Aline

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 11 sur 17

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Aline

Deuxième Partie

 

 

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I

 

Novembre était venu.

— Oui, dit un jour Henriette, il te faudrait au moins avoir de quoi mettre ton enfant au sec quand il sera là.

Aline prit son fil et sa toile et se mit à coudre. Sa mère avait fait le compte :

— Deux ou trois langes, quatre chemises et puis des mouchoirs ; tu as de la besogne tant que tu voudras et juste le temps.

La toile était grossière, les petits des pauvres n’ont pas des draps fins. Aline cousait ; les doigts s’envolent, l’aiguille brille ; mais c’est un ouvrage qu’elle n’aimait pas faire ; elle le faisait parce qu’il le fallait. Et Henriette la surveillait, as-sise à côté d’elle et disant à tout moment :

— C’est pas comme ça. À quoi est-ce que ça sert de t’avoir appris ? Regarde-moi ça. C’est tout plissé, une mi-sère !

Elle prenait l’ouvrage et défaisait tout. Aline s’appliquait pourtant tant qu’elle pouvait. Seulement il faut que l’ourlet soit bien droit et il faut encore que les points soient égaux et faire attention de ne pas casser son fil : il y a tant de choses qu’on s’y perd. Et elles étaient là, rien que les deux, en face l’une de l’autre, avec l’hiver dehors.

 

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Elles étaient là rien que les deux. La cuisine avait quatre murs et sa petite fenêtre. Il faisait triste. Elles ne parlaient pas.

Et Aline pensait au petit qu’elle aurait. Elle se deman-dait : « Comment est-ce qu’il fera pour sortir ? Est-ce qu’on a mal ? Oh ! on doit avoir bien mal ! » Elle se rappelait des amies qui avaient eu des petits frères. Elles disaient :

— On nous avait mises dans la chambre d’en haut, mais on a bien entendu maman crier tout de même.

Il y a la sage-femme qui vient et, des fois aussi, le méde-cin. Et Aline avait bien peur.

Puis elle se disait : « Comment est-ce qu’il sera ? Je me demande. Comme c’est drôle d’avoir un petit garçon ! Ou bien ce sera peut-être une petite fille. On ne sait jamais d’avance. C’est seulement quand ils sont là, ça fait toujours une surprise ; mais j’aimerais mieux un garçon. » Elle l’imaginait dans ses pensées ; il aurait une grosse tête et des cuisses comme des saucissons ficelés.

Elle voyait aussi la robe qu’il aurait mise. Ils font bien plaisir quand ils commencent à parler.

Et puis, tout à coup, elle se souvenait qu’elle n’était pas comme les autres. Les autres qui ont un mari peuvent être joyeuses et beaucoup rire ; elles mangent tout le jour pour avoir du lait. Le soir, à la fraîcheur, elles prennent leurs en-fants ; elles s’en vont dans le village de porte en porte. On leur dit : « Comment ça va ? » « Pas mal, merci. » « Et le pe-tit ? » « Oh ! le petit, regardez-moi ça ! » « Oh ! le beau pe-tit ! » « N’est-ce pas ? Savez-vous combien il pèse ? Il fait dé-jà ses cinq kilos. » « Pas possible » ! Et la mère est tout heu-reuse qu’on ne veuille pas la croire.

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Seulement, les enfants qui n’ont pas de père, ceux-là on n’ose pas les montrer. On les garde à la maison ; on les fait taire quand ils crient ; ils deviennent grands et vont à l’école, les autres enfants ne jouent pas avec eux, on leur donne des noms. Aline pensait : « Ce n’est pas seulement moi qui suis punie, lui aussi sera puni. » Pourquoi ? Et pourquoi est-ce que Julien ne serait pas puni ? Elle sentait qu’il y a dans la vie des choses qui sont bien difficiles à comprendre.

Les feuilles tombaient. Quand les feuilles tombent, l’une tombe, l’autre suit. Elles se montrent le chemin, elles disent : « Venez-y ! » et se plaignent un peu en touchant la terre qui est froide et noire ; et l’arbre reste en haut comme deux vieux bras qui attendent. Les bois ressemblent à des fumées, la campagne est mouillée et grise, avec les carrés noirs des forêts de sapins.

Il n’y avait plus dans le jardin que deux ou trois choux qui laissaient pendre leurs feuilles flétries ; les autres étaient cueillis et enfouis sous la paille dans un coin. On ne pompait plus au puits. On voyait les toits qui s’étaient montrés avec la chute des feuilles.

Ensuite on entra dans le mois de décembre. Aline conti-nuait à coudre. Elle cousait du matin au soir. Elle cousait une chemise ; puis elle la mettait dans la corbeille ; et elle prenait un petit drap. Et le tas montait lentement dans la corbeille. Il n’arrivait rien d’autre dans sa vie.

Elle ne sortait presque plus, parce qu’on se retournait pour la voir et que les garçons riaient en dessous. Quelque-fois, pourtant, elle était si triste qu’elle ne pouvait plus rester assise, et elle se sauvait dehors.

 

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Elle allait un bout de chemin. L’herbe était courte et jaune comme du poil de bête et les buissons pareils à des pe-lotes de fil de fer. Elle marchait, le haut du corps en arrière, car son ventre devenait lourd. On voyait qu’elle était bien maigre. Quand il faisait sec, elle s’asseyait sous un arbre pour se reposer un petit moment. Elle aurait voulu pleurer, mais elle ne pouvait plus pleurer. Puis elle s’en revenait. Et sa mère lui disait :

— Qu’as-tu encore à courir ? quand on est comme tu es.

Et elle ne répondait pas, n’ayant plus le droit de rien dire. Elle n’avait plus que le droit de faire ce qu’on lui disait de faire. Et voici ce qu’elle aurait aimé faire, c’était d’aller vers sa mère et de lui demander pardon, de se mettre par terre devant elle et de poser sa tête sur ses genoux, pour que tout fût oublié, mais Henriette restait fermée et sombre ; et Aline n’osait pas. Et elle se remettait à coudre, pendant qu’on allumait la lampe.

Elle n’avait personne pour la plaindre. Il y a des paroles qui font du bien comme l’huile sur les brûlures. Elle n’avait que le silence. L’estomac lui faisait toujours bien mal. Il lui était venu aussi des taches jaunes le long du nez et un goût amer sur la langue. Ses joues étaient comme du papier sale. Elle avait tellement vieilli qu’on ne l’aurait pas reconnue. Et son ventre était devenu si gros qu’elle était effrayée de le voir.

Vers la fin du mois, il gela. Les glaçons pendaient en longues barbes blanches aux fontaines. On entendit les sa-bots des vaches, sonner sur la route durcie. Aline toussa da-vantage, couchant dans une chambre sans feu. Ensuite elle eut des engelures. Ses doigts étaient si gros et si raides qu’elle ne pouvait presque plus les plier ; souvent la peau

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Quand vint Noël, les cloches sonnèrent. C’est le jour de la joie et des promesses. On fait l’arbre dans l’église et les enfants viennent et les femmes viennent aussi pour voir. D’abord il fait sombre ; on chante et on allume les bougies. Elles sont comme des petites larmes qui bougent parmi l’arbre vert et les noix d’or pendues. Le sapin est un grand sapin qui touche presque au plafond. Et il y a une bougie tout au bout, avec une grande étoile, parce que, dans la nuit de Noël, les bergers virent l’étoile et l’ayant suivie virent l’étable, la crèche et l’enfant Jésus. Mais Aline pensa que le bon Dieu l’avait abandonnée à cause de son péché.

Puis, à minuit, la nuit de l’an, elle pensa : « Qu’est-ce qui va venir » ? Qu’est-ce qui peut venir, quand le malheur est là ? Deux ou trois mois qui passent et le petit enfant ; et les saisons qui tournent comme une ronde sous les arbres. L’année s’ouvrit devant elle : c’était une longue route nue et droite où il faut marcher. On ne voit rien, loin devant soi, rien que la route. Elle fermait les yeux. Est-ce qu’on peut ar-rêter le temps qui passe ? Ce n’est pas même de l’air qui passe qu’on sent passer ; on ne sent pas le temps et on ne le voit pas, mais il passe quand même. Et le petit bougeait en elle. Elle se disait : « Les choses viennent, on ne peut pas les empêcher. »

Le froid dura longtemps, car l’hiver était rude. Puis le ciel, comme une bouche ouverte, souffla une grande haleine chaude qui fit mollir les routes et tomber la neige des toits et verdir l’herbe dans les prés. On dit : « Voilà l’hiver qui est bien malade. » Et les enfants couraient devant les maisons.

 

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Bientôt les vents de mars s’élancèrent d’au delà les mon-tagnes, bondissant par-dessus le lac qu’ils remuent. Ensuite, alourdis d’eau, ils vinrent heurter les nuages dans un grand choc qui fendit le ciel ; et le ciel croula avec un grand bruit. Alors le soleil éclata, et les primevères fleurirent.

Il y a comme une voix qui encourage à vivre à cet en-droit de l’année. Elle est dans l’oiseau qui crie, dans le jour et dans les bourgeons qui se gonflent. Le printemps saute sur un pied par les chemins. On voit les vieux qui viennent sur la porte et hument l’air comme un qui a soif et font trois pas dans le jardin, levant la tête vers le bleu. Seulement on vit mieux aussi les taches bleues autour des yeux d’Aline et les deux trous dans ses joues.

Le jour de la délivrance approchait.

 

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