Aline
Chapitre II
Au milieu de mars, elles eurent une première alerte. Henriette pensa : « Pourvu que le petit ne vienne pas avant terme, ça serait tout à la fois. » Et, comme elle était précau-tionneuse, elle appela la sage-femme.
La sage-femme vint un matin et entra sans heurter et dit :
— Bonjour, ça ne va pas ?
Elle avait une figure noire et une petite moustache. Elle prisait, ensuite elle éternuait et elle prisait de nouveau. Elle avait toujours une goutte brune qui lui pendait au bout du nez. On ne savait plus quel âge elle avait. Et si, parlant de quelqu’un, on disait :
— Il tourne bien mal.
Elle, elle répondait :
— C’est le plus gros garçon que j’aie vu.
Et quand on parlait de quelqu’un d’autre :
— Il est venu sans qu’on s’y attende.
Elle voyait le monde de cette manière.
Elle avait toutes sortes de recettes dans son métier, et l’habitude faisait qu’elle s’essuyait tout le temps les mains à son tablier. Elle disait aux femmes :
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— La belle affaire ! toutes y passent, il n’y a qu’à vouloir.
Et on disait d’elle :
— Il faudrait aller loin pour en trouver une pareille. Ça ne lui fait ni chaud ni froid.
Enfin, étant bien payée, avec un cadeau à chaque bap-tême, elle avait pu mettre de l’argent de côté, ce qui aug-mentait sa réputation.
Elle examina Aline. Elle la trouva, comme elle disait, pauvre de sang et bien nerveuse ; mais il est connu que la jeune génération ne vaut pas l’ancienne ; et puis, les circons-tances n’étaient pas pour aider. Elle tournait autour du lit en se mouchant dans son grand mouchoir rouge, parlant beau-coup, et répétant :
— Oui, oui, on n’en est pas encore là.
— Seulement, ajouta-t-elle, d’ici trois semaines, je ne dis pas.
Et il arriva comme elle avait dit. Avril parut, poussant devant lui ses petits nuages comme des poules blanches dans un champ de bleuets. La journée avait été chaude. Les feuilles dépliées se dressaient dans l’air, ayant pris des forces ; et on voyait trembler sur la campagne. Les douleurs commencèrent dans l’après-midi ; avec le soir, elles grandi-rent. La sage-femme dit :
— Hein ? je ne m’étais pas tant trompée.
Et, comme Aline gémissait :
— Ma fille, reprit-elle, crie seulement, ça soulage ; et puis pousse quand tu sentiras que ça vient.
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Après quoi, elle troussa ses manches pour être prête, mais rien ne pressait. Henriette avait mis sur le feu la grande marmite pleine d’eau. Les bûches pétillaient ; elle s’occupait, comme une ménagère qui prépare le repas. Mais elle était bien émotionnée, quoiqu’elle s’en cachât. Ce qu’il faut sur-tout, dans ces moments-là, c’est de ne pas perdre la tête. Et elle se raidissait. La vapeur était rose, l’eau bouillait.
La sage-femme but son café et mangea un morceau de pain et de fromage. Elle coupait son fromage sur la table avec la pointe de son couteau et piquait dedans d’une main ; de l’autre elle mordait son pain, elle vidait sa tasse à petites gorgées ; et puis la remplissait, disant :
— Moi, j’aime le café, ça me donne des forces. Mais il me le faut chargé à la cartouche.
Et elles attendirent toutes les deux.
Dans la nuit, les douleurs devinrent plus vives. Aline commença de crier. Elle criait par intervalles, doucement, puis plus fort en montant et cessant tout à coup ; alors elle se plaignait ; et les cris reprenaient, longs et ensuite aigus comme des pointes de rocher ; et quand elle était épuisée, sa tête tombait en arrière ; et puis sa gorge se resserrait et les cris recommençaient. La sage-femme se frotta sous le nez.
— Oui, oui, dit-elle de nouveau.
Et elle se moucha de nouveau, car elle faisait toujours ainsi.
— Ne vous effrayez pas, j’examine, ça va ; on crie, vous savez, c’est les nerfs.
Elle avait son amour-propre, qui était de faire seule. Mais cette fois, c’était sérieux. Alors elle dit :
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— Peut-être bien qu’un médecin ne serait pas de trop.
Le médecin arriva dans sa petite voiture. Il avait un grand cheval blanc qui trottait en levant haut les jambes. On entendit de loin le bruit clair des sabots sur la route, puis le roulement des roues ; et il parut. Il ôta sa pèlerine et son chapeau. Puis il se lava les mains avec de l’eau chaude et du savon. Et il entra dans la chambre en cachant sa trousse der-rière son dos. La porte resta ouverte pour qu’on pût aller et venir. Le petit chat, éclairé par le feu, dormait, dans les co-peaux, la tête entre ses pattes.
Quand tout fut fini, les lampes pâlirent ; c’était l’aube qui venait, grise et craintive.
— Ah ! dit le médecin, il est heureux que les enfants ne fassent pas toujours tant de façons pour venir au monde. On n’en voudrait plus.
Et, montant sur le siège, il toucha du fouet le petit cheval qui partit comme le vent, ayant mangé son avoine.
Mais la sage-femme était de mauvaise humeur. Elle dit :
— C’est encore un faiseur d’embarras. Je l’aurais eu aussi bien que lui.
Sur le lit, il y avait Aline et le petit qui était né. On l’avait enroulé dans des langes. C’était un garçon. Aline était as-soupie. Elle était blanche comme la mort et ses cils faisaient de l’ombre sur ses joues.
La chambre était en désordre. On avait tiré le lit au mi-lieu du plancher. La seille où on avait baigné l’enfant était auprès et, dans le coin, un tas de linges et de serviettes. Des habits traînaient sur les meubles.
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Cependant les voisines, averties par la voiture du méde-cin, frappaient à la porte l’une après l’autre. Il y avait long-temps qu’elles n’étaient pas revenues. Quand on a fait ce qu’Aline avait fait, les honnêtes gens restent chez eux. Mais la curiosité était la plus forte. Et elles s’excusaient, disant :
— Je suis venue voir comment ça allait.
La sage-femme leur répondait :
— Ça va bien.
— Tant mieux, je repasserai.
Et, une fois qu’elles étaient dehors, elles disaient :
— Au premier enfant que j’ai eu ça a été bien plus facile. J’ai laissé faire, voilà tout. Seulement, cette Aline, elle est punie, c’est bien fait. A-t-on besoin d’un médecin ! Et puis l’enfant, ça ne doit pas être grand’chose, s’il vit.
Alors toutes applaudissaient. Et les langues branlaient comme les clochettes des vaches quand le petit berger claque du fouet.
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