Affranchis-moi T1
Chapitre 12
J’enfile un peignoir, des chaussons et vais dans la cuisine me préparer un thé. Mon thé du soir c’est un rituel, il me fait du bien et me permet de décompresser de ma journée, et Dieu sait que celle-ci était bien remplie. J’entends d’ici Camille, « Mais arrête de boire tout ce thé, tu vas ressembler à une baleine ». Je m’attends à ce que Carl me rejoigne pour que l’on parle, mais il ne se montre pas, je m’avance donc vers son bureau pour lui suggérer de venir boire un café avec moi, je cogne à la porte et entends des bruits étouffés, des chuchotements.
— Oui, qu’est-ce qu’il y a ? me lance-t-il sur un ton agacé.
— Tu veux un café ? lui proposé-je, dans l’espoir de nous rapprocher.
— Oui mais apporte-le-moi, je n’ai pas le temps de faire une pause, moi !
— Est-ce que je peux venir boire mon thé avec toi ?
— Comme tu veux, mais il n’y a rien d’extraordinaire derrière cette porte, juste une montagne de travail.
— Je me fiche de l’extraordinaire, je veux juste te voir aujourd’hui.
Je vais lui faire son café et je frappe à son bureau, il m’ouvre et prend sa tasse, j’entre et reste adossée au mur.
— Fais pas la tête, je suis sur de gros dossiers. Je n’ai pas de temps à t’accorder mais je suis à la maison, c’est déjà bien, non ?
— Si tu le dis… Il me fait un petit bisou sur le front.
— T’as eu une grosse journée, va te coucher et prends un bon bouquin, ça va te changer.
Dans un long soupir, je sors de son bureau, sans le regarder, sans me retourner, je vais dans la cuisine et m’assieds à la table. Dehors, c’est la pleine lune, elle étale sa rondeur devant moi et me sourit. J’ai l’impression qu’elle me comprend, elle. Mon téléphone bipe, un message d’Esteban, « J’espère que tu dors, je n’ai pas envie de te trouver avec des cernes sous les yeux. À demain. EC ». Je serre le téléphone contre moi, je me sens moins seule tout à coup, il pense à moi à cette heure tardive, j’hésite à lui répondre, mes doigts me démangent et je tape « Mais vous n’êtes pas encore couché, Monsieur ? Ce n’est pas bien, vous réduisez votre espérance de vie ». Dans la seconde, il me répond « Ma vie n’a commencé qu’hier, donc j’ai de la marge ! », « Vous êtes drôle, vous ne m’avez pas attendue pour vivre, ni pour baiser tout ce qui avait des seins et des talons aiguille », « Alors ça ! Ça méritera une grosse fessée et j’ai hâte d’être à demain pour vous corriger, comme il se doit ». Je souris, ça marche ! Je vais me coucher plus légère.
Au milieu de la nuit, je sens Carl se glisser dans les draps, il a un comportement étrange, il est tout au bout du lit et ne s’approche pas de moi. Quand j’essaie de le toucher du pied, il enlève sa jambe. D’un seul coup, me vient à l’esprit : « Mince, est-ce que j’ai effacé les messages d’Esteban ? Peut-être que Carl les a vus ? » À tous les coups, il les a vus. Il est 04h15 du matin et je ne peux plus dormir. Une peur m’assaille le ventre, une angoisse dans la gorge, je sens que quelque chose va mal. Paniquée, je prends mon téléphone et envoie un message à Esteban « Je suis sûre que mon mari sait, j’ai oublié d’effacer les SMS qu’on s’est envoyés ». J’appuie sur envoi quand je me rends compte qu’il était sûrement en train de dormir. Quelques minutes passent et il me répond « Déjà réveillée, Madame ? Ne me dites pas que vous êtes encore en manque ? Mais que fait votre amant ?? », « Excuse-moi, je suis en panique et je n’ai pas fait attention à l’heure. J’ai dû te réveiller ? », « Ce n’est pas grave, j’allais me lever dans un quart d’heure, je dois prendre un avion », « Ah bon pour aller où ? », « Je vous trouve bien indiscrète, en cette nuit de pleine lune, Madame ! Concernant votre crainte, c’est impossible que votre mari ait vu quoi que ce soit, j’ai sécurisé nos messages puisque vous ne les aviez pas effacés. Ça ne s’enregistre pas sur votre téléphone », « Ah oui et comment se fait-il que je puisse les voir ? », « C’est une technologie sur laquelle CRUISE COMPANY travaille et qui va bientôt révolutionner le marché des télécommunications. Tu peux les voir parce que je te le permets. Quand tu tapes ton code, tes empreintes libèrent l’accès à notre conversation, mais si quelqu’un d’autre tape ton code, il ne verra rien de nos échanges », « Décidément, je ne sais pas quand tu as pu faire tout ça. Le temps qu’on a passé ensemble, j’ai toujours senti tes mains sur moi ! », « À distance ma chère, on peut tout faire ! Souviens-toi… Allez retourne au lit », « Mille excuses encore », « Je suis sûr que je vais trouver de quoi te faire pardonner. Je t’appelle tout à l’heure quand je serai rentré. EC ». Je me sens mieux, Esteban est là, il me comprend, il m’accompagne, il est présent. Bien plus présent que mon mari qui pourtant est à côté de moi. Je suis soulagée que Carl ne puisse pas voir nos échanges. Mais alors qu’est-ce qu’il a ? Sur cette pensée, je me rendors.
06h30 le réveil sonne, je me lève d’un bond en pleine forme. En chantonnant, je me fais chauffer de l’eau et sors une tasse pour Carl. À peine ai-je allumé la cafetière que je le vois arriver, déjà habillé, en costume, chemise, finissant de nouer sa cravate.
— Tu es déjà prêt ?
— Oui, je me suis levé à 6h00, tu ne m’as pas entendu ?
— Non je dormais à poings fermés.
— Faut qu’on parle Emma, dit-il d’un ton grave.
— Ah, tout de suite ? Je ressens la boule au ventre et ma gorge qui se serre. Ça concerne les enfants ?
— Non, cela nous concerne. Je te dirai ce soir.
— Mais je ne peux pas rester comme ça toute la journée, donne-moi un indice au moins !
— Non, et en y réfléchissant, ce soir il y aura les enfants, rentre pour 16h00 avant qu’ils aient fini l’école, je vais me libérer, sois à l’heure, s’il te plaît.
Je regarde mon agenda et je me rends compte que je suis en consultation toute l’après-midi.
— Combien de temps te faut-il ?
— Prends le reste de l’après-midi, on doit avoir une discussion digne de ce nom.
— Bien, je vais essayer de décaler mes deux derniers patients et je te tiens informé.
Je ressens comme un coup de massue derrière la tête. Il n’a jamais pris autant de temps pour être avec moi. Que veut-il me dire, qui nécessite de prendre deux heures ? Comment je vais pouvoir aller travailler avec cette boule au ventre ? Ç’aurait été plus simple qu’il me dise qu’il est au courant et qu’il faut qu’on en parle. Je décide d’envoyer un message à Esteban, « J’espère que tu as fait bon voyage ? Quelque chose se trame, mon mari finit plus tôt et veut qu’on parle. Je suis angoissée ». Pas de réponse, je me retrouve toute seule. Je ne peux pas appeler Camille, elle serait fichue de faire les valises de Carl, Jules non plus, il ne le supporte pas.
Je me ronge les sangs toute la journée, en attendant l’heure de ma mise à mort. 15H30, je suis prête à partir quand je regarde mon téléphone, j’ai reçu un message d’Esteban et je ne l’ai même pas entendu. « Mon voyage s’est effectué avec succès, je suis sur le retour. Je t’appelle dès mon arrivée. Bon courage pour tout à l’heure. EC ». Ma respiration se fait haletante, entrecoupée, je manque d’air. Je suis sûre que Carl est au courant et qu’il va me passer une soufflante. Il n’est pas encore rentré lorsque j’arrive à la maison, ouf il me faut un thé pour me préparer à ce qui va suivre. J’ai peur, je n’ai pas envie de me retrouver à la barre des accusés, interrogée par mon avocat de mari. Carl arrive, ouvre la porte, entre dans la cuisine, pose sa sacoche sur la table et défait sa cravate. Je resserre la tasse entre mes mains et respire par saccades.
— Assieds-toi, je te prie, me dit-il en me montrant la chaise, comme si j’étais coupable de quelque chose.
Je m’assieds, pose ma tasse et triture mes doigts. Je suis comme une gamine qui monte un tricot imaginaire, j’ai peur.
— Tu as remarqué qu’il y a de la distance entre nous ? Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, il y a quelques années.
— Faut pas exagérer non plus. Tout peut s’arranger, si on s’en donne les moyens.
— Ben justement Emma, je ne veux plus m’en donner les moyens.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? m’étonné-je, ma réalité venant de s’écrouler comme un château de cartes sous mes yeux.
— Toi aussi, tu as changé, tu t’es accommodée de mes absences, de mes longues journées de travail, tu ne dis plus rien.
— Ah bon ? lui dis-je dans un petit miaulement aigu.
— Oui regarde, tu te remets même à la course à pied, tu prends à nouveau soin de ton corps, ce qui ne t’était pas arrivé depuis longtemps.
— Ben merci, c’est sympa, dis que je suis trop grosse pour toi, répliqué-je, vexée par sa remarque.
— Non, mais tu me comprends. Bon Emma, je ne vais pas tourner autour du pot, je te dois la vérité.
Je reprends mon thé entre mes mains, seul rempart contre ce guerrier qui démolit mon monde. Je pourrais briser la tasse, tellement je la serre fort.
— J’ai rencontré quelqu’un !
La tasse me glisse des mains, s’écrase par terre, le thé se renverse, m’ébouillante, mon rempart vient de tomber.
— Quoi ? le questionné-je, interloquée.
— J’ai rencontré quelqu’un. Je te quitte Emma, je vais aller vivre avec elle.
— Mais t’es dingue ? C’est hors de question. C’est qui cette fille ?
— Tu ne la connais pas et ma décision est prise, Emma.
— Ça fait combien de temps que tu baises avec cette pétasse ? Je me retrouve à crier, alors qu’une petite voix dans ma tête me met une claque sur la main et me dit, dis donc, toi aussi tu baises ailleurs !
— Ça ne fait que quelques semaines et je ne te permets pas de l’insulter !
— Tu parles sérieusement ? Tu veux nous quitter ?
— Je l’aime, Emma, ça ne se commande pas ces choses-là.
Il approche sa main de la mienne, je la retire immédiatement, je ne veux pas être touchée par cet homme qui me dégoûte.
— C’est fini, Emma, je meurs à petit feu depuis des mois. Je n’en peux plus de cette vie, j’ai besoin de me sentir aimé, besoin de me sentir homme.
Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Que je ne l’aime pas assez ? Que je ne le considère pas comme un homme ? Mais c’est lui qui ne me touche plus depuis des mois. Je ne suis pas la cause de toute cette merde quand même ?! Je m’effondre en larmes.
— Et voilà putain, tu vois, on ne peut jamais te parler, t’es toujours en train de chialer.
— Attends mais c’est normal que je pleure ! On est mariés depuis plus de dix ans, on a trois enfants, et tu m’annonces sans prévenir que tu me quittes ! Donc oui, c’est normal que je pleure, c’est ce que font les gens normaux quand ils sont blessés. Excuse-moi de ne pas faire des bonds, ni des saltos arrière.
— Tout de suite le ton de l’ironie, mais t’es vraiment irrationnelle, Emma. Tu ne peux jamais être sérieuse, il faut toujours que tu ramènes tout à toi.
— Et je vais le ramener à qui ? À la voisine ? C’est moi que tu quittes, il me semble ! Et les enfants, tu leur as dit ?
— Non, je te laisse le faire.
— Il n’en est pas question ! Tu vas assumer tes choix et ton rôle de père pour une fois. C’est toi qui nous laisses et non l’inverse.
Sur ces mots, je prends mon sac à main, laisse le thé écrasé par terre et sors en courant de l’appartement. Je descends les marches deux à deux, avec une telle précipitation que je manque de tomber quatre fois. Arrivée en bas, je croise madame Ramiress. Elle m’interpelle.
— Madame, Madame !
— Allez vous faire foutre, Madame Ramiressssss !
Elle se retourne en colère et jure quelque chose que je n’entends pas. J’ouvre la lourde porte, sors dans la rue, et cours sans savoir où je vais. Je crie, je hurle, je suis en rage. Je ne comprends pas. Des semaines ? Ça veut dire que lorsque je cherchais des solutions pour sauver notre couple, lui s’envoyait en l’air avec cette pétasse ? Et Rebecca, elle le sait ? Elle n’aurait quand même pas osé me parler comme elle l’a fait, elle me l’aurait dit ? À ce moment, mon téléphone sonne, un message « Je te veux nue sur mon lit, ce soir ». Je pleure de plus belle et réponds « Ce n’est pas le moment, fiche-moi la paix ! ». Esteban m’appelle, je laisse sonner. Je cours en larmes, au hasard, depuis je ne sais combien de temps, et je ne sais pas où je suis. Mon téléphone sonne à nouveau. Comme je ne réponds toujours pas, Esteban m’envoie un message « Ne bouge pas de l’endroit où tu te trouves. Je t’envoie mon chauffeur. Edouardo vient te chercher ». Je suis à bout de souffle, je me laisse tomber sur le trottoir, dégoulinante de larmes, et lui réponds « Non, comment peux-tu savoir où je suis, je ne le sais pas moi-même », « Bouge pas, Emma, je t’en prie ».
Assise sur le béton froid, je me repasse les derniers mois et me demande où j’ai merdé. Pourquoi n’ai-je rien vu ? Il y a forcément eu des signes qui m’ont échappé. J’ai beau réfléchir, mon esprit s’embrouille. Toutes les fois où il a décommandé nos dîners en tête-à-tête… Je m’arrache les cheveux, mais pourquoi ça m’arrive à moi ? Je me sens abandonnée comme une pauvre petite chose, inutile et désuète, malheureuse et vulnérable, fragile sur le béton parmi toutes les ordures. Une limousine s’arrête devant moi. La porte s’ouvre et je sens Edouardo me soulever par les bras.
— Venez, Madame Vidarli, ne restez pas là, montez.
Je le suis, abattue. Il me soutient, mes jambes ne me portent plus. Je monte dans la voiture et me pelotonne dans un coin de la banquette. Je reçois un message, « Tu es en sécurité ma douce, ne t’inquiète plus, je m’occupe de toi. Edouardo te ramène à la maison, je serai là dans moins d’une heure, je fais au plus vite ». Je lui réponds « Tu n’as aucune raison de t’occuper de moi ! ». Mon téléphone sonne, un appel d’Esteban, cette fois.
— Allô ? dis-je en sanglots.
— Qu’est-ce qui se passe ma douce ? Tu me fais peur.
— Je ne peux pas te le dire au téléphone, je n’ai pas envie d’en parler.
— Ne t’inquiète pas, Edouardo va rester avec toi le temps que j’arrive. Demande-lui ce que tu veux, d’accord ?
— Non je n’ai pas besoin de nourrice, je n’ai besoin de rien. Je veux m’enfuir, juste… ne plus exister, je veux mourir !
— EMMA ! Écoute-moi bien, je peux donner comme consigne à Edouardo de t’attacher sur une chaise, s’il le faut. Ne fais pas de connerie et attends-moi, on va en parler. Je me dépêche. Emma… tu m’entends ?
— J’ai trop mal, je veux que cela s’arrête, lui dis-je dans un dernier supplice.
— J’arrive ma douce, je fais au plus vite, s’il te plaît, dis-moi que tu vas m’attendre sagement ?
— Oui, abdiqué-je tout en pleurant, épuisée et sans force.
Je me réveille dans le lit d’Esteban, en sous-vêtements et sous la couette, n’ayant aucun souvenir d’avoir raccroché mon téléphone ni d’être entrée dans son appartement. Je quitte le lit chaud et douillet, revêts le négligé posé sur la chaise à côté de moi et vais dans la salle à manger où je découvre Esteban en train de parler avec Edouardo et un homme que je n’ai jamais vu. Il se tient devant la fenêtre, face au soleil couchant, il regarde les lumières de la ville, les mains dans les poches. Toute sa magnificence s’exprime à cet instant. Sa stature est sublime, j’ai envie de me coller à lui et de le serrer fort, de sentir ses muscles me soutenir et m’enlacer. Edouardo est attentif, attendant les ordres de son patron. Esteban ne m’a pas encore vue, et je le surprends à dire :
— Il a signé sa perte, faites en sorte de réunir un dossier au plus vite.
J’espère au fond de moi qu’il ne parle pas de Carl. Sans se retourner, il continue :
— Ça va, ma douce ? Tu as bien dormi ?
L’électricité qui passe entre nous est tellement palpable que je pourrais, moi aussi, le sentir en train de me regarder à l’autre bout de la pièce. Je m’avance vers lui et l’enlace, passe mes bras sur son torse et colle ma joue à son dos. Je l’embrasse, le presse, le sens, j’ai envie de lui, il le sait. Il se retourne et me sortant de mon scénario, m’annonce :
— Je te présente Ernest, ton garde du corps.
— Quoi ? Je n’ai pas besoin de baby-sitter.
— Tu ne discutes pas ! Ernest est un très bon garde du corps et il t’emmènera partout où tu voudras et restera avec toi, me dit-il en posant son doigt sur mes lèvres.
— Mais je ne cours aucun danger, Esteban, je t’assure.
— Emma, je m’occupe de toi, tu ne sortiras plus seule, et c’est non négociable !
J’acquiesce, je n’ai de toute façon pas la force de me battre. Edouardo s’en va dans la cuisine pour me préparer un thé.
— Je n’ai pas besoin de solliciter quelqu’un pour me faire un thé. Ne me fais pas ça, s’il te plaît, ne me traite pas comme une petite fille incapable.
— Arrête de faire ta rebelle, Emma, tu vas accepter mon aide. Premièrement, parce que j’en ai envie, et deuxièmement, parce que j’ai les moyens de le faire. On va discuter tu veux, viens t’asseoir.
— Je n’ai pas envie de discuter, j’ai envie de mourir, cette solution me paraissant la plus rapide pour éradiquer ma souffrance.
Edouardo pose mon thé sur la table basse. On s’assied sur le canapé, je replie mes jambes et me blottis contre Esteban, j’ai froid, il pose une couverture sur moi et me caresse les cheveux. Je le sens perdu, son cœur bat à toute allure, il est dépassé et ne comprend pas ce qui se passe. Je me demande s’il lui est déjà arrivé de traiter une situation de crise d’une des femmes qu’il a baisées. Je vois bien qu’il ne sait pas quoi faire d’une femme en larmes. Les gardes du corps sont dans le couloir, gênés, Esteban s’en aperçoit et les congédie :
— Edouardo, accompagnez Ernest dans ses quartiers.
— Quoi ? Parce qu’il reste ici ? m’exclamé-je, étonnée qu’il dorme dans l’appartement.
— Oui, il va prendre le logement à côté du poste de sécurité. Il me resserre contre lui. Je t’écoute Emma.
— Malgré le manque de sommeil, je me suis levée ce matin d’humeur joyeuse, et en forme. Je suis allée préparer le petit-déjeuner de Carl, je sens les doigts d’Esteban qui se crispent dans mes cheveux, et à peine suis-je arrivée dans la cuisine, qu’il sortait de la douche prêt à partir.
— Tu n’as pas pris ta douche avec lui ? demande-t-il, menaçant.
— Non, ça fait bien longtemps que ça ne m’est pas arrivé. J’essayais d’arranger les choses depuis des mois, c’est mon mari tu comprends ? J’ai accepté beaucoup pour lui et je pensais qu’on allait finir notre vie ensemble. Esteban ferme ses poings à l’idée que je risquais de passer encore plusieurs années avec mon mari. Carl m’annonce qu’il fallait qu’on parle sérieusement ce soir. J’ai eu peur qu’il ait découvert ce qui se passait entre nous. Je n’ai jamais trompé mon mari auparavant, pas une fois depuis que nous sommes ensemble, donc je me suis dit qu’il savait.
Esteban m’écoute, il me regarde attentif et tendu, alors que je lui parle en ayant le regard ailleurs, il me caresse le dos pour m’inciter à continuer.
— Je suis arrivée peu de temps avant lui, il a commencé à me dire que j’avais changé, à ce moment j’ai cru qu’il allait m’annoncer qu’il savait tout pour nous, au contraire, il me balance qu’il a une maîtresse depuis des semaines et qu’il me quitte ! Putain, il m’abandonne !!!
Esteban se décontracte, je sens sa respiration devenir profonde et soulagée, il a relâché la pression d’un coup. Je me mets à pleurer.
— Mais tu te rends compte, il me quitte ! Mon mari m’annonce qu’il part pour une autre femme ! Il me laisse avec les enfants et pire, il ne veut pas leur dire lui-même, il veut que je le fasse, mais c’est hors de question, il a le beau rôle dans l’histoire. Et nous, on va faire quoi ? Comment je vais me débrouiller avec les enfants, toute seule ?
— Merci, mon Dieu, lâche-t-il d’une manière instinctive.
Je me redresse et le dévisage, les yeux noirs de colère.
— Je te dis que je vais vivre l’enfer, que mon mari va me laisser seule et tu es content ! Comment peux-tu être aussi odieux ?
— C’est sorti tout seul, désolé, mais je suis avec toi Emma, je reste avec toi. On va trouver une solution ensemble. Toutefois, je ne peux cacher que je suis heureux de cette nouvelle. Ta vie est avec moi !
Je ne l’écoute plus, mon monde s’écroule. Je passe en revue ce que je vais dire aux enfants, comment je vais leur annoncer et surtout, je reviens encore sur cette dernière année. Je me sens mal, une pulsion de mort émerge de moi et me dit que je ne m’en sortirai pas indemne, autant tout arrêter maintenant, je suis prête à tomber dans ses bras, la mort ne peut être que plus douce. Je n’arrête pas de pleurer, je me lève et me dirige vers la fenêtre, hypnotisée par ces immenses baies vitrées. Je regarde au loin, tout est lumière. Les gens continuent à s’agiter en bas, des milliers de petites fourmis qui poursuivent leur existence sans se soucier de mon malheur. J’aimerais leur crier que je souffre, qu’ils pourraient avoir un peu de compassion et respecter ma douleur. Je suis la plus malheureuse des femmes à cet instant et le monde entier n’en a rien à faire. Pourquoi devrais-je être la seule à souffrir ? Pourquoi est-ce que la terre ne s’arrête pas de tourner ? Tout le monde doit savoir ce qu’il m’a fait.
J’ai le corps collé à la fenêtre. Il fait froid, la vitre est glacée mais je m’en fiche. Faites que cette baie vitrée cède sous mon poids, je tomberai ainsi de plusieurs étages et m’écraserai. Cette envie irrépressible de sauter m’assaille. Il me suffirait d’une seconde et tout serait fini, plus de douleur, plus de souffrance. Mes mains appuient tellement fort sur la vitre que mes articulations en sont blanches. Je cherche un moyen d’ouvrir cette fenêtre. À cet instant plus rien n’existe, je n’entends plus rien, que le bruit de la ville qui m’attire et les lumières qui m’apaisent. J’ai envie de me fondre dans cette lumière et puis ce serait l’occasion de revoir et de rejoindre ceux que j’ai aimés. À ce moment, on me tire par les épaules vers l’arrière. Je fais un quart de tour, abasourdie, pour me retrouver devant le visage d’Esteban, dont l’expression torturée oscille entre la colère et la peur. Il me crie quelque chose, je n’entends rien. Je perçois des éclairs sortir de lui, son aura change, sa couleur devient très sombre. Il me secoue dans tous les sens, mais je ne sens rien, suis-je déjà morte ? Je m’évanouis.
Je me réveille à nouveau dans le lit, le soleil est à peine levé. Esteban, assis à côté de moi, est au téléphone, son ordinateur posé au pied du lit, il me tient la main. Je me relève, la tête me tourne. Il dit « ciao » et raccroche.
— Bon sang Emma, tu m’as fichu une de ces peurs ! Qu’est-ce qui te prend, putain ? Je cherche à comprendre ce qu’il veut dire. - Qu’est-ce que tu comptais faire devant cette fenêtre ? Tu voulais te jeter en bas ?
Tout me revient. Je me sens honteuse, je ne veux pas lui expliquer. Il ne peut pas comprendre ce que je vis au fond de moi, ces pulsions qui m’assaillent, cette douleur dans mon ventre, la douleur de vivre.
— Je ne sais pas, un moment de désespoir.
— Mais tu as pensé à moi ? Et tes enfants ? Emma bordel, t’es inconsciente ou quoi ?
— Non, je ne pensais à personne, à ce moment-là, juste… ne plus souffrir. Et il y a eu cet appel, cette envie soudaine que tout s’apaise.
Il me tient à bout de bras et me regarde comme s’il ne m’avait pas vue depuis longtemps. Je vois dans ses yeux des larmes qui commencent à monter. Il me serre très fort contre lui et me révélant sa vulnérabilité, dans une étreinte désespérée :
— Ne refais jamais ça, t’as compris ? JAMAIS ! Je serais obligé de faire la même chose pour venir te chercher et je n’en ai aucune envie.
Le corps encore endormi, je l’écoute. Pourquoi me dit-il ça ? On ne se connaît pas. Je ne comprends pas pourquoi les mots, que j’ai tant attendus, sortent de la bouche d’un homme qui n’est pas le mien, un homme qui a surgi dans ma vie quelques heures auparavant.
— Tu m’as fait peur, tu m’as fait très peur. Est-ce qu’il va falloir que je te mette un baby-sitter, à chaque seconde, dans l’appartement ?
— Non, ne fais pas ça ! C’était juste un moment de faiblesse.
— Comment te croire Emma ? Si j’étais arrivé deux minutes plus tard, je t’aurais retrouvée en bas, écrasée sur le trottoir. Un frisson lui parcourt le dos.
— Mais je suis là, tout en resserrant mon corps contre le sien, pour qu’il s’imprègne de ma présence.
— Emma, si tu continues à te comporter comme une adolescente, je vais être obligé de te faire surveiller en permanence, même pour aller aux toilettes.
— Tu ferais ça ?
— Oui, je le ferais pour te sauver. Je veux être ton homme, ton amant, mais pas ton père. Je ne devrais pas avoir à te surveiller comme une petite fille. Et je ne veux pas que tu me doives la vie, mais plutôt qu’on s’offre nos vies mutuellement, pour le meilleur. Tu entends ?
— Oui, lui dis-je en le regardant dans les yeux et en le remerciant de ne pas vouloir plus d’explications… pour le moment.
— J’ai appelé mes avocats, il faut mettre les choses en route.
— Tes avocats ? Quelles choses à mettre en route ?
— Le divorce, la garde des enfants, la pension alimentaire, l’appartement !
— Non mais… il a dit ça mais il va revenir sur sa décision, c’est sorti sur un coup de tête.
— Emma, réveille-toi ! C’est fini ma douce. Une nouvelle vie va commencer pour toi. Ton mari a déjà déposé une demande de divorce ! Ça fait six semaines qu’elle est sur le bureau du juge.
— Quoi ? Mais comment le sais-tu ?
— Mes avocats ont vérifié s’il avait préparé son départ, et c’est le cas. Les choses sont en train de se replacer pour toi. Je suis arrivé quand il le fallait ma douce, sinon tu aurais passé cette épreuve toute seule. Avec moi, tu ne cours aucun risque, je serai toujours là pour toi, jamais je ne te quitterai. Je te couvrirai de baisers, tous les jours, et tu ne pourras plus te passer de moi.
Je l’écoute, ses mots sont rassurants, pourtant ce sont des mots simples mais tellement forts et réconfortants, c’est tout ce que j’attends d’un homme. Il est là, me soutient, dévoué à ma cause, il la fait sienne et prend le contrôle des choses. Il a la tête froide et posée, trouve des solutions, et devient ma raison.
— Je n’ai pas envie de détruire Carl.
— On ne parle pas de destruction mais de construction Emma. Tu dois te protéger sinon ton mari ne va rien te laisser et tu souffriras encore plus. Tu vas te défendre et on va s’arranger pour que tu en sortes la tête haute, en vainqueur.
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