Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 17 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

QUATRIÈME PARTIE Sur la montagne quelques feux s’allument.

QUATRIÈME PARTIE

 

Sur la montagne quelques feux s’allument.

 

Si l’on regarde autour de soi, on ne voit de flammes nulle part! Le ciel est couleur de grisaille et tous les flambeaux semblent éteints. Une atmosphère lourde, malsaine, tout imprégnée de pourriture, empêche les cierges de brûler. La violence des instincts ne s’est pas atténuée cependant, car on se tue un peu partout et il est rare qu’on entende des protestations indignées s’élever des cœurs, des consciences, des entrailles...

«Il ne faut pas s’en faire», disaient les poilus dans les tranchées, pour garder leur beau courage et chasser les impressions déprimantes. En ce moment, après deux ans de paix, le mot court le monde plus qu’avant; mais on a dénaturé le sens qu’il avait primitivement. «Ne pas s’en faire» veut dire aujourd’hui se vautrer dans le plus plat égoïsme et s’interdire rigoureusement tout élan généreux ou simplement altruiste.

Avant la guerre, un saint François d’Assise, un saint Vincent de Paul ne se rencontraient pas souvent dans la société contemporaine; mais si, dans une heure de petite ou de grande détresse, on élevait la voix ou l’on tendait la main, d’autres voix et d’autres mains répondaient à l’appel. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Chacun s’est fait aveugle et sourd, et a enfermé soigneusement son cœur dans une forteresse inexpugnable.

Une sorte de faux orgueil se mêle à cette attitude: on a presque honte, en 1923, de tout acte qui ne rapporte pas un profit matériel immédiat; et cela est vrai dans les ordres d’idées les plus divers. Ces offres de services, qui abondaient aimablement autrefois, entre gens de même culture et de même éducation, sont devenues rares et ont presque cessé. On se réserve, on se soustrait, on se cache dans sa coquille ou dans sa carapace.

L’obligeance spontanée passera bientôt à l’état de légende, car pour obtenir aujourd’hui le plus léger service, il faut insister avec obstination. On se heurte sous ce rapport à une si formidable candeur d’égoïsme, qu’on en reste saisi et désorienté.

Semblable à ces plantes parasitaires, qui étendant partout leurs racines au-dessus et au-dessous du sol, finissent par envahir des étendues immenses de terrain, le personnalisme d’après guerre a pris de telles proportions dans les âmes, qu’au rebours du mot de Térence, tout ce qui est humain semble leur être devenu étranger!

 

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Je ne parle point ici de cet égoïsme effronté et cynique qui a pris pour devise ces deux mots suprêmement antipathiques: «Donnant, donnant!» et qui, à l’heure actuelle, enlaidit et abaisse toutes les relations des hommes entre eux, pousse ceux-ci à la violence, à la dureté, à une avidité mesquine et abjecte—qu’ils ne se donnent même plus la peine de dissimuler.—Non, je fais allusion à quelque chose de plus grave, parce qu’il pénètre même les cœurs qu’on croyait généreux, les consciences qu’on estimait droites. Dans cette période d’abaissement de la pensée humaine, le désintéressement est presque considéré comme une preuve de faiblesse mentale. On peut observer à ce propos un singulier phénomène chez les natures originairement honnêtes: autrefois, les plus avides d’argent essayaient de couvrir leur rapacité naturelle du manteau du désintéressement; aujourd’hui, on rejette ce manteau comme une loque honteuse, il est même devenu distingué de sembler âpre au gain.

Il y a toujours eu des avares, et, depuis Harpagon, leur race ne s’est pas éteinte, mais ils ne se vantaient pas de leur parcimonie, tandis qu’ils mettent maintenant de l’ostentation à savoir défendre leur moindre petit sou.

Il y aurait, en ce genre, des exemples assez divertissants à citer. Jadis on se targuait volontiers d’un beau geste: on gonflait les services rendus, les sommes données... «J’ai fait ceci, j’ai donné cela, et puis cela encore!» Aujourd’hui, c’est tout le contraire! Les gens déclarent avec une satisfaction visible: «Oh! moi, je n’ai lâché que cela!» Et des chiffres dérisoires sortent des lèvres. S’agit-il de services, et non d’argent: «Me déranger, dit-on, et pourquoi? Chacun a ses propres affaires! Ah! je leur ai parlé de façon à leur enlever toute envie de revenir!»

Si les femmes montrent souvent sans vergogne des jambes très contestables, elles ont la même impudeur pour les laideurs de leur caractère. Ces manifestations d’avidité se produisent, il faut l’avouer, à peu près également chez les deux sexes. Mais elles font un effet plus discordant encore chez celui qui avait eu jusqu’ici la prétention de faire du sentiment un monopole féminin.

 

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Tout cela serait assez drôle, si ce n’était pas infiniment triste! En cette heure suprême de la vie sociale des peuples, alors que tant de souffrances se sont accumulées dans les cœurs, on ne peut voir les êtres humains mesurer si parcimonieusement leur sympathie et leurs services, sans se sentir le cœur serré d’une étreinte si douloureuse qu’elle semble presque en arrêter les battements.

Les vers où Edmond Rostand raconte l’histoire des deux Rois Mages blonds qui avaient perdu l’étoile, et ne la retrouvaient plus, rendent aux âmes l’espérance et la foi. Pour retrouver l’astre disparu, ces savants de Chaldée: