliers. Ainsi en va-t-il du luxe: la femme en chérit toutes les manifestations. S’il lui manque, elle s’arrête à de stériles regrets, bien plus que ses camarades de misère! On peut affirmer qu’elle est possédée par la réalité des faits, mais il faut se rappeler aussi que ses devoirs journaliers l’y obligent.

De temps en temps, le niveau de la pensée féminine s’élève. Quelques femmes savent hausser le ton de leurs entretiens quand des hommes cultivés sont présents; mais que ces hommes s’éloignent, c’est avec un réel soulagement que la plupart retombent du général au particulier et rentrent dans l’ornière des faits et des choses. Dans la stricte intimité, elles abordent parfois entre elles la psychologie amoureuse et sentimentale, mais leur point de vue est toujours positif, et l’empirisme sert de base à leurs raisonnements! Les idées ne leur suffisent pas, elles éprouvent le besoin de les incarner dans des personnes.

 

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Pour creuser en leurs intimes replis les tendances instinctives de l’esprit féminin et les causes complexes d’où celles-ci procèdent, il faudrait s’attarder en de longues analyses. Je me vois forcée, au contraire, pour justifier le titre de mon chapitre: Éteigneuses de Phares, de recourir à une brève synthèse qui de la femme antimystique, incapable de méditation et de recueillement va jusqu’à l’agressive décrocheuse d’étoiles, sceptique, sardonique, qui ricane au mot idéal, et dont la voix ne s’élève jamais, au croisement des routes pour crier: sursum corda!