À sa merci - 3 (French Edition)

Christine Bell · Chapitre 13 sur 16

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À sa merci - 3 (French Edition)

Chapitre 13

 

R afe se tenait, éberlué, dans l’embrasure de la porte entre la salle à

manger et la cuisine. Elle était folle de lui ? L’euphorie le frappa presque

assez durement pour conquérir sa peur et son déni, mais pas tout à fait.

Courtney se balançait d’un pied sur l’autre sous son regard et elle déposa

le bol qu’elle tenait sur l’îlot de granite.

— Depuis quand es-tu là ?

— Assez longtemps. Et je suis curieux à propos de cette « réussite ».

Ça, parmi les choses qu’il avait entendues, c’était la moindre de ses

préoccupations pour le moment, mais la dernière chose qu’il voulait, c’était

lui donner l’occasion d’exprimer à l’instant même ses sentiments à son

sujet. Il n’avait aucune foutue idée de ce qu’elle pourrait lui répondre, et il

aurait besoin de temps pour y réfléchir.

Elle baissa les yeux sur ses mains et tordit le mince anneau d’argent à son

petit doigt.

— J’aurais dû inscrire ça sur le questionnaire, je suppose, mais ce n’était

pas vraiment pertinent et c’était passablement gênant. Hum, avant que toi et

moi… cette nuit suivant la réception ? Je n’avais jamais eu d’orgasme.

Il digéra l’information et inclina la tête. C’était quand même un aveu

renversant. Pas plus que celui qui se répercutait dans sa tête comme une

balle qui ricoche, mais un sacré aveu tout de même.

— Avec un homme, ajouta-t-il, puis il se remit à réfléchir en essayant de

déterminer à quel point cela influençait leur relation, le cas échéant.

Il n’aimait pas le fait qu’elle ne se soit pas confiée à lui, mais il

comprenait la raison pour laquelle elle s’en était abstenue.

— Pourquoi tout le monde continue de dire ça ? fit-elle en laissant

échapper un soupir d’exaspération. Non. Pas avec un homme. Je veux dire, pas du tout.

Il la regardait fixement maintenant.

— Jamais ?

Elle secoua la tête.

— Jamais.

La première fois de sa vie où elle avait eu un orgasme, c’était avec lui. Et

la deuxième fois. Et la troisième, la quatrième et la cinquième. Merde, pas

étonnant que sa vision des choses ait changé si rapidement.

Une minute, elle n’était pas sûre de souhaiter avoir une relation avec lui,

et la suivante, elle ne pensait qu’à ça et lui demandait de passer la nuit. Ce

n’était pas si étonnant quand il songeait à la façon dont tout progressait. Il

se rappela l’enterrement de vie de jeune fille de Lacey quand Courtney

l’avait interrogé sur sa vie sexuelle et à quel point elle avait insisté sur le

fait que c’était mal à ses yeux. Puis ils avaient eu cette rencontre spontanée

à côté de la route où tout avait commencé. Il l’avait fait jouir de superbe

façon et tout à coup, ses « jamais » et ses « pas question » étaient devenus

des « probablement pas » et des « peut-être ».

Puis, après la première séance, elle avait accepté de l’accompagner à la

fête foraine, s’ouvrant à lui encore davantage. Et après l’autre soir, à l’hôtel

? Il ne se souvenait plus de combien de fois elle avait crié son nom. Même

la nuit dernière…

Il l’écarta brutalement de ses pensées.

Eh bien, pour un détective, il était certainement passé à côté d’indices

importants.

Ou peut-être que tu as vu ce que tu voulais voir.

— Le questionnaire que je t’ai envoyé demandait précisément s’il y avait

quoi que ce soit que j’aurais dû savoir à propos de tes antécédents sexuels,

Courtney. J’ai du mal à voir comment tu as pu penser que ce fait n’avait pas

d’importance.

Elle paraissait si pitoyable que toute sa colère le quitta en un instant.

Merde, il ne pouvait s’en empêcher. N’importe quelle femme qui aurait réussi à se rendre au milieu de la vingtaine sans jouir allait sûrement avoir

le béguin pour le premier gars à lui faire ça. Peut-être qu’elle avait besoin

de cette petite fantaisie supplémentaire pour s’abandonner ou peut-être

qu’elle s’était finalement assez laissé aller pour permettre que ça se

produise, mais quoi qu’il en soit, il y avait de bonnes chances pour que ce

ne soit pas du tout de l’amour. Pratiquement malade de soulagement et

d’autre chose qu’il refusait d’envisager pendant trop longtemps, il croisa de

nouveau son regard, plus sûr de lui maintenant.

— Dis quelque chose, murmura-t-elle d’un air malheureux.

Malgré les émotions qui s’entrechoquaient en lui, il réussit à garder un

ton égal.

— C’est triste pour toi. Je suis désolé qu’il t’ait fallu tant de temps pour y

arriver.

— Alors, c’est tout ? Tu n’es pas fâché contre moi parce que je ne te l’ai

pas dit ?

— J’aurais souhaité que tu le fasses. C’est important d’être tout à fait

honnête et ouvert quand il s’agit de ces questionnaires, mais je ne suis pas

fâché.

Elle hocha la tête, mais semblait encore incertaine.

— O.K. Eh bien, je suis venue ici avec Lacey et Galen. Peut-être que tu

pourrais me reconduire chez moi après le dîner et que nous pourrions parler

? La nourriture est probablement en train de refroidir et Cat se sent

probablement mal à l’aise. Nous devrions sortir et lui faire savoir que tout

va bien.

Il traversa la pièce et lui tint la porte ouverte, puis la suivit à l’extérieur.

Elle frôla son bras du bout des doigts et il souhaita pouvoir céder à l’envie

de la rassurer. Lui prendre la main et la lui serrer pour qu’elle sache que

tout allait bien aller. Mais il ne pouvait pas faire ça.

Parce qu’à ce moment, il était presque sûr que rien du tout n’allait bien

aller.

* * *

Malgré qu’ils se soient mis d’accord pour parler, le trajet jusque chez elle

fut presque silencieux. Il détestait être responsable de son malaise et de son

insécurité. Il ouvrit la bouche une dizaine de fois pour la rassurer, mais le

fait était qu’il ne le pouvait pas. Pas s’il était honnête.

— Williams a obtenu de nouveaux renseignements à propos de

l’agression au dépanneur. Je dois le rencontrer au poste pour que nous

voyions ça ensemble. Je peux rentrer pour faire le tour de la maison si tu le

veux, mais je ne peux pas rester.

C’était vrai. Son collègue l’avait appelé après qu’ils aient terminé de

manger, au moment où Courtney disait au revoir à Cat. Il n’ajouta pas le fait

qu’il n’y avait aucune bonne raison pour qu’ils ne voient pas tout ça au

téléphone.

Parce qu’il devait gagner du temps. Du temps pour décider ce qu’il allait

bien pouvoir faire. Ils devaient avoir encore deux séances ensemble et il

n’était pas encore prêt à laisser tomber ça. Au moment où il tourna à gauche

sur sa rue, il s’était presque convaincu de faire demi-tour. De dire « et puis

merde » et de la ramener chez lui comme si rien de tout cela n’était arrivé.

Puis il se rappela la façon dont on se sentait quand on avait le cœur brisé

en mille morceaux. Ce que c’était que d’aimer quelqu’un et de le perdre.

Peut-être que Courtney l’aimait et peut-être, comme il le soupçonnait,

n’était-ce rien de plus que le fait qu’elle confonde le désir et l’amour. Quoi

qu’il en soit, il ne voulait pas risquer de lui faire plus de mal seulement pour

pouvoir passer deux autres nuits avec elle. Ça ferait de lui un plus grand

salaud que son ex.

Maintenant qu’elle avait réglé ses problèmes et retrouvé sa confiance en

soi, elle pourrait sortir, rencontrer des gens, trouver quelqu’un qui pourrait

lui offrir quelque chose de plus que des orgasmes fantastiques.

Quand il se permit d’envisager les conséquences de cette décision —

qu’en faisant ça, il se résignait au fait qu’un jour, peut-être bientôt, il y

aurait un autre gars qui la ferait jouir tout autant — il eut envie de hurler de

fureur.

Une jalousie comme il n’en avait jamais ressenti auparavant lui fit serrer

le volant jusqu’à ce que ses jointures deviennent blanches. Il mourait

d’envie de lui dire qu’elle était sa femme. Que l’idée qu’un autre homme la

caresse lui donnait l’envie de devenir violent.

Mais il tourna plutôt dans son allée et réussit avec difficulté à exprimer

les paroles qu’il redoutait :

— Il faut que nous parlions.

* * *

 

Elle sentit son pouls battre dans ses oreilles et essaya de repousser la

panique croissante qui l’envahissait. Sûrement que ce n’était pas d’aussi

mauvais augure que ça le semblait. Moins de 18 heures auparavant, ils

étaient dans les bras l’un de l’autre, le visage de Rafe irradiant le même

bonheur qu’elle éprouvait.

Elle surmonta la douleur dans sa gorge et acquiesça.

— O.K., à propos de quoi ?

Tout allait bien aller. Il le fallait.

— À propos de nous et des deux dernières séances.

Pas O.K. Son estomac se retourna et elle lutta contre les larmes qui lui

montaient aux yeux.

— Est-ce que c’est à cause de ce que tu as entendu chez Cat ? Je suis

désolée de ne pas te l’avoir dit, mais…

— Non. C’est à propos de moi et de mes priorités. Je suis débordé de

travail en ce moment. Je n’aurais même pas dû partir du poste ce soir. Je

suis au milieu d’une affaire en ce moment et d’autres n’arrêtent pas de se

présenter. Je suis en voie d’obtenir une promotion et je dois rester

concentré.

Est-ce que ça pouvait vraiment être ça ? Mais alors, pourquoi ce soudain

aveu ? Un mince espoir la traversa quand même.

— Eh bien, quand le travail diminuera à nouveau, peut-être ?

Elle détesta le ton de supplication qui s’était insinué dans sa voix, mais

elle avait été impuissante à l’arrêter.

Sa mâchoire s’était serrée et il regarda par la fenêtre pendant un long

moment avant de répondre.

— Je ne compterais pas là-dessus, mais j’ai passé un merveilleux moment

avec toi, poursuivit-il d’un ton impersonnel, mais poli. Ton ouverture

d’esprit m’a impressionné. J’apprécie ça plus que tu ne pourrais le penser.

La fureur l’envahit rapidement, remplaçant immédiatement son désespoir.

L’ancienne Courtney pourrait avoir accepté ce lot de bêtises, mais la

Courtney nouvelle et améliorée n’allait pas le laisser s’en tirer si facilement.

— Tu apprécies ça ? demanda-t-elle tandis que ses yeux lançaient des

éclairs et que tout son corps tremblait. Eh bien, c’est super, Rafe. Pourquoi

tu ne m’enverrais pas un foutu panier de fruits avec une petite note de

remerciement. « Chère Courtney, j’apprécie les nombreuses baises. Sincères

salutations, inspecteur Rafe Davenport. »

— Ne sois pas comme ça.

Il n’osait pas la regarder, mais fixait plutôt sa porte de garage.

— Écoute, nous avons passé du temps ensemble. Nous en avons tous

deux tiré du plaisir. Je crois que c’est mieux si nous en restons là.

Sa colère disparut aussi rapidement qu’elle était venue et elle se

recroquevilla dans son siège alors qu’un pur désespoir l’envahissait.

— La fête foraine, et la nuit dernière… Je sais que je n’étais pas la seule à

éprouver ça. Je sais que tu le ressentais aussi.

Il demeura parfaitement immobile et silencieux, sa rapide inspiration

étant la seule indication qu’il l’avait entendue.

— Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça, murmura-t-elle, une main sur

la poignée de la portière, se forçant à l’ouvrir avant de s’humilier en le

suppliant.

— J’espère qu’un jour, tu comprendras.

Un jour. Un jour lointain, parce qu’ils ne se verraient plus, à cause ou non

de sa charge de travail.

Elle ouvrit brusquement la portière et sortit de la voiture, aveuglée par ses

larmes.

— Courtney.

Maintenant, il parlait d’une voix basse et triste. Elle s’arrêta sans se

retourner, refusant de lui laisser voir qu’elle pleurait.

— Prends soin de toi.

* * *

 

— Prends soin de toi ? C’est tout ?

Le regard ébahi de Cat suffit à faire monter de nouveau les larmes aux

yeux de Courtney. Elle inclina tristement la tête et passa un papier-

mouchoir sur son visage.

— Ouais, c’est tout.

— Ça me dépasse, répondit Cat d’un ton catégorique.

Elle serrait les poings et ses joues étaient rouges de colère. Elle faisait les

cent pas dans le salon comme un animal en cage, d’un bout à l’autre du

tapis beige, paraissant aussi déconcertée et impuissante que Courtney se

sentait.

— Je voudrais vraiment l’étrangler en ce moment, ajouta-t-elle.

Elles ressassaient l’épisode depuis presque une heure et l’opération «

Remonte le moral de Courtney » s’était transformée en l’opération «

Dissuade Cat de commettre un meurtre ».

Après que Rafe l’ait larguée quelques jours auparavant, elle s’était

trouvée dans un tel état de choc qu’elle s’était terrée comme un animal

blessé. Elle avait appelé au travail et pris ses trois congés personnels,

enfermée chez elle avec son logiciel d’apprentissage des langues et son

demi-litre de crème glacée Ben & Jerry’s qu’elle se sentait même trop

nauséeuse pour avaler. Le seul aspect positif, c’était qu’elle avait

grandement amélioré son portugais.

Le vendredi arriva, et lorsque Cat, qui n’était au courant de rien, l’appela

pour savoir si elle allait les rencontrer à l’heure de l’apéro, le barrage s’était

fissuré et Courtney avait accueilli sa question avec de terribles sanglots.

Une demi-heure plus tard, Cat frappait à sa porte.

— Je peux comprendre qu’il ait été un peu déçu que tu n’aies pas

mentionné le truc sur l’orgasme, concéda-t-elle d’un ton vexé, mais rompre

votre relation ? Tu crois vraiment que c’était ça ? Ça n’a pas de sens. Il

devrait être heureux. C’est le genre de chose que la plupart des gars

aimeraient voir gravée sur leur pierre tombale.

Elle s’arrêta brusquement de marcher et se retourna en levant les bras en

l’air d’un air théâtral.

— Ici repose Rafe. Fils… ami… héros… et pourvoyeur de premiers

orgasmes.

Courtney n’écoutait qu’à moitié pendant qu’elle se penchait et laissait

reposer sa tête sur le coussin de velours, se recroquevillant encore plus sur

le canapé. Si seulement elle pouvait s’y enfoncer jusqu’à ce qu’elle se

retrouve enveloppée comme dans un cocon. Alors, un jour, quand son cœur

cesserait de se sentir comme si on l’avait fait passer dans un hachoir à

viande, elle pourrait en ressortir en rampant, de nouveau entière.

— J’aimerais te l’expliquer, dit-elle d’un air impuissant, mais je ne suis

même pas certaine que c’était là la raison. Tout ce qu’il a dit, c’est qu’il

avait besoin d’organiser ses priorités. Réfléchir à certaines choses, et que

son travail était devenu vraiment intense.

Elle avait su que c’était un mensonge au moment où il n’avait pas osé la

regarder en disant ça. Mais qui était-elle pour le juger ? Elle avait menti

aussi. C’était peut-être un mensonge par omission, mais un mensonge tout

de même. Son estomac se retourna quand elle se souvint de l’expression sur

son visage. Triste, oui, mais également résigné. Déterminé. Il n’y avait rien

qu’elle aurait pu dire pour le faire changer d’avis et elle le savait.

Mais ça ne l’avait pas empêché d’essayer.

Eh bien, quand le travail diminuera à nouveau, peut-être…

Elle frissonna à ce souvenir.

Prends soin de toi.

Ses paroles, si définitives, si communes, mais si éloquentes, lui avaient

trotté dans la tête pendant des jours.

Elle allait prendre soin d’elle parce qu’elle n’avait pas d’autre choix.

Mais elle se demanda s’il avait une quelconque idée à quel point il l’avait

blessée. Même si elle se sentait mal à propos de son mensonge par

omission, était-ce vraiment assez terrible pour qu’elle mérite ça, ou passait-

elle complètement à côté de son véritable motif ? Elle pourrait ne jamais le

savoir parce qu’il n’avait pas cru bon de le lui dire.

Cat demeura avec elle le reste de la journée, refusant de partir jusqu’à ce

que Courtney ait avalé une boîte de soupe won ton et un rouleau de

printemps, puis promis de sortir du canapé et d’aller marcher ce soir-là.

Après l’avoir serrée contre elle et l’avoir avertie qu’elle allait revenir

dimanche, elle laissa Courtney seule avec ses pensées.

Des pensées que Rafe occupait complètement. Ce qu’elle ressentait

quand il la touchait. Son odeur. Son sourire. La façon dont une lueur

chaleureuse apparaissait dans ses yeux quand il la regardait.

Peut-être allait-elle surmonter ça et en ressortir plus forte d’une certaine

façon. Peut-être allait-elle s’y complaire pendant un moment, se reprendre

en main et trouver de nouveau quelqu’un qui lui ferait éprouver la même

chose. Peut-être qu’elle serait capable de se mettre au lit le soir, de fermer

les yeux et de ne pas voir son visage.

Un jour.

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