Aline
Chapitre X
À la fontaine, les laveuses lavaient le linge. Elles frot-taient des deux mains sur la planche lisse, le savon faisait sa mousse, et l’eau était bleue et douce d’odeur. On a beaucoup d’ouvrage le matin. Une femme s’en revenait de la boutique avec une livre de sucre. Une autre balayait devant sa porte. Une grande fille menait un bébé par la main. On entendait le menuisier raboter dans sa boutique. Il faisait un petit temps gris un peu frais, et il soufflait un rien de bise. Le ciel avait des nuages blancs tout ronds qui se touchaient comme les pavés devant les écuries. Les vaches dans les champs bran-laient leurs sonnailles de tous les côtés.
Et une des laveuses dit en rinçant son linge :
— C’est le treize aujourd’hui.
— Non, dit une autre, c’est le quatorze.
— Tant mieux.
— Et moi, reprit une troisième, moi je vous dis que c’est le treize.
Alors Aline passa. Et elles s’arrêtèrent toutes de causer.
Julien coupait du bois près de la porte de la grange, der-rière la maison. Des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. À gauche, le verger rejoignait la campagne. On voyait par les trous des branches les pommes rouges d’un pommier tardif. Les autres n’avaient plus de fruits et presque plus de feuilles.
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Julien travaillait à son aise, étant chez lui. Il avait ôté son gi-let, parce que le mouvement donne chaud. Sa hache montait et retombait ; à chaque coup, il fendait sa bûche. Et quand Aline arriva, il resta une bonne minute comme il était, sa hache à la main.
Un pigeon s’envola sur leurs têtes. Julien ouvrit les lèvres comme pour parler, mais il ne dit rien. Et elle non plus ne dit rien au commencement, mais ensuite les paroles lui vinrent à la bouche comme l’eau dans une pompe, et jailli-rent à la fois.
— Tu ne sais pas, dit-elle, je voudrais bien que non… seulement… oui, c’est la vérité. Je n’étais pas sûre… C’est la première fois… Et puis, il a bien fallu, n’est-ce pas ? Et puisque c’est toi, il vaut mieux que je te dise.
Elle parlait en tâtonnant avec ses mots comme un aveugle avec ses mains. Elle tordait dans ses doigts les at-taches de son tablier. Elle avait les pommettes rouges comme deux petits feux allumés. Elle avait un corsage de toile bleue et une vieille jupe brune.
Julien dit :
— Quoi ?
Elle montra son ventre et dit :
— C’est un enfant qui m’est venu.
Un second pigeon s’envola. Julien dit :
— Charrette !
Puis il reprit :
— Charrette !
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Son cou s’enfonça dans sa nuque, et il avança la tête comme un bélier qui va corner, puis il se retint, pensant qu’Aline mentait peut-être ; et il dit :
— Tu es folle !
Elle ne répondit pas.
— Tu es sûre ?
— Oh ! oui.
— Sûre, sûre ?
— Oh ! oui.
Alors, il avança de nouveau la tête, et dit :
— Eh ! bien, tu n’es qu’une bête, ça ne me regarde plus.
Et, jetant sa hache, il s’en alla.
Mais Aline le suivait, marchant près de lui comme un pauvre qui mendie, disant :
— Écoute, puisque c’est ainsi, on serait bien les deux. Tu es fâché, c’est le coup ; penses-tu ? Quand tu penseras…
Il s’arrêta et dit :
— Fiche-moi le camp !
Et elle se prit la joue comme si elle voulait la mordre avec ses doigts ; et de l’autre main, elle tenait Julien par sa chemise ; et elle s’attachait à lui pour le retenir ; et elle aurait aimé être battue et qu’il la battît fort, mais rester avec lui ; et elle disait :
— Oh ! tu sais, je t’aime bien, toujours plus ; et puis le petit est à toi, marions-nous, je serai tant bonne.
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Et lui ne songeait pas à la battre ; il aurait seulement voulu qu’elle fût loin et souffler dessus comme sur un peu de fumée, c’est pourquoi il répétait :
— Ce que tu dis, je m’en moque. Fiche-moi le camp !
À ce moment, le père Damon sortit de l’écurie. Il était court et tassé et il écartait les jambes d’étonnement. Aline eut peur. Il lui parut que les arbres du verger s’abattaient tous ensemble et que la nuit venait dans le ciel. Elle courut. Les maisons du village couraient à sa rencontre le long de la route. Elle avait comme de l’eau trouble dans les yeux. Et lorsqu’elle vit sa mère, les forces lui manquèrent. Elle tomba sur une chaise. Elle tenait sa tête dans ses mains.
Henriette eut de la peine à comprendre. Une fois qu’elle eut compris, ce fut fini. Son amour allait à rebours. Il y a un amour sévère et rude qui châtie. Quand on est honnête, on a des enfants honnêtes. Elle eut d’abord une grande colère ; elle disait :
— Es-tu ma fille ?
Et puis cette colère lui durcit le cœur.
— Une fille, une seule, et la voilà ! Je devrais te dire : « Va voir ailleurs comme il y fait. » Je te garde, mais va droit à présent, si tu vas courbe…
Elle ferma la porte. Les idées se dressaient dans sa tête comme le bois vert dans le feu ; elle remuait les bras et toute sa bouche remuait avec. Puis elle regarda vers sa fille. Aline était comme un paquet, jeté là, soulevé du dedans par mo-ment. On ne voyait que ses cheveux défaits autour de sa tête
– 71 – et ses mains toutes pleines de petites secousses. Et elle lui dit :
— Va te mettre au lit.
Aline obéit. Elle se déshabilla sans penser à rien. Ses doigts allaient et venaient tout seuls, par un reste d’habitude. Elle se blottit sous les draps, ayant honte du jour même. Ce-pendant Henriette fit de la camomille. On en met sept dans une tasse, ni plus, ni moins, sept est le nombre ; la camomille est bonne pour toutes les maladies ; on verse l’eau bouillante dessus. Aline but ; c’était amer comme sa vie.
Ensuite elle se tourna vers le mur. Et la fatigue l’emporta sur sa douleur. L’ombre s’allongeait longuement sur ses pau-pières. Il lui semblait redevenir une toute petite fille ; c’est le temps où on joue aux haricots ; on fait un trou au pied d’un mur ; il y a des haricots de toutes les couleurs ; le soir des-cend et les hirondelles volent par grandes troupes autour du clocher.
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