Affranchis-moi T1

Eva Adams · Chapitre 1 sur 32

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Affranchis-moi T1

Affranchis-moi

 

Trilogie Panama, vol. 1

 

Eva Adams

 

Illustration : Vael Cat

 

La Romance, coll. dirigée par L.S. Ange

Éditions L’ivre-Book

OceanofPDF.com

Chapitre 1

 

Assise à la table de la cuisine devant mon petit-déjeuner, je profite du calme avant la longue journée qui m’attend. Mon mari sort de la salle de bains. Sans même un regard, il passe devant moi, il sent bon, ses cheveux bruns sont plaqués en arrière, son costume impeccablement coupé laisse apparaître sa carrure, il enfile ses chaussures, la pièce manquante venant compléter l’armure du parfait avocat.

 

— T’as fait chauffer du café ?

— Oui, ta tasse est à côté de la cafetière, dis-je ayant déjà tout prévu.

— Tu peux me le servir ? Je vais être en retard.

 

Je lui verse son café et me rassieds lourdement, qu’est-ce que mon corps pèse ce matin ! Je n’ai pas très bien dormi, je sens que quelque chose se trame, quelque chose dans l’air rôde autour de moi, m’enveloppe comme dans une brume épaisse. J’ai du mal à avancer. Mais qu’est-ce qui t’arrive Emma ? Je suis en vigilance orange ! Le mode laser est enclenché, à l’affut de tout ce qui se passe autour de moi. Carl s’assied à la table, boit son café d’une traite, me pose un bisou rapide sur la tête et me jette :

— J’y vais, ne m’attends pas pour déjeuner, ce soir non plus je rentre tard, j’ai une grosse réunion qui va durer. Pense aux enfants.

 

« Pense aux enfants ? Mais ça veut dire quoi ? J’y pense tous les soirs aux enfants, d’ailleurs il n’y a que moi qui y pense ! ». Ses pas précipités s’enchaînent, la porte claque et je me retrouve là, seule devant ma tasse de thé, avec ce poids posé sur le dos, toute la face arrière de mon corps aiguisée et affûtée. Eléonie est déjà partie au collège, j’ai juste le temps de prendre ma douche avant de réveiller Mathieu et Marie.

L’eau qui coule sur mon corps, qui devrait me faire du bien, me brûle la peau. J’étale mon shampooing sur mes longs cheveux châtains, mon après-shampooing, mon gel douche… Ces senteurs que j’aime d’ordinaire m’écœurent aujourd’hui, comme si tous mes sens étaient exacerbés. J’enfile un pantalon et un chemisier, comme d’habitude des vêtements simples et confortables dans lesquels je passe inaperçue. Un jour peut-être, j’aimerai ce corps. Coiffure, maquillage, quelques gouttes de parfum, mon préféré, aux notes d’amande, de vétiver, une petite pointe de musc et de myrtille. Ça c’est un parfum à tomber par terre, ce n’est pas anodin, il s’appelle « Épouse-moi », au moins j’aurai une touche de gaieté dans ma journée. Mes chaussures, mon sac à main, mon téléphone dans lequel tient toute ma vie de femme, je remercie d’ailleurs l’homme qui est arrivé à accomplir cet exploit.

Les enfants sont prêts, si je me dépêche de les déposer à l’école, j’aurai le temps de prendre un thé avant ma première consultation. J’insère la clé dans la serrure, ferme la porte de l’appartement, nous descendons les quatre étages qui nous mènent au rez-de-chaussée quand j’entends derrière moi :

 

— Madame Vidarli, Madame, attendez, j’ai quelque chosse à vous dire !

Je me retourne et… oh non ! Encore elle, c’est une plaie cette gardienne. Tous les propriétaires de l’immeuble s’en plaignent, elle fouille dans notre courrier, connaît toutes nos habitudes et ne manque pas de nous faire des remarques déplacées. Elle fait très bien son travail au demeurant, mais cause tellement de soucis et est si désagréable que tout le monde l’évite. Que me veut-elle cette fois-ci ? A-t-elle trouvé un nouveau moyen de m’importuner de bon matin ?

 

— Je n’ai pas le temps Madame Ramirez.

— Ça se dit Ramiress, Madame Ramiress, mais vous le faites esprès ? Vous ne savez pas parler le franssais ? Pourtant, vous avez fait des grandes études, vous avez un bon métier, vous ! dit-elle d’un ton où se mêlent critique et envie.

— Effectivement ! Vous comprendrez donc que je sois pressée. Quoi que vous ayez à me dire, il faudra attendre ce soir.

— Non, non, non, y’a quelque chosse pour votre mari, mais il m’a pas entendue, il a filé comme une fussée, il est passé devant moi sans me dire bonssour, comme d’habitude ! Vous pouvez lui donner son enveloppe, le courssier me l’a remisse en main propre en disant que c’était très ursent et qu’il devait répondre absolument dans la journée.

— C’est malheureusement impossible. Je ne verrai mon mari que tard ce soir, comme vous devez le savoir puisque vous êtes au courant de toutes nos allées et venues.

— Vous faites vraiment rien pour m’aider vous alors, vous êtes méssante !

— Je ne vous permets pas, Madame Ramiress. N’oubliez pas que techniquement vous êtes mon employée, alors vous pouvez ne pas m’apprécier, c’est votre droit, mais vous me devez le respect !

— S’aimerais vous y voir vous, faire le ménasse toute la journée pour des gens comme vous, qui n’ont aucune compassion pour une femme comme moi ! Vous êtes tous pareils dans cet immeuble… déclare-t-elle, en faisant la moue.

 

Et c’est reparti pour les complaintes, le rituel habituel. Revenant au sujet principal pour ne pas perdre plus de temps :

 

— Il y a sûrement moyen de s’arranger ? Je vais l’ouvrir et…

— Non non, c’est pas possible ça Madame, me dit-elle en mettant sa main sur la mienne. Que Monsieur, c’est impératif, on m’a dit, je veux pas d’ennui, moi. En plus le coursier l’a dit, c’est professionnel et confidenssiel.

 

À ces mots, je suppose qu’elle a dû longuement palper et soupeser l’enveloppe pour deviner ce qui s’y cache. Je ne compte plus les fois où elle m’a monté mon courrier en me précisant son contenu.

 

— Comment voulez-vous avoir des ennuis, l’enveloppe ne vous trahira pas ! lui dis-je sur le ton de la conspiration, pour détendre l’atmosphère.

— Vous me prenez pour une demeurée, c’est ça, Madame Vidarli ?

 

Apparemment la communication reste difficile. Il faut absolument que je trouve un moyen rapide pour me sortir de cette impasse, sinon je vais finir par perdre le peu de calme qu’il me reste.

— Voilà ce que je vais faire : je vais l’appeler et lui dire qu’il a reçu un pli, en précisant bien que c’est urgent, professionnel et confidentiel. Ainsi, il mandatera un coursier pour venir le chercher au plus vite. Ça vous convient comme ça, Madame Ramiress ? En appuyant sur le ss.

 

Sans attendre sa réponse, je saisis l’enveloppe, la fourre dans mon sac et sors dans la rue. Je suis d’une humeur odieuse ce matin, j’ai toujours cette tension dans le dos et mon ventre se contracte comme si c’était la mauvaise période du mois. Heureusement que la bouche de métro est au pied de mon immeuble et que nous n’avons que deux stations à faire pour atteindre l’école maternelle où j’accompagne Marie, c’est sa première année, et l’école primaire où je dépose Mathieu. Les doux rayons du soleil de septembre me feraient presque oublier que je dois me dépêcher d’attraper le métro suivant pour me rendre à mon cabinet.

 

Il y a tout le temps foule dans le 7ème arrondissement de Paris, mais ce matin la bouche de métro est bondée, mon trajet va durer plus longtemps que prévu. Qu’est-ce qui se passe bon sang ? Tout ce monde ! J’espère que ma journée va bien se dérouler parce que la tension qui grandit en moi devient palpable et très gênante. J’envoie un SMS à Carl : « J’ai réceptionné un pli pour toi livré ce matin, a priori c’est urgent, professionnel et confidentiel, dis-moi si tu veux que je l’ouvre ? Il faut que tu répondes dans la journée ».

À côté de moi, deux femmes discutent avec emportement, elles sont obligées de prendre le métro aujourd’hui à cause d’un énième accident sur le périphérique. Ah ! C’est donc ça… Une décharge électrique me parcourt le dos, mon alerte orange vient de passer au rouge. Une fois une place assise trouvée, je décide d’allumer la station des infos pour en savoir plus. Je mets mes écouteurs et glisse mon téléphone dans mon sac. « Une berline noire de marque Peugeot, vitres teintées à l’arrière, toit ouvrant, immatriculée en Île-de-France, a été percutée par un chauffard… Le conducteur de la berline est décédé sur le coup ».

— Oh mon Dieu, Carl, c’est sa voiture !!!

 

Les mains tremblantes, je sors mon téléphone pour vérifier s’il a répondu à mon message. Toujours rien. Des images toutes plus horribles les unes que les autres me passent par la tête, dont une qui reste bien présente, celle de Carl mort. Je me sens fébrile, la nausée me prend, un coup de massue s’est écrasé sur ma tête, j’ai le dos en miettes. Ce que je ressens depuis mon réveil devait annoncer cet accident. C’est horrible, je vais peut-être me retrouver seule avec mes enfants, qu’est-ce que je vais leur dire ? Comment je vais leur expliquer ? Et quand ? Ce soir, quand ils seront tous à la maison, devant leur repas ? Je n’y arriverai pas ! Ma petite voix intérieure me gueule aux oreilles :

 

— Oooh !!! T’as fini là ? Tu n’as aucune preuve de ce que tu avances. Appelle-le et t’en auras le cœur net. Appelle-le maintenant. Maintenant !

 

J’appuie sur la touche clavier de mon téléphone, l’espace d’un instant, je cherche mais je ne me rappelle plus son numéro, c’est sûr, c’est un signe. Les larmes commencent à couler, quand dans un sursaut, j’entends :

 

— C’est fini oui ! Redescends sur terre ma vieille, appelle-le ! Utilise la touche vocale !

 

Cette petite voix intérieure me harcèle, elle m’énerve quand elle fait ça, elle m’énerve ! J’appuie donc, « Téléphone, appelle Carl », « Vous avez demandé à appeler Carl, pour composer son numéro privé tapez le 1, pour son numéro professionnel tapez le 2 ». Je choisis la touche 2. Une sonnerie… deux sonneries… « Qu’est-ce que fait Rebecca, elle n’est pas à son poste ? »

 

— Cabinet d’avocats « Antoines et Associés », Rebecca bonjour !

— Ah Rebecca enfin, c’est Emma. Je renifle et essaie d’avoir une voix claire mais impossible de me contrôler. - Est-ce que… est-ce que Carl est à son bureau ?

— Non, Monsieur Vidarli n’est pas encore arrivé, mais ça va Emma, qu’est-ce qui se passe ?

— Il y a eu un gros accident sur le périphérique et j’ai l’impression que c’est sa voiture. Je suis sûre même que c’est sa voiture.

— Oh Emma, calmez-vous. Il doit être en réunion, parfois, il ajoute des rendez-vous tard le soir. Je viens d’arriver au cabinet et je n’ai pas encore synchronisé son agenda. Voulez-vous que je regarde pour vous rassurer ?

— Oui, je veux bien.

 

Mes pleurs envahissent le téléphone et je commence à me faire remarquer des autres voyageurs.

 

— Désolée Emma, je ne vois rien, mais il va certainement m’envoyer un mail pour me dire à quelle heure il arrivera. On a de grosses audiences en ce moment et il fait beaucoup d’allers-retours au tribunal.

— Je vous remercie Rebecca, prévenez-moi si vous avez du nouveau.

— Ne vous inquiétez pas, je suis sûre que tout va bien, Monsieur Vidarli est un homme prudent.

— Certainement Rebecca.

— Bon courage Emma.

 

Elle raccroche et je me retrouve là, délaissée, un sentiment d’abandon me submerge. Rebecca était la seule personne qui pouvait me réconforter, elle est mon trait d’union avec Carl lorsque nous sommes au travail. À ce moment, je ne sais pas quoi faire, ni quoi penser, je me retrouve démunie avec mon mal-être et les jambes en coton. Ça devait être sa voiture, quelque chose lui est arrivé. Je ne comprends plus, il m’a dit qu’il avait une réunion et pas un rendez-vous à l’extérieur, une réunion ça veut bien dire à son bureau ?! Je prends ma tête entre mes mains et pleure de plus belle, j’ai l’impression que mon monde est en train de s’écrouler. Une femme pose ses mains sur mes épaules, et dit d’une voix douce :

 

— Eh bien qu’est-ce qui vous arrive, Madame ?

 

Je lève mes yeux rougis par les larmes et essaie d’articuler :

 

— Une mauvaise impression, c’est tout.

— Oh, ne vous mettez pas dans un état pareil, comment puis-je vous aider ?

— C’est gentil, mais ça va passer, je suis juste un peu fragile en ce moment.

— Je vais tout de même rester avec vous jusqu’à mon arrêt. Calmez-vous, ça va aller, il y a une solution à chaque problème.

Je prends la main qu’elle me tend et essaie de reprendre mes esprits. Je me sens mieux durant quelques stations puis ma sauveuse quitte notre bulle, à nouveau je suis prise d’une sensation d’abandon, la panique refait surface et mille scénarios me passent par la tête. Ma petite voix me crie :

 

— Compose son numéro privé !

 

Comment je vais faire pour vivre sans mon mari, ce n’est pas possible ?! Je pleure à chaudes larmes et inonde mon chemisier.

 

— Compose son numéro privé bon sang !

 

Mes pauvres enfants, comment vont-ils vivre sans père ? Je n’arriverai pas à les regarder grandir en sachant que Carl va manquer les moments les plus importants de leur vie…

 

— COMPOSE SON NUMÉRO PRIVÉ bordel de merde !

 

« Téléphone, appelle Carl », « Vous avez demandé à appeler Carl, pour composer son numéro privé tapez le 1, pour son numéro professionnel tapez le 2 ». Je tape sur le 1. Mon cœur bat la chamade et je suis en nage. Une sonnerie… deux sonneries…

 

— Allô !

— Ah merci mon Dieu, tu es vivant !

— Ben oui je suis vivant, mais tu veux quoi là tu me déranges ?!

— Qu’est-ce que j’ai eu peur ! Je suis en chemin pour aller au cabinet et il y a eu un accident sur le périphérique, la même voiture que la tienne, le conducteur est mort. J’ai appelé Rebecca mais tu n’étais pas à ton bureau, elle ne savait pas où tu étais…

— Oui, je te l’ai dit ce matin que je commençais tôt, je suis en réunion.

— Je sais mais n’empêche que… les sanglots me reprennent… j’ai eu peur, peur de te perdre…

— Bon tu as fini là ! Reprends-toi putain, t’as pas douze ans ! T’es psy et tu devrais arriver à gérer ce genre de chose, sans me déranger à chaque crise de panique.

 

Il me raccroche au nez, je me retrouve à nouveau seule, le sentiment d’abandon s’est agrandi ainsi que le vide en moi, comme s’il suffisait d’une pichenette pour me faire tomber et m’écraser au bas de la falaise de mon désespoir. Bon sang, Carl est mon repère depuis plus de treize ans, on vit effectivement une période difficile, mais c’est mon mari et je l’aime. Cette grosse peur a fait resurgir toutes mes fragilités. La tension dans mon dos se manifeste à nouveau, elle me guette et me fait signe qu’elle a bien l’intention d’être avec moi toute la journée. Donc, autre chose se trame mais quoi ? J’essaie de chasser cette idée mais elle reste là, tapie dans un coin de ma tête, elle sifflote une balade irlandaise et s’installe, les pieds sur un coin de table en mâchouillant un épi de blé, prête à bondir à tout moment. OK, j’ai compris, une journée de merde s’annonce ! Une boule au ventre m’assaille, c’est peut-être la période où je vais avoir mes règles tout compte fait. Je regarde mon application « ipériode » et non, c’est la semaine prochaine. Je dois être en train de couver quelque chose, j’ai mal au cou, au dos, j’ai les jambes en coton… Le gros choc est passé mais il reste tout de même en suspens cette impression qu’un danger va surgir à tout moment et m’anéantir. Il va bien, ouf il va bien, ça devrait me rassurer pourtant. Et vu son amabilité, c’est que tout va bien ! Je n’en peux plus de cette situation, d’être seule, il faut vraiment que l’on arrive à mettre les choses au point, on s’éloigne et ça ne me plaît pas.

Arrivée à mon cabinet, je monte les marches deux à deux, pousse la porte, dis bonjour à Annie, la secrétaire du médecin qui partage son cabinet avec moi. Elle est toujours souriante et aimable bien que le Docteur Amons la considère comme une incompétente et une esclave. « Répondez Annie, Ouvrez la porte Annie, Sortez le dossier Annie… » Il est odieux avec elle mais elle a tellement besoin de ce boulot qu’elle encaisse.

Encore quelques minutes avant mon premier rendez-vous, juste le temps de me faire un thé. J’allume les lumières de mon cabinet, enclenche la radio qui diffuse dans la pièce « Take me to Church » de Hozier, une chanson qui parle d’un amour passionnel. « Mon être aimé a le sens de l’humour, c’est elle qui rit aux enterrements. Elle sait que tout le monde le lui reproche, j’aurais dû la vénérer plus tôt », cette mélodie imprègne mon corps déjà sensible, je m’enfonce dans le fauteuil et laisse la chaleur du thé irradier dans mes mains. « Aucun maître ni roi lorsque commence le rituel, il n’y a pas d’innocence plus pure que nos inoffensifs péchés dans la folie et la pollution de cette triste scène terrestre, il n’y a que là que je suis humain, il n’y a que là que je suis pur… ». Qu’est-ce que j’aimerais que l’on m’aime comme ça. Tout à coup, la voix d’Annie dans l’interphone me sort de ma rêverie, un frisson me parcourt l’échine. Mince j’étais où ? J’ouvre la porte et accueille mon premier patient du lundi matin.

 

Ma journée professionnelle enfin terminée, je vais commencer la seconde avec mes enfants, et celle-ci ne sera pas plus reposante. Je me dépêche d’aller chercher Marie à la garderie avant qu’elle ferme. Aujourd’hui, c’est Eléonie qui a récupéré Mathieu, ils doivent être rentrés. Je suis épuisée, j’ai mal aux jambes, j’ai mal aux pieds, j’ai envie d’un bain, de plus cette boule au creux de mon estomac est toujours là. Si cela se trouve, c’est les enfants et je n’ai rien vu, peut-être Eléonie, elle me parle si peu, depuis qu’elle est entrée à pieds joints dans l’adolescence. Pourtant, j’ai de bonnes alertes, j’aurais dû en entendre une retentir, voir la lumière rouge et me préparer. J’ouvre la porte de l’appartement, me déchausse, quel bonheur… dix heures dans des chaussures fermées, ce n’est pas permis. Bien sûr elle est devant la télé, avec le téléphone vissé à l’oreille.

 

— Je suis rentrée, merci d’être allée chercher Mathieu.

— Ouais ben pas tous les jours !

— Tu as fait tes devoirs ?

— Maman ! Lâche-moi ! Tu viens d’arriver, t’as pas autre chose à penser que mes devoirs ?

— Est-ce que tu as fait tes devoirs ?

— Ouiiiiii !!!

— Et je suppose que ta chambre est rangée comme tu es déjà devant la télé ?

— Oh c’est bon, c’est ma chambre, ma pièce privée. « Non c’est ma mère, elle me harcèle encore. Vivement que j’aie un appart, j’vais te dire ! » lance-t-elle, à sa copine dans le téléphone.

 

Marie est allée dans sa chambre, elle n’avait qu’une envie, c’est retrouver ses peluches. Mathieu, quant à lui, est en train de jouer à la console.

 

— Ça va mon cœur ?

— Maman ! Il m’embrasse sur tout le visage. Oh tu m’as manqué ma petite maman, j’ai cru que tu ne rentrerais jamais.

— Je suis là, mon chéri. Un long soupir sort de ma bouche. Ça, c’est mon petit garçon !

Dès sa naissance, j’ai compris que la relation, que j’entretiendrais avec Mathieu, ne serait pas la même qu’avec sa sœur. Il a pris son temps pour arriver, en douceur, jamais de contraction douloureuse, quatorze heures de bonheur. La sage-femme a posé mon bébé sur mon ventre, l’a enveloppé pour ne pas qu’il ait froid. Mon petit m’a regardée, durant combien de temps je ne saurais dire, mais il avait les yeux grands ouverts sur moi, le sourire aux lèvres, un beau sourire qui disait : « Alors c’est toi ? Tu es la femme que j’ai choisie pour être ma maman ? Tu es belle !». Je me suis mise à pleurer, c’était un ange sur terre. « Je vais essayer d’être la meilleure maman au monde, mais pardonne-moi mes faux pas, car il y en aura ». À ce moment sa petite main s’est étendue et est venue se poser sur ma joue, comme pour me réconforter et me dire : « Je t’ai choisie aussi pour tes faux pas ». Carl n’est arrivé que le soir, après ses audiences. Pendant toute cette journée, je n’ai appelé personne, pas même mes parents qui gardaient exceptionnellement Eléonie pour l’événement. Je voulais protéger mon bébé encore quelques heures, des regards du monde extérieur.

 

— Je t’aime ma petite maman, me dit mon grand garçon de huit ans, en me sortant de mes souvenirs délicieux.

— Pas si petite que ça, mon chéri, lui dis-je émue.

 

À ces mots, une larme coule sur ma joue, il la voit et s’inquiète. Je le rassure en lui disant que je suis contente d’être sa maman. Sur ce, il m’adresse ce sourire intime qu’il n’offre qu’à moi, celui de sa naissance pour me rappeler que je ne peux rien lui cacher.

Quand je suis sûre que chacun des enfants va bien, je glisse dans la cuisine pour me faire un bon thé. Cette pièce a toujours été, pour moi, un refuge ; étrangement, on ne vient jamais me déranger quand j’y suis. C’est aussi ma confidente, c’est ici que mes plus grandes réflexions s’opèrent et mes plus belles réponses sont trouvées, mais aussi que je pleure en étant sûre que personne ne verra rien. C’est l’avantage d’être la seule à faire la cuisine, j’ai toujours l’excuse des oignons. Puis, il est temps de préparer le dîner. Dans un grand soupir, j’accepte de quitter mon confort, pour mettre au four le gratin de légumes et faire prendre les douches aux enfants. Je me ferai un plateau télé quand ils seront couchés.

Le repas se passe sans encombre. Tout est débarrassé, les enfants se sont lavé les dents et j’ai fait la tournée des bisous du soir. Je me laisse enfin tomber sur le canapé, avec un plateau contenant une assiette de gratin de légumes et la télécommande de la télé. J’ai accompli tout ce que le monde attendait de moi aujourd’hui, troisième et dernier round : me détendre.

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