Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 19 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

Chapitre II: Les Physionomies Révélatrices

«On est bien forcé de subir ce qu’on ne peut empêcher, répondra-t-on; et, ne vous y trompez pas, c’est la peur et non l’équité qui provoque ces indulgences!» Voilà encore un jugement précipité, faux et injuste. Car, en beaucoup de cas, c’est sincèrement que les classes supérieures sont arrivées à reconnaître le droit du peuple à une certaine somme de plaisir. Elles le font avec sympathie, et non plus avec le méprisant: Panem et Circences des anciens Romains. Il vaudrait peut-être mieux que les privilégiés apprennent à se priver parfois pour leur propre compte, de certains plaisirs, au lieu d’en approuver l’abus pour eux et pour les autres.

Le fait que les consciences, muettes jusqu’ici, se sont enfin éveillées sur ce point spécial de l’équité sociale, indique cependant une vitalité d’âme dont il faudrait hautement se réjouir, si ce respect exagéré des avidités et des jouissances matérielles ne prouvait pas l’importance extrême qu’a prise, dans la mentalité des hommes tout ce qui se rapporte à l’argent et aux appétits qu’il permet de satisfaire.

C’est l’ombre du tableau, et elle s’étendra, dense et obscure, sur les âmes, tant que les yeux des hommes ne se seront pas ouverts à la grande et glorieuse réalité de la vie spirituelle que la plupart d’entre eux s’obstinent à ne pas voir, à ne pas chercher, à ne pas reconnaître...

Mais comme cette forme un peu particulière d’équité qui a surgi dans certaines consciences représente, somme toute, un pas accompli sur la route qui monte, il est juste de la signaler à l’attention. Plus tard, lorsque les hommes auront appris à regarder sous la surface des eaux, ils pourront mieux enregistrer les vérités profondes que l’esprit des sources leur permettra d’apercevoir.

 

CHAPITRE II

 

LES PHYSIONOMIES RÉVÉLATRICES

 

De quels profonds sillons sont marqués ces visages

Où l’ombre du passé lutte avec l’avenir...

(***)

 

Je me suis absentée assez longtemps de ma résidence habituelle, et j’ai, d’autre part, revu ailleurs des visages qui, depuis quelques années, m’étaient devenus étrangers: peut-être est-ce pour cela qu’il me semble percevoir une étrange transformation dans la physionomie humaine. Je n’ai retrouvé, sauf dans le cas de quelques personnalités supérieures, aucun visage identique à ce qu’il était jadis. Ceci prouve également que, malgré l’odeur de mort répandue un peu partout, de fortes vibrations secouent encore le cœur et le cerveau des hommes. Si la stagnation intérieure était complète, les physionomies ne se seraient point ainsi modifiées et accentuées.

Ce phénomène ne s’observe pas seulement chez ceux qui, comme les combattants, ont traversé d’inoubliables moments de détresse et des heures tragiques, ni chez les femmes dont les entrailles ont été déchirées par la mort d’un fils. Cette transformation des visages est beaucoup plus générale: on dirait qu’une vague puissante ou la main d’un rude sculpteur a passé sur les figures humaines, tantôt déformant leurs traits, et les harmonisant parfois dans une étrange expression d’intensité. Les physionomies incertaines, insipides et veules ont à peu près disparu. On en voit cependant encore de mornes et de bestiales qu’aucun idéal n’anime, qu’aucune passion n’émeut ni ne trouble, qu’aucune volonté de despotisme n’accentue: l’animalité seule règle leurs mouvements.

Ces dernières appartiennent presque toujours à la catégorie des êtres dont un égoïsme outrancier étayé de sottise, a sucé les moelles. Ce sont des âmes déjà trépassées dans des corps en voie de devenir cadavres, car lorsque les sources véritables de la vie sont taries, celle-ci s’alimente si pauvrement qu’elle n’est plus au fond qu’une course à la mort!

 

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Mais ces visages de moribonds, en marche vers le tombeau ne peuvent intéresser personne: il est inutile de s’arrêter à les contempler. Par contre, les physionomies presque trop expressives qu’on rencontre aujourd’hui offrent un curieux champ d’études et indiquent que la vie intérieure persiste chez quelques-uns, malgré les apparences d’une indifférence générale et absolue. Mais de quelle nature est cette vie intérieure? Nous essaierons d’en percer le mystère, mais je voudrais auparavant noter ici une observation que j’ai faite et que j’invite les autres à faire comme moi: les modifications de la physionomie sont beaucoup plus visibles chez les femmes, peut-être parce que leurs traits délicats se marquent plus facilement sous la secousse de l’émotion et l’étreinte des sentiments. Il y a évidemment aujourd’hui, chez presque toutes, quelque chose de plus accentué, de plus marqué en profondeur dans les traits du visage que ce qu’on y voyait autrefois! Les yeux sont devenus froids, étrangement froids! Quelques-uns semblent taillés dans des pierres dures: onyx, agathe, jaspe et lapis... Ce sont des yeux qui manquent de rayonnement et de chaleur. Chez la paysanne, l’ouvrière, la dactylographe, la femme du monde, la même expression implacable se rencontre. Je ne rétracte pas le mot implacable, car dans les prunelles féminines aucune miséricorde ne luit plus à l’heure actuelle. Une énergie d’un genre nouveau les anime, fille de passions récemment éveillées qui cependant se rattachent aux passions primitives de l’humanité, et ne semblent pas avant-courrières d’une conception nouvelle et plus noble de l’existence.

Dans les problèmes de l’heure j’ai traité des conditions spéciales où se trouve la femme en tant que femme, et mes conclusions à son sujet n’étaient pas optimistes ni colorées d’espérance prochaine. Mais en examinant avec plus d’attention les physionomies humaines je me suis rendu compte qu’il y avait encore, chez les femmes comme chez les hommes d’aujourd’hui, de l’étoffe pour tailler, assembler et coudre. Il faut que les ouvriers intelligents et habiles se mettent à l’œuvre, montrent la voie, préparent l’ouvrage et jettent dans les âmes des pensées d’avenir.

 

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Certaines passions sont assez neuves chez la femme, tandis que l’homme les a presque toutes connues, vécues et taries; ces passions sont semblables à des sources vives, d’où des énergies inattendues pourraient surgir. L’instinct de despotisme, par exemple latent jusqu’ici chez les descendantes d’Ève, a pris désormais dans l’âme féminine un essor effrayant. Celles qui se sentent des âmes à la Sémiramis sont rares, mais tous les petits despotismes les attirent et les tentent. Le goût de la domination, le besoin de se donner de l’importance qui n’avaient pas franchi jusqu’ici les bornes de la vanité et de l’amour, se sont étendus à toutes les branches de l’activité sociale où les femmes prétendent à présent exercer leur empire. Cette modification de leur psyché développera peut-être dans ces mentalités un peu mièvres, un peu veules, un peu incertaines, des forces qu’on ne soupçonnait pas.

Je crains pourtant qu’il ne s’agisse pas au début, de nouveautés sympathiques, car l’accentuation des physionomies que je viens de signaler ne semble pas avoir une base pure et noble. Mais étant donné l’état d’insipidité où semblaient tombées la plupart des âmes, tout symptôme qui révèle des énergies en formation doit être accueilli avec satisfaction.

Ce sont là des forces en gestation. Dans quel sens se développeront-elles? Comment les sauver, en ce moment psychologique d’une si extrême importance, de la rencontre et de l’influence des mauvais bergers? Tel est le grave problème qui se pose devant les consciences vivantes, devant les esprits qui veillent.

Ah! les mauvais bergers! On peut parler aussi aujourd’hui des mauvaises bergères. A quelque sexe qu’ils appartiennent les uns ou les autres, on ne redoute pas assez le rôle néfaste qu’ils jouent, on ne met pas suffisamment en garde contre eux les esprits inexpérimentés. Or, c’est l’une des pires sottises qu’on puisse commettre, car ces conducteurs de brebis sont mille fois plus dangereux que les loups dévorants, ces frères inférieurs, comme les appelle saint François d’Assise!

Il n’est pas agréable, certes, d’être croqué par les dents des loups, mais il est cent fois pire encore de tomber sous la coupe d’un mauvais berger, car cette emprise peut avoir sur la destinée des autres hommes de pernicieuses répercussions.

Quand ces déviateurs de la conscience humaine se dévoilent, on devrait les marquer moralement au fer rouge et faire pour eux ce qu’on fait en Italie pour les jettatori que couronne une sinistre auréole de malheur, refuser même de prononcer leur nom!

Mais notre esprit superficiel—cette tendance qu’Oscar Wilde qualifiait de crime,—nous rend incapables de jouer le rôle sacré de gardiens des âmes.

 

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Le déplorable empire que les mauvais bergers ont acquis et conservent dans la société actuelle est dû en grande partie au fait que les hommes ne savent pas se servir contre eux des armes de défense dont la nature les a généreusement pourvus. L’une d’elles est assurément le regard, destiné à aiguiser la perspicacité de l’esprit et à indiquer au voyageur les embûches et les périls de la route. L’insouciance, avec laquelle nous nous en servons, la plupart du temps, sans prêter une attention suffisante aux embarras qui obstruent le chemin ou aux détours qui l’interrompent, est une preuve de sottise. Les éducateurs devraient désormais s’occuper à mieux développer chez les enfants cette faculté du discernement qui manque à tant d’hommes faits. Ils devraient, avant toutes choses, apprendre à leurs élèves qu’il faut donner une extrême importance à l’expression du regard de ceux qu’ils rencontrent, et user du leur avec clairvoyance et attention. L’œil humain est la clef de voûte des personnalités et elle les accompagnera sans doute dans l’au-delà, car, comme l’a dit le poète des Deux Rencontres: