Aline

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 15 sur 17

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Aline

Chapitre V

 

 

Ce fut le taupier qui trouva Aline au petit matin. Il avait sa hotte sur le dos. Il était petit et si maigre que ses panta-lons paraissaient pleins de vent. Sa barbe au creux de ses joues était semblable à la mousse grise qui croît sur les ro-chers. Il allait boitant tout le long du jour, tendant ses trappes de taupinière en taupinière. On lui donnait deux sous par taupe qu’il prenait, qu’il allait boire à l’auberge dans un coin.

Aline s’était pendue avec sa ceinture aux branches basses d’un poirier. Comme ses pieds touchaient par terre, elle avait dû plier les genoux ; et elle était restée à demi sus-pendue, adossée au tronc de l’arbre. Le vent la berçait dou-cement ; on aurait dit de loin une petite fille qui s’amuse ; mais, de près, on voyait son visage bleui et ses yeux vitreux.

Alors le taupier posa sa hotte et courut au village, boi-tant plus fort et parlant tout seul.

Le soleil était levé quand la justice arriva. Il y avait le juge de paix, le greffier et deux ou trois hommes qui avaient suivi. Le juge était gros, avec une barbiche blanche. Le gref-fier était grand et tout rasé. Ils s’arrêtèrent au pied de l’arbre. On dépendit Aline, elle était froide. Ses bras pendaient. Ses tresses dénouées tombaient jusqu’à ses reins et l’étoffe rude de la ceinture avait pénétré dans la peau.

 

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Le greffier écrivait sur une feuille de papier, le juge te-nait ses mains derrière son dos ; les autres, un peu à l’écart, causaient à voix basse ; et le taupier disait :

— C’est comme ça, je sortais de la haie là-bas, parce qu’il y a par là des prés pleins de souris que j’en avais pour la matinée ; et puis je vois du noir, une robe, mais pas la tête qui était cachée, que je me dis : « C’est drôle. En voilà une qui s’est levée matin toujours, et encore qu’est-ce qu’elle fait ? » Et puis quoi ? je suis venu voir ; et puis voilà.

Le pommier était tout rose comme un bouquet de fian-cée ; les cerisiers alentour se défleurissaient déjà. L’herbe sentait l’oseille acide et la menthe doucereuse. Le bois était poudré de vert ; on entendait le ruisseau couler et un grin-cement confus sortait des arbres ; c’étaient les oiseaux qui chantaient. Quand le greffier eut fini d’écrire, on mit Aline sur un brancard et on l’emporta.

Cependant Henriette ayant appelé au milieu de la nuit, on était venu. Les falots semblaient courir tout seuls au ras du chemin. Il aurait fallu voir ce monde. On avait dit : « Qu’avez-vous ? » Ensuite les hommes étaient partis et les femmes étaient restées. Le malheur les attire comme le sucre attire les mouches.

Elles avaient couché Henriette dans le fauteuil, là où on avait mis Aline ; et elle se laissait faire. On lui donnait à boire et elle buvait. Mais, lorsqu’on apporta le corps, se dressant soudain toute droite, elle cria :

— C’est bien fait ! C’est bien fait ! elle ne l’a pas volé !

Et tomba sur le carreau.

 

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Dans la matinée, la boutique se remplit de monde. Il y avait sur les rayons des bocaux de verre pleins de sucre can-di, de tablettes à la menthe ou de cannelle, bien alignés, et des caisses de fer-blanc où on met les biscuits et des boîtes de boutons. Il y avait aussi une odeur fade, avec une odeur de salé, car un jambon et des saucisses étaient pendus à des chevilles au-dessus de la grande balance à chaînettes rouil-lées et à plateaux de cuivre. Et la boutiquière, au milieu de ses sacs, ayant pesé sa soude, s’appuya sur le comptoir et dit :

— Quelle affaire !

Mais les femmes parlaient toutes à la fois :

— On dit qu’avant de se pendre, elle a étouffé son petit.

— Est-ce qu’on sait jamais ?

— Enfin, il est mort.

— Puisqu’il était bien malade.

— Et puis après ?

— Le sang lui sortait par le nez.

— Et elle ?

— Ah ! elle, elle avait la langue qui lui pendait.

— Moi, je pensais bien que ça allait mal finir.

— Cette Aline, disait une autre, elle avait l’air tellement douce qu’on aurait cru qu’elle dormait ! Est-ce qu’on aurait pu croire ? C’est ce Julien après tout.

Et une autre :

 

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— Le médecin a dit : « La mort est venue ra-ta-plan pour la mère, mais pour le petit !…

Et la boutiquière ajouta :

— Mon Dieu ! quelle horreur.

Le soleil qui s’était caché depuis un moment sortit de derrière un nuage et la façade de l’auberge s’éclaira tout à coup. Sur le fumier voisin, un coq au bec ouvert chanta.

— Voyez-vous, les caractères, c’est comme ça ; avec ces eaux dormantes, il faut s’attendre à tout.

— Oh ! oui.

— Et qu’il y a à tous les deux de leur faute.

Alors elles se turent. C’était le juge qui passait. On dit :

— En voilà un qui a de rudes corvées.

Puis aussitôt les conversations recommencèrent. Et l’animation grandissait à mesure que les nouvelles surve-naient.

— Et Henriette ?

— On n’ose pas dire.

— Quoi ?

— Elle a dit que c’était bien fait.

— Pas possible !

— Et puis elle s’est roulée. À présent, elle ne dit plus rien.

— Ça se comprend.

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Mais, la matinée s’avançant, les femmes s’en allèrent une à une mettre la soupe sur le feu.

On fit la toilette d’Aline. On lui ôta sa vieille robe usée, et on lui mit à la place celle qu’elle avait portée à sa pre-mière communion. Les manches étaient un peu courtes, la taille trop juste et la jupe laissait voir les chevilles, mais c’était la plus belle robe qu’elle avait, et il faut être bien mise pour aller en terre. On disait :

— Comme elle est maigre, c’est une pitié.

— Oui, c’est que le chagrin, ça ronge.

— Faut-il qu’elle ait pourtant souffert !

Les femmes se montrèrent sur le cou l’anneau noir qu’avait fait la corde. Puis elles attachèrent une mentonnière autour de la tête pour retenir la mâchoire qui tombait. Et elles chuchotaient à cause d’Henriette. Ensuite, ayant lavé l’enfant et l’ayant enroulé dans des langes propres, elles le posèrent sur le lit à côté de sa mère. Et ils étaient là, la mère et l’enfant, comme le jour de la naissance.

Aline était pâle aussi comme ce jour-là, seulement son visage était calme, les traits s’étaient détendus, on n’aurait pas dit qu’elle avait tant souffert, il y avait une grand paix qui s’était posée ; et enfin ses oreilles étaient luisantes comme la cire. On avait joint ses mains sur sa poitrine, on entrevoyait ses yeux sous ses paupières mal closes. L’édredon à demi tiré cachait son corps jusqu’à la ceinture ; son corsage noir se détachait vivement sur le lit blanc.

Elle paraissait très longue et l’enfant tout petit. Quand tout fut prêt, on leur recouvrit la figure d’un mouchoir pour empêcher les mouches d’y venir.

 

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Comme le soir tombait, les femmes se préparèrent à veiller. Elles étaient trois pour se donner du courage. Elles s’assirent autour de la table. Les merles se poursuivaient en criant dans le jardin. Puis le crépuscule se glissa sous la porte comme une chatte brune ; et elles dirent :

— On ne va pas rester comme ça sans lumière.

Les deux autres répondirent :

— Bien sûr que non.

Elles allèrent chercher la lampe en se hâtant, car la cui-sine était déjà sombre et elles avaient un peu peur ; mais la lumière les tranquillisa. L’abat-jour de papier rose laissait la chambre dans l’obscurité ; la table seule était éclairée. Et on distinguait mal dans l’ombre le lit étroit et une forme sur le lit.

Au bout d’un moment, une reprit :

— Moi, j’ai froid aux pieds.

— Oh ! dit la seconde, c’est d’être assise qui fait ça.

Et la troisième ajouta :

— Mettez-vous au moins un châle sur les épaules.

Henriette n’avait pas bougé de sa place depuis sa chute du matin. Ses regards étaient tournés en dedans, ses mains ne remuaient pas et elle gardait la tête inclinée.

Les femmes la considérèrent. Elles branlèrent la tête.

— Voilà ! dirent-elles.

— Oui, voilà !

 

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— Quel coup quand même !

— Elle est assommée.

— Oh ! oui.

Puis elles parlèrent d’autre chose. Petit à petit le som-meil les gagnait. Leurs pensées s’affaissèrent comme les branches sous la neige. Mais, à peine leurs yeux s’étaient-ils fermés, qu’ils se rouvraient d’eux-mêmes. Elles s’agitaient sur leurs chaises. Parfois elles échangeaient un regard. Elles sentaient la mort rôder autour d’elles ; l’air en était comme épaissi.

À la fin pourtant elles s’assoupirent l’une après l’autre. La lampe brûlait en grésillant, on n’entendait pas d’autre bruit.

Quelquefois seulement, une des dormeuses se mettait à souffler plus fort, accoudée sur la table et le front dans ses mains ; un papillon de nuit, attiré par la flamme, frôlait l’abat-jour ; ou le vent passait dans les arbres.

Puis l’aube, s’étant levée sur la colline, descendit se mi-rer aux fontaines. Les bois s’ouvraient devant elle, l’herbe frissonnait sous ses pas. Une petite flamme trembla vers l’orient, des banderoles roses flottaient au sommet des sa-pins. Et l’espérance nouvelle, poussant la porte des maisons, souriait debout sur le seuil, pendant que, dans la chambre, la lampe achevait de s’éteindre et que les femmes s’éveillaient.

Le bruit de la mort d’Aline s’était vite répandu. La mati-née n’était pas finie qu’on venait aux nouvelles de tous les environs.

— Est-ce vrai ?

 

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— Oui, c’est vrai.

Il y avait des chars arrêtés devant l’auberge. Il y avait des femmes qui venaient de loin, qui passaient avec leurs souliers blancs de poussière et marchant à grands pas, et en-suite qui entraient chez une connaissance. Et aussi on com-mençait à plaindre Aline, parce qu’elle était morte et qu’on est moins dur pour les morts ; et puis, c’était trop triste ; et on disait :

— Elle est morte ; et puis, mourir comme ça ?

— Comme ça !

— S’enlever la vie !

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Alors on se taisait un moment pour se représenter le pommier, la corde et la petite Aline pendue. Et on disait en-core :

— Ah ! oui, c’est quand même drôle de vivre. Voilà, comme qui dirait, on commence, et puis on va vers le milieu, et puis on finit ; et puis quand on a fini, c’est bien la même chose que si on n’avait pas commencé. Et dire encore que tout le monde y passe.

 

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