Aline
Chapitre V
Le facteur qui fait la tournée a des pantalons bleus larges, une casquette à liserés rouges et une blouse grise. Il range ses lettres dans son sac de cuir ; ensuite il va dans les maisons ; puis il sort du village, on le voit dans la campagne, sa blouse grise gonfle au vent ; et puis il devient tout petit. Plus tard, il s’en revient, jette son sac sur un banc et dit :
— Ça y est.
Et à chaque lettre qu’il tend, c’est des choses qui arri-vent.
Le facteur dit à Julien :
— C’est pour vous, aujourd’hui, ça ne vient pas de bien loin.
Comme Julien ne recevait pas beaucoup de lettres, il eut de l’étonnement et il pensa : « Ça vient du village. C’est une écriture de femme, pour sûr. Qui est-ce que ça peut bien être ? »
Il entra dans la grange pour lire.
— Tonnerre ! dit-il. Aline !
Alors il lut la lettre une seconde fois pour être bien sûr. Et il riait tout seul en se tapant sur la cuisse. Il se disait : « Moi qui croyais que c’était fini, ça m’ennuyait bien ; et puis, voilà ! rien du tout. Faut-il qu’elle m’aime ! »
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Ensuite il se mit à siffler, tellement il était heureux. La grange était haute comme une église ; on voyait le foin, la paille et, en montant dans l’ombre, le dessous des tuiles et les lattes du toit qui descendaient en pentes égales jusqu’au faîte des murs où le jour passait ; on entendait, dans l’écurie, le ruminement des vaches et le bruit des chaînes ; le foin qui fermentait sentait acide ; et, par la porte, le jour blanc brillait comme une plaque d’argent.
Julien enfonça ses mains dans ses poches. Il se sentait solide sur ses talons. On disait dans le village : « Pour un beau parti, c’est un beau parti. » Sa mère aimait à répéter : « On ne voit pas beaucoup de garçons comme lui. » Et, tout au fond de son idée, il trouvait que sa mère avait raison.
Le père Damon était syndic et riche. Il avait de la chance. C’est pourquoi son bien allait s’arrondissant tout seul, année après année, comme une courge qui mûrit. C’est de ces gens qui sont partis sur le bon pied, les héritages viennent, et on n’a rien qu’un fils par-dessus le marché. Le monde est le monde, les uns ont tout, les autres n’ont rien.
Il avait une grande maison bâtie en bonnes pierres, avec des murs peints en jaune, un large avant-toit et de grosses cheminées. Les chambres étaient à un bout, l’écurie à l’autre bout et le fumier devant, gros et carré et bien lissé sur les cô-tés comme une autre maison plus basse. Les hirondelles ni-chaient sous les poutres de la remise ; elles partaient chaque automne et revenaient chaque printemps. Les contrevents étaient verts, et, parmi les tuiles noires, il y avait deux grandes lettres L. D. faites de tuiles neuves d’un rouge vif qu’on distinguait de très loin.
Julien dîna de bon appétit. Puis il attela les chevaux au char à échelles pour aller chercher le froment. Le champ
– 32 – moissonné, au penchant de la colline, ressemblait à un drap de toile jaune déroulé dans les prés gris. Les gerbes étaient couchées tout le long, l’une à côté de l’autre. Et il n’y avait qu’un seul arbre, parce que les troncs gênent pour labourer.
Alors les ouvriers, qui s’étaient assis à l’ombre, empoi-gnèrent leurs fourches ; ils les enfonçaient d’un seul coup dans les gerbes bien liées qu’ils chargeaient d’un mouvement sinueux des reins, les bras levés ; et Julien, sur le char, les disposait de manière que le poids fût partout égal.
Il songeait à Aline. Il se disait : « Elle a les yeux bien jo-lis, bien jolis ; on ne sait pas si elle les a bleus ou noirs ; ils sont bleus, mais noirs aussi suivant comment elle est tour-née ; on dirait des yeux de poupée ; et puis elle a de bien jolis cheveux. Je suis rudement content de la revoir. C’est sa mère qui n’est pas commode ; c’est une vieille femme ; elles s’imaginent des choses ; à dix heures, qu’elle a dit : » Et il tâ-tait la lettre dans sa poche.
Les taons bourdonnaient autour de l’attelage ; il y en avait qui étaient gros comme des guêpes et velus qui s’abattaient soudain et d’autres, petits et minces, qui tour-naient longtemps avant de se poser. Ils faisaient comme une buée noire et les chevaux dedans, avec leurs ventres sai-gnants et leurs queues battantes, clignaient doucement leurs grands yeux bleuâtres.
Toutefois, les gerbes furent vite chargées. Julien prit ses bêtes par la bride et cria : « Hue ! Coco. Hue ! Bichette. » Les traits se tendirent, et les roues enfoncées dans le sol se dé-gagèrent lentement. C’était la fin des cerises qui pendaient sèches aux hautes branches où les oiseaux viennent piquer autour du noyau qui blanchit. Le chemin descendait, les roues sautaient dans les ornières et les épis, dépassant la
– 33 – masse oscillante des gerbes, tintaient à chaque choc comme du métal.
Mais Julien faisait claquer son fouet. Les filles qui mois-sonnaient au bord du chemin relevaient la tête pour le voir passer. Quand la pente devenait raide, il serrait la mécanique qui grinçait. Les roues enrayées soulevaient une grosse poussière pleine de l’odeur du froment. Et il pensait encore :
« À dix heures, il y a bien ceux qui sortent de l’auberge, mais aujourd’hui ils seront fatigués ; un jour de moisson, ça coupe les bras ; on sera seuls, alors tant mieux. Elle fera tout ce que je voudrai. »
À mesure que le soleil baissait, les ombres des arbres s’allongeaient, puis elles pâlirent et se confondirent dans le crépuscule qui montait du fond des vallons. Des hommes et des femmes, le râteau sur l’épaule, s’en venaient le long de la route rose, et, disparaissant derrière les arbres, reparais-saient plus loin sur le ciel doré. On entendit un harmonica qui jouait. Puis la nuit, qui est paisible, prit tous les bruits en passant et les emporta. Julien sortit de chez lui. Il cueillit une gaule dans un buisson et il la pliait dans ses doigts. L’air était frais et léger comme une eau fine. Il avait toute sorte de choses embrouillées dans sa tête qui faisaient ensemble du plaisir. Et il avait aussi besoin de marcher.
Le village s’endormait comme tous les soirs ; c’est le moment où les étoiles s’allument ; elles brillent au ciel et les lumières sur la terre ; ensuite, les lumières s’éteignent et le repos descend sur l’homme. Les grands lits ont des draps froids. Le maître se couche auprès de sa femme, et les ou-vriers sur le foin. Et puis l’étendue est seule avec les étoiles.
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Julien, étant arrivé près de chez Henriette, s’arrêta de l’autre côté de la route, sous un saule qui est là, et attendit.
La vieille Henriette n’était pas couchée, il y avait deux lumières. Julien se dit : « Elle doit m’attendre, mais la vieille est longue, ce n’est pas encore le moment. »
Il était bien sûr qu’Aline viendrait, pourtant il trouvait le temps long. Il se mit à compter jusqu’à cent, et, toutes les fois qu’il était à cent, il se disait : « Encore une minute ! » Puis il dit :
— Voilà dix heures.
L’horloge sonnait rauque comme un cheval qui tousse, et on entendait le battant retomber.
« Oui, voilà dix heures, la vieille ne veut pas s’endormir. Heureusement qu’on entend les heures, il fait bien trop nuit pour voir à sa montre, et puis Aline n’a point de montre. Il faudra que je lui en donne une, si ce n’est pas trop cher ; une en acier, c’est plus solide. »
Et il recommençait à compter : « Un… deux… trois… dix… vingt. » Seulement la tête lui tournait dans tous ces chiffres.
Il pensa : « Qu’est-ce qu’il y a ? À dix heures, pour des femmes, on est couchée, bien couchée ; ce serait le moment de dormir. Est-ce embêtant ! » Ses jambes devenaient raides comme des bâtons plantés dans la terre. « Elle s’est peut-être moquée de moi, pensait-il ; elle le paiera ! » Mais, tout à coup, les lumières s’éteignirent.
Julien s’avança au milieu de la route. Il se disait : « Est-ce qu’elle me voit, à présent ? » Il y eut un petit bruit, comme un frôlement, une forme grise se montra à la fenêtre :
– 35 – c’était elle. Il la vit venir, elle était sans chapeau ; et son vi-sage était comme un rond pâle.
— Est-ce que c’est toi ? dit-il.
Elle répondit :
— Oui, il faut faire doucement.
— Ah ! reprit-il, tu es tout de même une toute bonne !
Elle dit :
— Je t’aime bien.
Elle était contre lui, il sentait sa chaleur. Alors il la prit dans ses bras et la serra sur son ventre. Il lui semblait qu’il ne pourrait jamais la serrer assez fort. Il serrait si fort, qu’Aline avait de la peine à respirer et lui aussi. Ils crurent qu’ils allaient mourir.
La nuit avait attiré les nuages, ils couvraient de nouveau le ciel, ils étaient noirs dans l’obscurité. On voyait par les trous de petites étoiles qui tremblaient. Le vent passa dans les branches.
— Où est-ce qu’on va ? dit Aline.
— C’est qu’on ne peut pas rester ici.
— Oh ! non. Allons dans le bois.
— Il fait trop nuit.
— Alors mène-moi.
Il répondit :
— Oui, laisse-moi faire.
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Il l’emmena dans les prés par un petit chemin qui se perdait par places dans l’herbe. Il était bordé de noyers. L’ombre s’écartait à leur passage et se refermait derrière eux comme un rideau qui retombe. Aline s’inclinait vers Julien. Il éprouvait ce poids, il sentait le sang rouler dans ses veines, il avait la bouche sèche et de l’eau sous la langue.
Ils allèrent ainsi un petit moment. Puis ils s’assirent au revers du talus ; l’herbe y était épaisse.
— On serait bien là pour dormir, dit Aline.
Julien répondit :
— N’est-ce pas que oui ?
— Tu ne sais pas comment j’ai été toute la journée ? Je me demandais : Est-ce qu’il viendra ? Ce soir, j’ai été voir s’il y avait une lettre, et il n’y avait point de lettre ; alors j’ai pensé que tu viendrais et j’ai été guérie, parce que j’étais ma-lade de ne plus t’avoir.
Julien dit :
— Embrasse-moi.
Et elle l’embrassa. Elle reprit :
— On est tellement bien ici. On est comme chez nous.
Ensuite elle s’abandonna, cédant peu à peu comme un jonc qui plie, et ils se trouvèrent étendus côte à côte, telle-ment près que leurs visages se touchaient. Elle vit encore au-dessus d’elle un coin du ciel noir ; puis elle ne vit plus rien.
Le vent avait éteint les dernières étoiles et portait les nuages d’un seul mouvement vers le nord. Bientôt il com-mença de pleuvoir. Les gouttes tombèrent, d’abord larges et
– 37 – espacées, on aurait pu les compter ; puis elles devinrent fines et drues ; et l’air passa comme une grosse boule molle. On entendit une grenouille sauter dans le ruisseau.
Alors Aline soupira ; et Julien répétait :
— Tu es une bonne, une toute bonne.
Il ajouta :
— C’est que tu sais, il pleut.
— Est-ce vrai ? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! moi qui suis toute mouillée.
Et il dit :
— Embrasse-moi quand même encore une fois.
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