Sous les eaux tumultueuses
Chapitre II: Quel Sera le Pilote?
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Les Anciens avaient coutume de dire que Jupiter aveuglait ceux qu’il voulait perdre. Ne dirait-on pas aujourd’hui qu’une main malfaisante se plaît à poser un bandeau sur les yeux des hommes pour les empêcher de discerner les vérités les plus évidentes et leur cacher les périls les plus menaçants? Mais Zeus est mort, et il est impossible d’attribuer au Père du Fils de l’Homme les actes que pouvait se permettre le maître des dieux, représentant de toutes les passions humaines.
La responsabilité de son misérable état d’âme repose donc entièrement sur les épaules de l’homme d’aujourd’hui et sur celles des mauvais bergers qui l’ont nourri de paradoxes et de sophismes enveloppés de grands mots creux, dont le néant a été percé depuis longtemps, mais qui continuent cependant à égarer certaines âmes.
Or, nul n’est plus difficile à guérir que le malade et le dément qui veulent l’être; l’intelligence et la volonté humaines n’y suffisent pas. Non que les raisonnements ne puissent avoir leur rôle dans le formidable combat engagé par les hommes révoltés contre l’ordre établi et le grand législateur de toutes choses. Il est même des cas où la répression violente est peut-être indispensable pour vaincre certaines formes de la rébellion. Mais puisque la tendance qui nous courbe aujourd’hui vers le limon de la terre, comme les bœufs vers l’abreuvoir, est plutôt un état d’esprit qu’un phénomène physique, c’est plutôt vers l’intervention des forces spirituelles que les espérances des hommes de bonne volonté doivent se tourner. Il faut qu’ils se penchent vers leur subconscient pour écouter sa voix profonde; il faut qu’en toutes choses ils invoquent l’appui de l’Esprit.
CHAPITRE II
QUEL SERA LE PILOTE?
Quand Enée s’aperçut de la
disparition de son pilote, il
prit sa place.
V (Enéide).
Quel sera le pilote? Telle est l’anxieuse interrogation qui se pose devant les âmes et les esprits des hommes.
Pour ramener rapidement les cœurs rebelles à l’obéissance, il faudrait qu’une bouche divine, celle du «grand convive des Noces de Cana», comme l’appelle le poète Louis Bouilhet, répète à l’homme, d’une voix plus résonnante que l’airain, l’ordre suprême du Créateur: «Tu es né pour travailler et servir», et que la réponse de l’homme sorte frémissante de son cœur et de ses entrailles: «Je servirai».
Ce serait là un double miracle; mais si nous pouvons, d’après les promesses divines faites aux violents sur le royaume des cieux, nous attendre au miracle, et si l’immense clameur des âmes angoissées parvient à l’imposer à Dieu, c’est toujours Lui qui choisit son heure, et notre attitude ne peut être que celle de l’attente confiante et patiente.
Une voie cependant est toujours ouverte aux cœurs religieux, même si leur pensée est libre, c’est celle qui s’adresse directement à l’Esprit, à cet Esprit dont Joseph Mazzini, le nouvel Ézéchiel, comme l’appelait le grand poète Carducci, annonçait le règne dans la forme religieuse qu’il prévoyait pour l’avenir; et qui se dévoilera à l’homme à travers ce mystérieux subconscient qui règle les rapports de l’être humain avec les forces suprêmes. L’existence de ce merveilleux intermédiaire entre la conscience humaine et la divinité, n’a été comprise jusqu’ici que par un nombre restreint de cerveaux.
Il est évident que l’action de l’Esprit est souvent lente, et il est rare qu’elle se manifeste d’une façon éclatante; elle marque cependant les âmes d’une ineffaçable empreinte, et le jour viendra, sans doute, où celles qui auront été ainsi désignées, se dresseront une à une, prêtes, dès le point du jour, comme les moissonneurs, à faucher le blé mûr, et, comme des soldats à l’appel du tocsin, à mettre leur fusil sur l’épaule et à descendre dans la plaine ou à gravir la montagne pour défendre l’idéal contre l’humiliante limitation de la pensée humaine au monde matériel et visible.
Que les positivistes ne s’alarment pas de ce programme. Le monde des faits ne peut, lui aussi, qu’y gagner. Lorsque les ouvriers seront prêts et que le drapeau de la nouvelle Croisade sera déployé, tout ce qui appartient à l’ordre des phénomènes naturels et sociaux trouvera sa place, comme les morceaux épars et confus de ces jeux de patience qui, avant la guerre, ont eu leur jour de vogue dans le monde des désœuvrés.
Mais le rétablissement des formes qui réglaient l’existence de l’avant-guerre, et la reprise normale de tous les services sociaux et de la vie économique des nations, ne pourront plus satisfaire entièrement l’homme, dont la perspicacité aiguisée a appris à discerner, sous les cicatrices fermées, la permanence du virus qui continue à ronger les tissus essentiels à la vie. Il avait fait de bien autres rêves!...
«Une immense espérance a traversé la terre», disait Alfred de Musset, en parlant de l’apparition du Christ dans le monde. Ces mots célèbres du poète des Nuits peuvent être rappelés à propos du frémissement qui a soulevé les âmes, lors de la grande levée de boucliers du droit contre la force, et qui les avait remplies d’une invincible certitude, non seulement de victoire, mais de rénovation.
Ces champions de l’espérance, qui ne vivent pas machinalement au jour le jour en se contentant de la cendre des choses, devraient se rappeler que Varron, un païen, a dit: «Les dieux protègent ceux qui les invoquent», et se souvenir aussi de l’abondance des promesses de l’Évangile sur l’efficacité de la prière des violents. Ils invoqueraient alors les forces suprêmes avec cette persistance et cette impétuosité qui irritent les hommes, mais que, paraît-il, la patience de Dieu accepte et supporte: «Un pilote! un pilote! devraient-ils s’écrier. Par pitié, Seigneur, donnez-nous un pilote qui nous conduise!»
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Nous sommes tellement habitués à tout matérialiser et à tout voir sous forme d’images, qu’en entendant parler de pilote, nous regardons instinctivement autour de nous pour essayer d’apercevoir, dans le monde visible, la silhouette de l’être à figure d’homme capable de prendre en mains les destinées humaines et de les conduire au port. Quelques noms nous viennent à l’esprit, mais nos lèvres ne les prononcent pas, et nous nous contentons de pousser un soupir ou de faire un geste découragé.
C’est qu’en effet, même parmi les meilleurs et les plus grands, aucun homme n’est tout à fait à la hauteur de ce rôle. C’est en vain que nous interrogeons l’horizon: Rien ne surgit. Les chemins poudroient, les champs verdoient, le soleil flamboie, mais le cavalier sauveur ne paraît pas encore et la nuit ne se dissipe point!
Pour apercevoir une lueur, il faudrait monter plus haut, regarder au delà, élargir nos moyens d’action. Autrefois, l’histoire nous l’apprend, le travail d’une seule conscience suffisait parfois. Faut-il, peut-être, aujourd’hui que les plus délicates fonctions de l’âme s’accomplissent collectivement? Allumer des phares dans le cœur des hommes de bonne volonté pour faire de ceux-ci des conducteurs d’hommes et de barques, cela est du ressort de l’Esprit, suprême Pilote de l’humanité!
Supplions-le de n’abandonner plus jamais, sur la mer démontée, nos embarcations fragiles, qui ne portent pas seulement cette fois la fortune d’Enée et des héros troyens, mais les destinées du monde entier.
Les Anciens dressaient jadis, à la proue de leurs navires, une figure de femme, destinée à les protéger contre les vents contraires ou les flots en délire, et à leur assurer le triomphe des armes. La fulgurante image de la Victoire de Samothrace se dresse devant nos yeux. Le même usage s’est continué dans le monde chrétien; les petits voiliers et les barques de pêcheur ont longtemps arboré à leur proue une figure en bois représentant soit un ange aux ailes déployées, soit une sainte protectrice, et l’on trouve encore, dans les anciens châteaux et abbayes de France, quelques-unes de ces naïves et touchantes statuettes.
Les symboles ne sont plus guère à la mode aujourd’hui, mais on peut penser cependant que si les hommes attachaient mentalement à leur barque personnelle un symbole moral, l’œuvre du pilote en serait facilitée. On vient fêter partout en Europe, le centenaire de Dante Alighieri. Quel choix de symboles merveilleux renferme la Divine Comédie! L’image de la dame de blancheur décrite au chapitre XII du Purgatoire, «dont le visage luit comme l’étoile du matin», serait une efficace protectrice pour les embarcations qui, ayant miraculeusement échappé à la tempête, rentrent au port avant d’affronter d’autres périlleux voyages.