Aline

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 3 sur 17

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Aline

Chapitre III

 

 

Seulement le monde est ainsi fait qu’à un bout il y a les jeunes qui rient ou qui pleurent, parce que c’est l’âge où on rit et où on pleure beaucoup, et au milieu les hommes qui travaillent ; mais, à l’autre bout, les vieux qui regardent la vie, ayant vécu. Ils ont les yeux pointus comme des clous. Ils ont amassé de l’expérience pour les jeunes qui n’en ont pas. Alors ils branlent leurs figures creuses. Quand on n’a qu’une fille, on aime qu’elle soit au moins de la bonne espèce. Les filles de la bonne espèce savent faire la cuisine, travailler aux champs et tricoter leurs bas ; elles ne s’amusent qu’à temps perdu. Et la vieille Henriette, voyant qu’Aline commençait à courir et à sortir presque tous les soirs, comme il ne faut pas faire, s’inquiétait pour elle, à cause des tentations, et disait :

— Je ne veux pas que ça continue.

Et puis, le lundi soir, neuf heures sonnèrent qu’Aline n’était pas rentrée. On entendait les portes se fermer l’une après l’autre, les portes des granges, qui sont hautes et larges et qu’on pousse de l’épaule et qui grincent, celles des écu-ries, qui sont rouillées, et celles des maisons, qui ne font presque pas de bruit. Le ciel était vert comme une prairie et les arbres déjà noirs dedans.

Henriette alluma la lampe. Ensuite elle se dit : « Elle n’est pas rentrée, qu’est-ce qu’elle fait ? » Ensuite le quart sonna et elle dit tout haut :

— Mon Dieu ! est-ce qu’il serait arrivé un malheur ?

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Elle ouvrit la fenêtre et elle appela :

— Aline ! Aline !

deux fois et personne ne répondit, mais les groseilliers avaient un mauvais air dans le jardin, comme des bêtes ac-croupies. Ensuite la demie sonna. Et tout à coup Aline entra.

Henriette dit :

— D’où viens-tu ?

Comme elle avait couru, Aline ne put pas tout de suite répondre, la lumière de la lampe l’avait étourdie aussi ; elle mit la main sur ses yeux et se tenait là avec le cœur qui lui sautait, quand Henriette répéta, avec une voix dure :

— D’où viens-tu ?

Aline dit :

— J’ai été chez Élise.

— C’est bien les heures de rentrer.

Il se passa un petit moment. Aline s’était assise. Alors elle sentit que sa mère la regardait. Elle ne la voyait pas, s’étant détournée d’elle, mais elle sentait ses yeux comme deux brûlures. Puis son sang commença de remuer, d’abord tout au fond, ensuite en montant, et il vint bientôt dans sa gorge, comme de l’eau bouillante qui fit un flot rouge sous ses joues et chanta dans ses oreilles ; et elle eut la tête en feu. Elle aurait voulu la cacher dans ses mains, mais sa mère était là ; et sa mère lui dit :

— Menteuse !

 

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Aline ne répondit pas, la racine des cheveux lui piquait dans la peau.

— Tu entends, dit Henriette, d’où est-ce que tu viens ?

Et Aline dit à voix basse comme les enfants qu’on gronde :

— J’ai été un petit bout dans le bois.

— Toute seule ?

— J’ai rencontré aussi Julien.

— Qui ça ?

— Julien.

Henriette dit :

— C’est du joli !

Puis elle ajouta :

— Ça n’a pas dix-huit ans ! une gamine !

Et après, elle secoua sa vieille main devant elle et reprit :

— À présent, c’est fini.

Aline était comme un oiseau qui s’est bâti un nid. Le vent souffle, le nid tombe, il n’y a plus que des débris. Elle voyait qu’elle n’avait pas bien connu le monde et tous les empêchements qu’il fait de s’aimer. On va où le cœur vous pousse, comme elle avait fait, et on s’est donné un baiser, et un deuxième baiser, et on voit que c’est fini.

Mais Henriette pensait : « Mon Dieu ! quelle peine ! quelle peine ! On souffre bien pour les avoir, avec ces en-fants ; au commencement, ils sont si petits qu’on ne peut pas

– 23 – croire que ça pousse ; ils ont toute sorte de maladies ; bon ! ça fait un peu plaisir plus tard, et voilà, les garçons, il leur vient de la barbe, les filles mettent des jupes longues ; on a plus de soucis qu’avant ; heureusement encore qu’on est là. »

C’est ainsi qu’Aline ne put presque plus sortir seule, en tous cas pas le soir où l’ombre porte au mal. Et Aline fut obéissante. Mais on lui avait pris ce qui fait que la vie est de nouveau douce, depuis le temps de l’enfance où elle a un goût sucré. Les premiers jours, elle secoua son chagrin, pre-nant de bonnes résolutions, et elle se disait : « C’était pas permis, je n’y pensais pas ; c’est dur, mais puisqu’il le faut. Si je rencontre Julien, je ferai semblant de ne pas le voir ; s’il m’aime bien, c’est lui qui viendra. Il dira : Je veux me marier avec elle. Ce sera bien plus agréable, je n’aime pas quand on se cache. » C’est ce qu’elle se disait. Et elle allait dans le jar-din, avec sa petite ombre bleue et l’été qui chantait parmi les carottes et dessus les murs.

Mais il se passa que son amour, ayant grandi comme une plante sous une dalle, dérangea ses raisonnements et la fit souffrir. Et il poussa toujours plus fort et elle souffrit tou-jours plus. Il lui semblait que chaque jour en passant jetait une pierre dans son cœur ; et il devenait si pesant qu’elle tombait de fatigue. Elle perdit ses joues roses et l’appétit. Elle regardait vers la route, cherchant Julien des yeux. « Où est-il ? se disait-elle ; comme je voudrais le revoir ! » Et chaque soir, au soleil couchant, quand venait l’heure, elle avait plus mal, revoyant le petit bois, le pré et le ruisseau où son esprit allait, car l’esprit a la liberté et il est rapide, mais le corps est attaché et l’esprit se moque de lui. Et elle enviait les hirondelles qui faisaient des ronds sur le toit.

 

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Cependant le temps passait quand même, à pas traî-nants, comme un mendiant sur la route. Elle continuait de travailler, elle portait la même robe et le même chapeau ; elle était seulement plus triste, mais il faut regarder dans les yeux pour voir le chagrin qu’on a.

Puis, quand tout fut ainsi, un soir qu’elle était assise sous le prunier, la tête contre le tronc, sa mère vint vers elle.

Henriette avait son tricot, mais il faisait trop noir, elle le remit dans la corbeille ; et puis elle joignit les mains sur ses genoux et dit :

— Tu as bien tort de te faire ainsi du mauvais sang, c’est des choses qui passent vite.

Et c’est tout ce qu’elle dit, mais une petite parole peut tout faire. Aline eut son cœur qui se leva soudain, ayant trouvé le courage et la volonté. Son cœur disait : « Non, c’est des choses qui ne passent pas. » Alors elle connut le véri-table amour ; il est fait de souffrir ; il éclate soudain comme un feu dans la nuit.

Car son premier amour était l’amour des petites filles qui sont seules, qui voient les étoiles, et un garçon passe. On aime quelqu’un de fort, parce qu’on est femme et faible et que le monde est grand. Mais son nouvel amour marchait devant elle, à présent. Elle aurait voulu aller vers Julien tout de suite, se jeter contre lui et lui demander pardon.

Henriette était assise et ne savait rien de toutes ces choses. Elle ne bougeait pas et elle ne parlait pas, n’ayant plus rien à dire. On voyait son nez courbe et un tas d’années sur son dos voûté. Et Aline, regardant sa mère, désira qu’elle mourût. C’est que l’amour va droit devant lui comme les pierres qui roulent des montagnes.

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