Aline
Chapitre VII
Le lendemain, il y eut la pluie. Le ciel s’était chargé vers Genève, d’où vient le mauvais temps ; au petit matin, le so-leil fut rouge. Et on dit :
— Il va pleuvoir.
Mais les moissons étaient rentrées, la pluie arrivait au bon moment. Elle tombait sur les toits avec un bruit égal qui donne sommeil. Elle débordait des gouttières comme une chevelure. Il y avait sur la route des mares rondes et entre les mares de petits canaux croisés comme les mailles d’un fi-let. Les regains nourris s’enflèrent et verdirent. Julien regar-dait pleuvoir. Il pensait : « Adieu pour ce soir. Après tout, on pourra se coucher de bonne heure. » Et cette idée lui était agréable, parce qu’il avait du sommeil en retard.
Mais, le surlendemain, il plut encore. L’ennui est vite là quand on n’a rien à faire. Julien se dit : « Allons à l’auberge. » Alors il y eut Constant.
Les charpentiers démolissaient le pont de danse. On avait ôté les drapeaux et les guirlandes et tout. L’auberge avait l’air d’avoir vieilli tout à coup, plus noire, ridée et mon-trant son crépi tombé par place sous les fenêtres. Tout était devenu mort comme quand l’orage a passé. On lisait sur un écriteau noir à lettres jaunes : Auberge communale. L’enseigne en tôle où un paysan pousse sa charrue pendait tristement au bout de sa potence.
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Julien monta le perron. L’odeur du vin sortait par bouf-fées du corridor. C’est une odeur qu’on aime à sentir de nou-veau. En entrant dans la salle, il revit les tables de bois brun, le poêle de faïence, les tableaux au mur, et il fut content. Constant était tout seul au bout d’une table. Et il fut content lui aussi, car il s’ennuyait. Il dit :
— Tiens ! c’est toi. Salut !
Et ils s’assirent en face l’un de l’autre, bien accoudés pour pouvoir causer.
— Qu’est-ce qu’on prend ?
— Un demi.
— Va pour un demi.
Constant était un grand garçon avec de la barbe couleur de sa peau rouge et des cheveux ras un peu roux. C’était un tireur. On lui voyait des grains de poudre au coin de l’œil. Il se mettait devant la cible bien posé sur le talon, il visait long-temps en levant lentement son fusil depuis par terre. Le coup partait et le fanon rouge montait sur la butte. Il ne manquait presque jamais son carton. Alors il faisait sauter la douille et disait tranquillement :
— Encore un de décroché.
Et puis il allait chercher son prix qui était toujours le premier prix, une belle soupière ou une pendule-régulateur. C’est pourquoi il avait de l’importance.
La servante apporta le demi-litre. Julien remplit les verres. Ils trinquèrent.
— À ta santé !
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— À la tienne !
— C’est un joli petit nouveau, dit Constant.
Puis il dit :
— Qu’est-ce que tu fais ? On ne te voit plus.
— C’est ces moissons, répondit Julien, a-t-on eu à faire !
— Rien que les moissons, répondit Constant en hochant la tête d’un air malin. Charrette ! elles t’auront pris du temps.
— Je pense bien, dit Julien, je les ai encore dans les bras.
— Alors, le soir, est-ce que tu moissonnes ? Ce bal, que tu n’en manquais pas un. Ah ! le gaillard.
Constant s’égayait. Ses épaules sautaient en l’air et re-tombaient. Entre deux bouffées, il crachait par terre. Ensuite il frottait du pied.
— Regarde bien ce bal, tu es un vieux fou : est-ce qu’on se lâche, c’est bête ! Un bal ! jusqu’au milieu de la nuit, rou-lement ! tu sais, un bal, toutes les jolies filles, la Julie, l’Héloïse et des douzaines d’autres et une musique ! il fallait voir, que les vieilles s’en mettaient et le vieux Gaudard qui est dans les huitante par-dessus le marché ! qu’ils ont de la peine à se tenir debout, tonnerre ! Et on est deux ou trois amis dans les jeunes, en voilà un qui ne vient pas.
La servante écoutait, debout près de la vigneronne à jupe courte, qui souriait parmi les pampres sur une affiche clouée au mur. Constant vida son verre. Puis il poussa Julien du coude.
— Qui est-ce ?
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— Rien, dit Julien.
— Et ce qu’on dit par le village !
— Qu’est-ce qu’on dit par le village ?
— Rien, dit Constant du même ton.
Julien était mal à l’aise. Il avait posé ses poings devant lui sur la table et il serrait les mâchoires d’un air têtu.
— Dis-moi au moins son nom.
Julien dit :
— Tu m’ennuies.
— Ah ! dit l’autre, tu es de mauvaise. C’est pas bon signe.
Julien ne répondit pas. Ils sortirent. Sur la place, les pluies ayant bouché les rigoles, il y avait une grande flaque. Les enfants, les culottes troussées, couraient dedans en poussant des cris.
— Au revoir, dit Constant, ce sera pour une autre fois.
Il plut toute la journée. Julien eut le temps de s’asseoir l’esprit et de se regarder en dedans. Son humeur était comme la pluie. Et il vit en dedans que le meilleur encore est de vivre tranquille. Est-ce que ça vaut tant d’histoires, une petite fille, une robe bleue et un rien de plaisir ? Mais le plai-sir durait encore et puis son humeur s’éclaircit. Et il dit : « Tant pis pour eux ! elle est trop jolie. » De sorte qu’il prit le milieu.
Pendant la nuit, la pluie cessa. Le ciel secoua ses nuages comme un oiseau ses plumes. Au matin, les ruisseaux décru-
– 52 – rent. Puis le soleil sortit. Les limaces sur les chemins éti-raient leurs rubans de soie.
Lorsque Aline aperçut Julien, elle courut à sa rencontre, elle disait :
— Ah ! te voilà, quel bonheur ! c’est bien long, trois jours.
Il répondit :
— Hein ? quelle pluie !
Le talus était trempé et le sol glissant. Il reprit :
— On ne pourra pas rester là.
— Crois-tu ?
— On serait dans l’eau.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? dit-elle.
— On ira faire un petit tour.
— Rien que ça !
— Que veux-tu, c’est pas ma faute s’il a plu.
Comme ils marchaient, Aline eut une idée.
— Sais-tu ? Allons dans ta chambre.
— C’est pour rire.
— Non, dit-elle.
— Et l’escalier qui est en bois, toute la maison enten-drait.
— Eh bien, dans la mienne.
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— Ah ! tu sais, dit-il, on pourrait croire que tu as perdu la tête.
On entendait respirer les arbres, il semblait que la nuit bougeait ; et elle était tiède. Une petite vapeur traînait sur les bois.
— Tout de même, dit Aline, on serait bien mieux chez nous.
Elle était inquiète, ne sachant pourquoi, parce que c’est l’air qu’on respire et ce qui va venir qui est déjà sur nous. Elle suivait Julien. Ils allaient au hasard. Alors il pensa que le moment était venu.
— Vois-tu, dit-il, c’est que tu es une femme, les femmes ne comprennent pas ce que c’est. Est-ce que vous sortez seu-lement ? Comment voulez-vous voir les choses ? Nous, qu’on est des hommes, on voit plus clair, il faut me croire. Tu sais comme ils sont au village, c’est plein de jaloux. Et toutes les mauvaises langues. Si on nous faisait des misères !
— Qu’est-ce que ça fait ? dit-elle.
— Qu’est-ce que ça fait, ça fait beaucoup. On ne pourrait plus se revoir.
Et il reprit :
— Je me suis dit, avec ce temps et puis tout le reste, on devrait s’arranger deux fois la semaine.
Aline ne comprit pas tout de suite. Elle dit :
— Pour quoi faire ?
— Pour se rencontrer.
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Elle disait parmi ses larmes :
— Non, je ne veux pas.
Il disait :
— Ça me fait aussi de la peine, c’est pour le bien que je fais ça.
Mais elle répétait :
— Non, non, je ne veux pas.
Et ses larmes coulaient toujours.
— Tu n’es pas raisonnable, dit-il ; tu ne sais pas ce qui pourrait m’arriver.
Elle renifla et, se tournant vers lui :
— Quoi ? dit-elle.
— Est-ce qu’on sait ? veux-tu être gentille ? c’est pour moi.
C’était pour lui, elle dit oui avec la tête, et ils s’arrêtèrent. Ils se trouvaient à mi-côte sur le versant de la colline. Le village se tenait en bas, emmêlé dans l’ombre avec ses arbres ; les hommes étaient là, et les hommes sont méchants.
— Ah ! disait Julien, je t’aime encore mieux, mais non, ça n’est pas possible, je t’aime autant, je ne peux pas plus.
Il la baisa au front, ses lèvres étaient froides. Cependant elle éprouvait, parmi son chagrin, une espèce de bonheur triste comme un soleil d’hiver, ayant consenti. On peut tout donner à celui qu’on aime, quand l’amour est grand.
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Les semaines passèrent encore. À présent elles étaient bien vides et noires pour Aline, avec deux jours comme deux lumières, et tout le reste du temps n’était plus rien. Et voilà qu’à leur tour ces lumières pâlirent. Cela se fit lentement. Elles pâlirent et décrurent par degrés, comme une lampe où l’huile manque. Il y avait quelque chose qui était changé, qui allait changeant toujours plus. Elle restait la même, mais Ju-lien n’était plus le même. Il était pareil à un homme qui s’est assis à une table servie et qui se lève quand il est rassasié. Il se lève et on voit qu’il va s’en aller et qu’on ne peut plus le retenir, parce que l’amour qu’il avait était une faim qui passe comme la faim passe. Et elle resterait seule. Elle sentait le bonheur glisser entre ses bras comme une botte de fleurs dé-nouée.
Ensuite la saison s’élevait entre eux, avec toutes les autres choses. Les jours devenaient courts, les nuits deve-naient froides. Aline cherchait les étoiles des yeux et ne les trouvait plus. On avait fauché les regains. La lune au com-mencement de sa carrière était comme un anneau brisé. Quand on met les vaches en champ, elles sortent toutes en-semble en branlant leurs sonnailles. C’est l’automne qu’elles ramènent et qui sonne aux cloches sur les chemins. On cueil-lait les premières pommes.
Et un jour vint la peur. C’était une fois qu’ils étaient en-semble sous l’arbre. Un homme passa sur le chemin. Ils s’étaient glissés en rampant dans la haie. Ils ne pouvaient rien voir à cause des branches, mais les pas se rappro-chaient. Et puis l’homme s’arrêta. Julien pensa qu’ils étaient découverts. Enfin on aperçut une petite lueur rouge, c’était l’homme qui allumait sa pipe. Et il reprit son chemin, les pas s’éloignèrent. On n’entendit plus rien.
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Aline se risqua dehors la première :
— Viens, dit-elle, c’est fini.
Seulement Julien avait eu si peur qu’il fut un moment sans parler. Sa voix tremblait. Il dit :
— C’est bête ! Il vaut mieux qu’on retourne chacun de son côté.
Et le mercredi suivant, il manqua au rendez-vous.
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