Affranchis-moi T1
Chapitre 20
Assise sur le canapé, je triture machinalement la couture de ma jupe, la main d’Esteban se pose sur la mienne pour me calmer ; de l’autre, j’attrape une mèche de cheveux que j’entortille autour de mon doigt, il me prend la main et l’embrasse. Je respire à fond et Edouardo ouvre les portes vitrées, en annonçant les avocats.
— Il faut tout annuler, je ne peux pas, je ne peux pas divorcer. Je commence à trembler, j’ai peur.
— Respire ! Ça va aller. Mes tremblements augmentent, il me prend fermement la tête dans ses mains. Arrête, Emma, contiens-toi, c’est presque fini. Ils sont là pour t’aider, pour trouver la meilleure solution, pour toi et tes enfants.
Il dépose un baiser sur mon front, mon nez, mon menton et m’embrasse les lèvres fortement, pour me prouver qu’il est là avec moi. Je le sais mais quand je panique, j’ai tendance à m’enfermer et me couper du monde. Esteban l’a bien compris, c’est pour cela qu’il me serre, me prend dans ses bras, m’embrasse partout, pour que je sente que sa présence est bien réelle. Être dans cet appartement paraît incongru, c’est tellement lui, tellement grand, mais étrangement je me sens chez moi.
Trois hommes en pardessus sombres passent la porte, on pourrait croire des tueurs. Trois avocats d’âges différents. Edouardo referme les portes vitrées et reste derrière en protection. Les avocats saluent Esteban et se présentent à moi à tour de rôle. J’ai l’impression d’être une personne importante, tout ceci est très solennel. Esteban me fait signe de m’asseoir, mais j’en suis incapable, mes muscles sont tétanisés. Il me guide vers le canapé et s’assied à côté de moi puis pose sa main sur ma cuisse. Je la redescends, un peu gênée, mais il la maintient fermement. Je n’entends pendant quelques instants que mon cœur qui bat à tout rompre.
— Ne dis rien, je t’expliquerai ce que tu ne comprends pas, me souffle-t-il au creux de l’oreille.
Il m’embrasse la joue, me prend la main et la serre sans un regard. Je lui écrase les doigts pour lui signifier que j’ai peur, en retour il pose son autre main en bas de mon dos, ce contact intime me gêne, ce n’est ni le moment ni l’endroit pour faire ça, comme si j’avais Carl en face de moi, prêt à me juger. Pourtant mon corps lui, est content, il devient électrique, s’ouvre, les pétillements s’annoncent entre mes cuisses et mes joues rougissent. Quand Esteban le remarque, il sourit, toujours sans me regarder, et enlève sa main, Dieu merci, je vais pouvoir essayer d’être attentive. Il pose le dictaphone sur la table et appuie sur enregistrement, c’est parti ! Le plus jeune des avocats commence :
— Nous avons une bonne et une mauvaise nouvelle : la bonne est que l’adultère est une faute recevable par le tribunal pour prononcer un divorce, la mauvaise est que pour le dissoudre aussi vite que vous l’exigez, il faut des preuves de l’infidélité de Monsieur Vidarli, et on n’a rien. Madame Vidarli, que pouvez-vous nous dire ?
— Je ne peux pas le prouver, je ne suis au courant que depuis vendredi.
Esteban me serre la main pour me signifier de me taire, je me renfonce au fond du canapé ; quand d’un seul coup, il m’empoigne le genou tout en faisant glisser son pied vers les miens pour fermer mes jambes. Il me regarde puis dirige son regard vers mes cuisses. Oh mon Dieu ! Je ne me rappelais plus que je n’avais pas de culotte, je suis morte de honte, et s’ils avaient tout vu ?
— En prouvant que monsieur Vidarli a commis l’adultère depuis des mois, on peut aller très vite, c’est-à-dire demain matin à la première heure, continue l’avocat, imperturbable.
— Demain matin ? Aussi vite ?
— Dans certains cas, la justice peut être rendue rapidement, reprend le plus âgé en appuyant son regard sur Esteban.
— Le premier point est que monsieur Vidarli a demandé une expertise psychiatrique et que vous ne pourrez pas y échapper, poursuit le plus jeune.
Esteban me caresse la joue doucement, mon corps s’électrise.
— Ça va aller, Emma, tu as changé, ton passé est loin.
— Je ne sais pas si je vais avoir la force de recommencer tout ça.
— Vous n’avez pas d’autre choix, Madame Vidarli, coupe le troisième avocat.
— Et si on me dit que je ne suis pas en bonne santé mentale, pour prendre des décisions sans risque, pour moi ou ma famille, et que l’on m’enferme, à nouveau ?
— Si vous ne le faites pas, Monsieur Vidarli demandera une injonction et vous aurez l’obligation de passer ces tests. Il a déjà déposé une plainte auprès de la gendarmerie pour abandon de domicile, sachant que demain, vous avez l’expertise psychiatrique, votre déposition dépendra de la conclusion des experts. Si vous êtes reconnue saine de corps et d’esprit, votre déposition sera inutile, dans le cas contraire vous serez envoyée à l’hôpital psychiatrique immédiatement après l’audience de votre divorce.
Esteban est médusé, il n’a pas dû prendre en compte cette option ; quant à moi, je crois défaillir, la tête me tourne, mon dos est parcouru de picotements, Oh non Emma, tout recommence comme il y a 15 ans !, « Je ne me laisserai pas faire cette fois, je te jure », ironisé-je, en réponse à ma petite voix, retrouvant mon objectivité et reprenant le dessus.
— Tout se fera dans la matinée, nous avons pu avancer l’expertise à 8h et avons obtenu la conciliation du divorce pour 9h.
— Le second point délicat, reprend le plus jeune, embarrassé, c’est vos enfants.
Mon cœur se serre, je mets ma main sur ma bouche, mon ventre lui, ne réclame plus Esteban mais mes enfants. Je passe d’un avocat à l’autre, tout s’enchaîne, il faut aller vite, j’ai la tête qui tourne, mon corps pleure, mon cœur saigne.
— Pour la garde des enfants, c’est trop tôt, coupe net le troisième avocat. On a pu obtenir une audience en urgence pour le divorce, mais statuer sur la garde alternée prendra du temps, puisque vous n’avez pas encore quitté la France. Nous devons attendre que vous soyez installée aux États-Unis et c’est seulement à ce moment que nous pourrons commencer à travailler avec les avocats new-yorkais de Monsieur Cruise. Les lois étant différentes entre les deux pays, le tribunal exigera que soient prises toutes les précautions pour occasionner le moins de stress possible aux enfants, prouver qu’ils auront chacun leur chambre, fournir les adresses des écoles, organiser les trajets entre la France et les États-Unis. Un bilan psychiatrique sera aussi demandé pour chacun des enfants.
— Est-ce que Carl l’a déjà demandé ?
— Non, pas pour le moment, indique le plus jeune.
— Donc, il n’en a qu’après moi ? Ce qui ne me rassure qu’à moitié, mais je n’aurais pas pu supporter qu’il s’en prenne un peu plus aux enfants.
Esteban prend la parole pour m’éviter de trop réfléchir, à la traque de Carl.
— Pour les chambres, aucun problème, pour les écoles, on va s’en occuper dès notre arrivée ; quant aux voyages, j’ai un jet privé, ceci devrait les rassurer.
Il se lève et fait signe d’entrer à Edouardo, qui lui remet un dossier jaune. Qu’est-ce qui se passe ? Je lui lance un regard interrogateur qu’il soutient mais ne me montre rien d’autre que de la force inébranlable. J’allais me lever mais sa main sur mon épaule m’en empêche.
— Pour les preuves de l’adultère de Monsieur Vidarli, ces photos devraient suffire ! déclare-t-il en jetant le dossier sur la table, implacable.
Les avocats se le passent et acquiescent, le plus âgé lance :
— Bien, le manque de preuves étant réglé, nous allons pouvoir finaliser l’affaire. Tout devient plus simple, à présent.
— C’est quoi ces preuves ? osé-je demander. Esteban est distant, j’ai beau le regarder, il ne se tourne pas vers moi. - Quelles preuves ? dis-je plus fort. Les avocats se fixent à tour de rôle et n’osent répondre, ils dévisagent Esteban en attendant les consignes. - Mais quelles preuves bordel ! me mets-je presque à crier.
Mal à l’aise, les avocats nous quittent sur une dernière recommandation.
— Demain 8h expertise psychiatrique salle 25, 9h conciliation salle 29. Soyez en avance, nous nous retrouverons sur place. Pour la garde des enfants, il nous faut un délai, pas avant trois mois, soit décembre au mieux.
— Je t’expliquerai plus tard, ma douce, tout en me passant la main sur la joue.
— Non ! J’en ai marre que l’on me cache tout, je veux savoir maintenant !
Tandis qu’Edouardo raccompagne les avocats, Ernest demande si j’ai encore besoin de lui. Je le congédie, dans un geste de colère, tout en arrachant la main d’Esteban posée dans mes cheveux. J’hésite à le congédier, lui aussi, par la même occasion, je n’ai nullement besoin de sa compassion, je veux des explications et je les veux tout de suite. Nos regards se fixent comme pour amorcer un combat, mais je tiendrai bon, j’aurai le dernier mot. En commençant à perdre patience, Esteban revêt son armure et ordonne à Ernest qui n’a toujours pas bougé :
— Retournez au poste de sécurité.
— Mais on n’a plus besoin de lui !
— Ernest travaille pour moi, pas pour toi ! Je suis le seul à le congédier, tu vas te mettre ça dans la tête à la fin ?!
— Très bien, mais tu me dois quand même des explications. Dépêche-toi avant que je m’énerve !
Je suis debout, avec les bras croisés sous ma poitrine et je sens la colère me piquer les joues. Il fait les cent pas devant la fenêtre, passe les mains dans ses cheveux et soupire fortement. À quoi dois-je m’attendre ? Au pire ?
— Bordel, Emma, je leur ai donné les preuves que ton mari te trompe, depuis quatorze mois !
— Quoi ? Quatorze mois ? Mais comment les as-tu obtenues ?
— Je ne sais pas si c’est le moment pour te donner les détails.
— Bien sûr que si c’est le bon moment, vas-y avant que je perde patience. Il sent très bien que je suis à la limite de hurler, à nouveau, il passe sa main dans ses cheveux puis me tourne le dos et regarde à travers la baie vitrée. - Ne me tourne pas le dos, Esteban ! Je veux bien que tu uses du ton autoritaire, dans nos jeux sexuels, mais là, j’exige des réponses immédiatement !!!
— Ça fait quelque temps déjà qu’on suivait ton mari…
— C’est qui on ?
— Un détective privé, mes gardes du corps parfois, sous mes ordres.
— Ernest ?
— Non, il ne faisait pas encore partie de mon équipe.
— Continue.
— J’avais besoin de preuves contre lui, pour… pour le moment où j’aurais dû te convaincre qu’on était faits pour être ensemble. Il me fallait des preuves pour que tu réagisses, ça me faisait tellement mal que ce con te trompe et que tu n’en saches rien.
— Mais t’es complètement dingue ?! Tu avais tout manigancé ? Tu m’as manipulée ?
— Pas du tout, ma douce.
Je lève la main devant lui, pas de « ma douce », je suis trop en colère. Je lui faisais confiance, mais il détenait une information essentielle me concernant et il me l’a sciemment cachée. Je croyais que notre rencontre était due au hasard, mais il avait tout prévu.
— Il s’avère qu’une de mes filiales a eu un litige avec une entreprise dont les avocats sont « Antoines et Associés ». Carl a eu l’affaire entre les mains, bien avant d’être associé. Il était très perspicace dans son travail et d’un seul coup, ça a changé, il a abandonné toutes les charges et accepté les termes que mes avocats avaient annoncés, nous avons gagné. Je me suis demandé pourquoi, il était réputé pour être fouineur et ne pas lâcher sa proie, alors pourquoi ? J’ai avant tout pensé qu’il devait vivre un drame qui lui aurait accaparé l’esprit, puis peut-être un événement particulier. J’avais raison, j’ai trouvé deux billets pour un voyage, mais le nom sur le second billet n’était pas le tien.
— Quoi ? Mais quand ? Il n’est jamais parti en voyage, il est toujours rentré le soir, même si c’était très tard.
— Non, il y a quatorze mois environ, il est parti une semaine, pour aller consulter un client en Allemagne.
Je cherche dans ma mémoire et en effet, c’est la dernière grosse mission qu’il a effectuée en tant que collaborateur avant de passer associé.
— Il a prolongé son voyage de quatre jours, pour être avec sa maîtresse.
Mes jambes deviennent molles, je me laisse tomber sur le canapé, en larmes plus de colère que de tristesse. Il en sait plus que moi sur toute cette histoire, je ne sais même pas qui est cette femme. Je lève les yeux et m’aventure à lui demander :
— Tu m’as bien dit hier matin que tu savais qui c’était ?
— Oui.
Nom de Dieu mais il pourrait être plus explicite ! Je resserre les doigts dans mes paumes et me rentre les ongles dans la peau, mes articulations deviennent blanches. Il s’assied devant moi, me prend les mains pour les ouvrir.
— Dis-moi qui c’est ! J’exige de savoir. Je m’accroche à sa chemise assez fort pour lui arracher un bouton et je lui crie dessus. - C’est qui Esteban ?
— Ça ne t’avancera à rien, Emma, laisse tomber.
— LAISSE TOMBER ?! Mais putain, Esteban tu te fous de ma gueule ? Je viens de découvrir que notre rencontre n’est pas due au hasard, que mon mari me trompe depuis quatorze mois, que tu l’as fait filer et que tu as pris des photos de son adultère. Alors excuse-moi du peu mais je veux un nom ! Je veux mettre un visage sur la femme qui m’a volé mon mari.
— Elle t’a libérée, Emma. On devrait plutôt lui envoyer des fleurs, elle nous a permis de nous trouver.
— Ne change pas de sujet, veux-tu, donne-moi son nom ou je fais la grève du sexe.
— Foutaises, tu n’y arriverais pas de toute façon. C’est vrai, mais c’est la seule arme que j’ai sous la main. - Tu es sûre que tu veux savoir ? Je n’ai pas envie que tu sois triste ma douce, je ne veux que ton bien et je ne pense pas que cela te soit bénéfique.
— Oui je dois savoir, j’en ai besoin pour me reconstruire.
— Je te donnerai juste son prénom. Elle s’appelle Estelle.
— Estelle ? Estelle… comme Estelle Moreau ? Il ne dit rien mais je sais que c’est ça. Putain, il couche avec son assistante ? Mais elle a dix ans de moins que lui. Qu’est-ce que tu as appris d’autre ? Dis-moi tout ce que tu sais, je suis au bord de l’explosion. J’avance vers lui avec un doigt accusateur et exige de tout connaître. Pas de mensonges entre nous, tu te rappelles, elle vient de toi cette règle, alors respecte-la !
Il me prend le doigt et me le tord.
— Arrête avec ce doigt accusateur, enlève ça de mon visage, tu auras les informations dont tu as besoin, pas plus !
— J’m’en fiche, j’irai les chercher moi-même, avancé-je prête à défier ses ordres.
— Et comment vas-tu t’y prendre ?
— J’en sais rien. Mes bras deviennent lourds, la fatigue me tombe dessus d’un seul coup et je suis en sueur de m’être mise en colère comme ça. J’ai besoin de comprendre où j’ai merdé, tu vois ? Avec toi, tout paraît facile, presque trop facile, tu gères les choses, tu me soutiens, tu crées ce que tu souhaites me voir faire ou vivre, mais je me dis qu’un jour, tu en auras assez et que tu risques aussi de me laisser pour une femme plus jeune, plus intelligente peut-être.
— Ne dis pas ça, ma douce, jamais je ne te quitterai, c’est toi, la femme qu’il me faut, pas une autre.
Il me lance un regard animal, de puissance, d’homme blessé par ce que je viens de dire. Pourtant, il comprend mon sentiment, il sait que les choses étant allées très vite elles peuvent aussi se défaire de la même manière.
— Tu vois, j’ai besoin de comprendre si je suis la cause ou non.
— Bien sûr que non, tu n’es pas la cause. Comment peut-on quitter une femme comme toi ?
— Tu ne me connais pas Esteban, ce que l’on vit depuis quatre jours n’existe que depuis quatre jours, tu ne sais pas qui je suis au quotidien, mariée et avec des enfants.
— Je sais qui tu es Emma, tu es faite de la même étoffe que moi, je te connais, on s’attend depuis toujours et jamais je ne te quitterai.
Il prend ma tête dans ses mains et m’embrasse.
— Qu’est-ce que tu sais d’autre, Esteban ? lui dis-je doucement.
— Le détective l’a suivi, il est resté avec cette Estelle quelque temps et ensuite on l’a vu avec une autre femme, une blonde. Ne me demande pas qui c’est, je n’en sais rien et cela n’a pas d’importance, il ne l’a vue qu’une fois.
— C’était peut-être un rendez-vous professionnel ?
— Au Hilton ? Toute la nuit ? J’en doute. Ensuite une brune assez jeune.
— Elle travaille aussi avec lui ?
— Non et il ne l’a vue qu’une fois aussi. Et pour finir, il n’y a que des photos de lui avec cette Estelle. Les dernières semaines, ils se voyaient très tôt le matin, et le soir après le travail jusque tard dans la nuit.
Je suis effondrée, depuis des semaines, il me dit qu’il a des réunions, des gros dossiers et qu’il doit finir tard, mais en fait il était avec elle. Cette douleur dans le cœur et dans mon ventre me déchire. Qu’est-ce que ça fait mal d’entendre tout ça, qu’est-ce que ça fait mal d’avoir été trompée et trahie. J’ai l’impression que ma vie avec Carl devient un tissu de mensonges, tout s’effrite de seconde en seconde et tous les souvenirs que j’ai de nos treize années de vie commune me paraissent comme… une gigantesque supercherie. Je me suis accrochée à un homme qui ne m’aime plus depuis longtemps et j’en ai oublié mes envies et mes besoins, je me suis effacée juste pour conserver une soi-disant harmonie. Quelle idiote, je fais !
— Voilà ma douce, ce sont toutes les preuves que j’ai réunies et données à mes avocats. Demain matin, tu seras divorcée.
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