Aline
Chapitre II
Une fois qu’elles avaient déjeuné, et les vieilles n’aiment rien autant que le café, – Henriette et Aline faisaient le mé-nage dans les deux chambres et dans la cuisine ; ensuite, elles portaient à manger à la chèvre. Comme elle était blanche, on l’appelait Blanchette ; elle mangeait en bougeant le museau ; et il fallait aussi la traire, et l’heure du dîner était bientôt là. Alors, quand la journée a tourné, le temps va vite ; c’est comme un seau qui s’est rempli lentement, qu’on re-tourne et qui se vide tout d’un coup. Si bien que ce n’était qu’après le souper qu’Henriette avait un petit moment à elle, pour aller faire une visite ou une emplette.
Mais c’était surtout le jardin qui prenait du temps, parce qu’il faut bêcher et arroser sans s’arrêter, si on veut des beaux légumes ; et il faut beaucoup d’eau durant l’été, de bonne heure le matin et tard le soir, car l’eau avec le soleil met le feu aux plantes, comme on dit. Enfin, les mauvaises herbes viennent bien toutes seules, mais rien de ce qu’on sème et de ce qu’on plante, au contraire.
Henriette était fière de son jardin. C’était le plus beau du village, il avait la terre noire, les carreaux y étaient droits comme sur un papier, et les choux gros comme la tête. Et, lorsqu’elle avait bien sarclé, elle levait son dos, et disait d’abord : « Aïe », parce que les reins lui brûlaient, mais elle était bien contente quand même de voir comme tout était en ordre. Il y avait aussi des arbres qui donnaient des fruits, et un vieux prunier devant les fenêtres. Le soleil venait par-
– 15 – dessus l’église et regardait dans le jardin avec son œil rond qui fait le jour ; et on sentait l’odeur de la terre.
Aline, étant travailleuse, s’aidait tant qu’elle pouvait. Elle tendait le cordeau ; elle comptait les graines dans le creux de sa main, parce qu’elle avait de bons yeux ; ou bien elle puisait l’eau et le puits grinçait comme un âne qui crie, pendant qu’elle pompait avec ses bras nus.
Souvent aussi elle allait dans le village. Ses amies l’appelaient de dessus le pas de leur porte et elles avaient, comme elle, les cheveux ébouriffés et les manches retrous-sées, car c’est le sort des filles dans les familles de se rendre utiles de bonne heure ; il faut qu’elles sachent tenir une mai-son si elles veulent se marier. Aline souriait à toutes ; c’était le bonheur qui soulevait ses lèvres et découvrait ses dents. Il semble que tout est bien facile quand on aime. Le soleil est plus clair, les fleurs sont plus belles et les hommes meilleurs. Alors le monde se découvre, paré comme un champ de fête de ses arbres, de ses prairies et de ses montagnes.
Elle se regardait au miroir. Elle se disait : « Est-ce que je suis jolie ? Mais je ne suis pas sûre ; peut-être quand même un peu. » Et elle était devenue bien jolie, parce que ses joues étaient plus roses, ses lèvres plus rouges et ses yeux plus bleus. Il y a un temps où c’est ainsi ; la jeunesse sort du cœur qui est heureux et elle est comme le matin sur les prés.
Elle se disait quelquefois encore : « J’aime pourtant bien ma maman. Je ne suis pas gentille de me cacher d’elle, mais on ne peut pas faire autrement. » Et puis l’idée lui passait. L’amour faisait qu’elle avait pitié des bêtes qui souffrent, des vers qu’on coupe en labourant et des fleurs qu’on écrase. Il y avait au village une jeune fille qu’on menait dans une char-rette à trois roues ; ses jambes avaient séché quand elle était
– 16 – petite et elle ne pouvait ni marcher, ni se tenir debout ; aussi elle n’avait pas grandi, elle était restée comme un enfant, mais sa tête était très grosse. Et Aline pensait : « Mon Dieu ! la pauvre fille ! » « Et puis, pensait-elle, si j’étais comme elle ! » Et elle se réjouissait d’être alerte et vive, avec ses bonnes jambes, pour aller à ses rendez-vous.
Julien venait, les mains dans ses poches. Quand il arri-vait le premier, il se cachait. Aline le cherchait et, tout à coup, lorsqu’elle était tout près de lui, il criait : « Hou ! » dans l’ombre, et, comme elle avait peur, il s’amusait de la voir, disant :
— Tu es bien peureuse !
Ensuite ils s’asseyaient. Les escargots sortaient leurs cornes noires et tiraient leurs coquilles qui branlaient sur leur dos collant ; quand la terre était humide, les champi-gnons poussaient d’une nuit dans les feuilles pourries. Les noisettes étaient à peine formées encore et molles dans leur peau verte qui fait cracher, mais on trouvait quelquefois une fraise oubliée qui tombait dans les doigts. Il faisait déjà noir dans le petit bois ; c’était comme une maison qu’ils avaient pour eux et on ne pouvait pas les voir, mais ils pouvaient voir, car il y avait une porte ronde et des trous comme des fenêtres et le ciel était comme une vitre. Les feuilles se-couaient leurs gouttelettes sur eux, le ruisseau sonnait ses petites sonnettes et le temps était vite passé.
Elle disait :
— C’est le moment.
Il répondait :
— Tu as bien le temps.
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Et elle attendait encore, mais il fallait bien s’en aller une fois.
Le dimanche matin, pendant qu’ils étaient ensemble, les cloches se mirent à sonner. Elles sonnaient pour avertir, une heure avant le sermon. Et, comme elles étaient mal accor-dées, l’une très basse, l’autre très haute, l’une battant vite, l’autre à longs coups sourds, elles avaient l’air, par les champs, d’un ivrogne avec sa femme qui s’en vont se querel-lant. Quelquefois elles sonnaient plus fort dans un accès de colère, puis elles se radoucissaient ; et le clocher brillait comme un tas de vieilles bouteilles.
Julien dit :
— Bourbaki a bu un coup de trop, ce matin.
Bourbaki, c’était le sonneur, qui avait ce surnom parce qu’il avait été à la frontière pendant la guerre de Septante et qu’il disait toujours quand il était soûl :
— Bourbaki ! je le connais.
Aline riait.
— Tu sais, dit-elle, une fois le pasteur était déjà dans l’église qu’il sonnait toujours.
— C’est que le vin n’est pas cher, cette année.
— Et, une fois, il a roulé en bas de l’escalier, il avait un trou à la tête.
Alors ils pensèrent à l’escalier de bois du clocher où on va pour voir loin dans le pays ; il est tout branlant, la char-pente crie et les cordes des cloches traînent sur le palier. Et puis on voit par la lucarne la route qui est comme une bande
– 18 – d’étoffe pointue par le bout, les toits qui sont rouges, les jar-dins qui sont verts et les tilleuls devant l’église qui sont ronds comme des choux.
Et Aline disait :
— Moi, j’aime bien les cloches.
— Elles ne sont pourtant pas bien belles.
— Ça ne fait rien, ça serait triste si elles ne sonnaient plus.
— Oh ! bien sûr.
— N’est-ce pas ?
Julien dit :
— Pourquoi est-ce que tu n’as pas mis tes boucles d’oreilles ?
— Je n’ose pas, maman les verrait.
— C’est dommage.
Aline répondait :
— Oh ! oui.
Ensuite les cloches cessèrent de sonner. On entendit en-core comme un bourdonnement qui se tut et le silence du dimanche vint derrière. Et Aline dit :
— Il va falloir que je rentre, j’ai juste le temps.
Julien la suivit du regard. Son chapeau blanc battait dans la brise et, lorsqu’elle passait derrière les haies, on le voyait seul comme un gros oiseau qui sautait au bout des branches.
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Mais les cloches sonnèrent pour la seconde fois. C’est à ce moment que le pasteur entre. Il entre et le chantre est à sa place sous la chaire. Quand le chantre chante, à chaque note il se dresse sur la pointe de ses bottines à élastiques pour faire sortir sa voix et il la pousse en l’air devant lui comme une bulle de savon. Il y a des psaumes qu’on sait, d’autres qu’on ne sait pas ; ils sont tous de l’ancien temps, avec beau-coup de blanches et un silence entre elles pour reprendre son souffle. Les carreaux ne sont pas très propres, le jour est un peu triste quand même il fait du soleil et on entend par mo-ment les gens qui causent sur la place.
Julien, resté seul, se coucha sur le ventre, et il mâchait un brin d’herbe en pensant. Il était content parce qu’il se sentait comme un homme qui a une femme à lui. Et il se re-présentait Aline dans sa tête, comme elle était, avec ses pe-tits bras minces, son cou brun en haut et blanc en bas et sa poitrine qui bougeait sous son corsage. Il se disait : « Pour-quoi est-ce qu’elle va au sermon ? je m’ennuie. » Et il réflé-chissait encore que les baisers ne sont pas tout.
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