Aline
Chapitre VI
À la nuit close, on apporta le cercueil. Il était fait de quatre planches mal rabotées et verni en noir. Le menuisier avait travaillé toute la journée dans sa boutique claire et ou-verte au soleil, pleine de copeaux roses. Il plantait ses clous en sifflant. Comme il était habile, l’ouvrage avait été fini avant le soir. Ensuite, il avait allumé sa pipe, et il s’était dit : « Ce sera bientôt le moment que j’aille jusque là-bas. »
On déposa le cercueil près du lit, puis on mit Aline de-dans avec le petit enfant couché dans ses bras. Elle avait l’air de s’être endormie en le berçant et il semblait dormir aussi. On les couvrit d’un drap neuf. On rabattit le couvercle pour voir s’il joignait bien, mais l’enfant prenait peu de place, le cercueil était bien fermé ; on n’avait plus qu’à attendre les porteurs.
Il y eut un orage pendant la nuit, c’était le premier de l’année. D’abord un silence, puis un bruit comme un char qui roule, qui grandit et les éclairs étaient verts aux fenêtres. Après, les nuages crevèrent et s’abattirent dans les branches ; et puis les éclairs s’espacèrent, le tonnerre alla diminuant ; la pluie devint fine, tombant doucement partout et les gouttières chantaient sous l’averse. Au matin, le vent dispersa les nuages et le ciel parut descendre sur les chemins trempés de bleu.
Un peu avant onze heures, qui était l’heure de l’enterrement, le pasteur se prépara pour le culte. Il ôta le veston qu’il portait chez lui et mit un col propre, une cravate
– 103 – noire et sa redingote ; et encore son chapeau de soie, en soupirant, car rien n’est difficile comme ces morts particu-lières ; il faut éviter toute allusion, consoler cependant et promettre le ciel quand le ciel est douteux. C’est pourquoi il partit à regret, ayant sa Bible de cuir souple à tranches do-rées.
Le culte se fit dans la chambre d’Henriette. Il n’y avait pas beaucoup de monde, parce qu’Aline n’était pas morte de sa belle mort. Il n’y avait que quelques voisines et deux hommes, des cousins ; et ils se tenaient tous assis le long du mur. Au milieu de la chambre, on avait mis une table et une chaise pour le pasteur.
Il fit d’abord une prière et on se leva. Ensuite on se ras-sit. Et il lut un passage des psaumes. Il y est dit :
« L’œil de l’Éternel est sur ceux qui le craignent, sur ceux qui s’attendent à sa bonté pour délivrer leur âme de la mort et pour les faire vivre durant la famine.
« Notre âme s’attend à l’Éternel. Il est notre aide et notre bouclier. Car notre cœur se réjouit en lui, car nous nous con-fions en son saint nom.
« Que ta bonté soit sur nous, ô Éternel ! comme nous nous attendons à toi. »
La voix du pasteur s’élevait au commencement des phrases et retombait à la fin. Puis il parla sur ce qu’il avait lu, montrant que Dieu est miséricordieux et qu’il ne faut pas s’abandonner à sa douleur, mais lever la tête, parce que le jour du revoir est prochain. Enfin il pria de nouveau.
On entendit des pas lourds dans la chambre à côté. Les porteurs venaient chercher le cercueil. Ils étaient de bonne
– 104 – humeur, ayant bu un verre à l’auberge en passant : Ils di-saient :
— Heureusement qu’elle n’est pas pesante, quand il y en a qui vont dans les cent kilos !
Quand la prière fut finie, les hommes prirent leurs cha-peaux. Les femmes tout en larmes entourèrent Henriette. Et Henriette ne pleura pas. Seulement, lorsque le pasteur s’approcha d’elle, elle se dressa comme un ressort et on n’eut pas le temps de l’empêcher qu’elle avait ouvert la porte et vu la boîte noire et les hommes ; alors elle leva les bras et se jeta sur eux. Il fallut la tenir. On n’aurait jamais cru qu’une vieille femme eût tant de force. Et puis, comme on ne la lâ-chait pas, elle se mit à crier.
Le cercueil s’en allait le long du chemin qui mène au ci-metière. On doit traverser le village. Les gens étaient sortis devant chez eux pour voir. Le charron qui battait son fer près du gros soufflet de cuir jaune et du feu clair dressa la tête et mit les mains sur ses hanches ; l’apprenti lâcha la corde qui retomba et le feu devint sombre. Un petit garçon qui tirait un cheval à roulettes s’était arrêté, un doigt dans la bouche. Une grosse fumée sortait du four communal. Et puis, une fois que le petit cortège fut passé, les gens rentrèrent chez eux, l’apprenti se pendit à la corde, le charron reprit son marteau et l’enclume recommença de sonner dans le soleil. Le four communal fumait toujours.
Sitôt qu’on est hors du village, le chemin devient raide. Les flaques étaient déjà sèches et la rigole tarie. Le capillaire sortait en touffes noires des fentes du mur. On marcha plus lentement. Une fois, les porteurs s’arrêtèrent pour s’essuyer le front. Puis on repartit. Le cimetière était sur la colline. De grands arbres en marquaient l’entrée. On approchait, les por-
– 105 – teurs reprirent courage. La grille rouillée grinça. Le cercueil entra le premier, les deux parents suivirent ; et on vit dans un coin l’herbe haute, la fosse ouverte et le fossoyeur à côté, avec sa pelle.
Henriette toutefois n’avait pas cessé de crier. Tout ce qu’on pouvait faire ne servait à rien, les femmes disaient :
— Il faut l’attacher, on ne peut pas la laisser ainsi.
Les autres répondaient :
— Seulement, si on l’attache, elle deviendra enragée. Il vaut mieux que ça passe tout seul.
Et elles reprenaient :
— C’est la seconde fois que ça lui arrive ; c’est à présent des espèces de crises qu’elle a.
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