Aline
Chapitre III
Aline resta quinze jours au lit. Ensuite on lui permit d’aller jusqu’au grand fauteuil à dossier droit près de la fe-nêtre. Elle s’asseyait là et allongeait ses jambes engourdies. Pendant ce temps, qui fut le temps du répit, elle fut comme les malades qui ont un sommeil lointain dans tout le corps, et sont enfermés dans leur maladie, de telle façon qu’ils voient la vie effacée, comme un jardin dans le brouillard. Les gens qui passent, les nuages, les fleurs et le soleil semblent les choses d’un autre monde ; il y a une séparation qui s’est faite ; et la journée s’écoule d’un mouvement égal.
Puis Aline vit son enfant dans les bras de sa mère. Alors elle fut impatiente de l’avoir tout à elle, pour s’y attacher et s’empêcher d’être emportée et s’oublier aussi, car les petits enfants coûtent beaucoup de peine, ils se salissent, il faut les bercer, leur donner à manger et beaucoup d’autres choses qu’elle aurait voulu faire, mais elle était trop faible encore.
Elle regardait dehors. Des moineaux, tombant par grappes du toit, passaient devant les vitres comme des pierres noires. Un petit lilas se couvrait de verdure et ses feuilles encore froissées semblaient des papillons battant de l’aile aux souffles du printemps, mais la chambre était noire et triste, avec ses murs nus, ses poutres enfumées et sa fe-nêtre close. Henriette prétendait que l’air est mauvais pour les nouveau-nés. On respirait l’odeur aigre du lait.
L’enfant n’avait pesé que quatre livres le jour de sa nais-sance et son poids n’augmentait presque pas. Il avait une
– 85 – très grosse tête, comme tous les enfants qui viennent de naître, mais une tête plus grosse encore et un tout petit corps. Ce n’était rien qu’un peu de chair. Sa figure était comme une boule rouge où il y avait des plis qui étaient les yeux et la bouche, et deux trous qui étaient les narines. Il te-nait ses poings serrés contre ses joues. Il n’avait pas de che-veux, ni de sourcils, mais une espèce de poil sur le front et sur les épaules.
On le mettait coucher dans une corbeille à linge posée sur deux chaises. Le fond était garni d’une paillasse de feuilles de maïs, avec un petit drap et, par-dessus, une cou-verture de laine et un gros édredon pour qu’il fût bien au chaud. Mais, sitôt qu’on l’avait posé dans son berceau, il commençait à vagir. Il avait un petit cri si faible qu’il fallait s’approcher pour l’entendre et son visage se gonflait et il entr’ouvrait ses gencives nues.
La sage-femme venait chaque jour, apportant les nou-velles :
— Vous savez, disait-elle à Henriette, on ne parle plus que de votre fille. Il faut voir ça, c’est comme un bâton dans une fourmilière. Et ce qu’on raconte ! que le bébé a une tache de vin comme la main sur la figure, parce que le père avait bu ; et puis tout le reste ; ils ont la langue mauvaise.
— Ah ! disait Henriette, laissez-les causer.
Peu à peu cependant Aline reprit des forces. Elle put se tenir debout, puis marcher. D’abord elle marchait en bran-lant ; elle sentait le poids de sa tête comme une lourde pierre qui la faisait pencher de côté. Mais ensuite ses pas s’affermirent. Elle prenait le petit contre elle et s’étonnait de ne pas le sentir, tant il était léger. Elle pensait : « Il ne pèse
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— Bois, mon petit, bois vite, si tu veux être un grand garçon.
Seulement les tout petits enfants ne comprennent pas ce qu’on leur dit. Ils n’ont qu’un peu de force pour remuer les jambes et il fait nuit encore dans leur tête comme dans une chambre aux contrevents tirés. L’amour lui-même ne peut rien faire. Aline apprenait ainsi ce que les mères apprennent quand le moment est venu. Elles se heurtent à cette vie obs-cure ; et puis, il y a tous les soins à donner et les cris à dis-tinguer, qui sont ceux de la douleur et ceux de la faim et ceux dont on ignore la cause, dont on dit : « C’est de la mé-chanceté. »
Elle posait l’enfant sur la table et déroulait ses bandes. Le petit ventre nu se montrait, tout renflé et blanc comme un ventre de grenouille et la tête inerte roulait sur le coussin. Ou bien elle le baignait ; il était si petit qu’il suffisait d’une cu-vette ; l’eau tiède ruisselait sur sa peau en petites boules bril-lantes comme de la rosée.
Aline avait les mains encore maladroites ; tantôt elles appuyaient trop fort et tantôt hésitaient. Il semble qu’un rien va briser ces membres fragiles. Elle se perdait par moment dans ces soins. Alors le monde s’en va. Il n’y a plus qu’un pe-tit enfant sur une table. Elle souriait parfois comme au temps de son bonheur. Elle chantait :
Dodo, l’enfant do,
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L’enfant dormira bientôt,
Dodo, l’enfant do,
Pour avoir du bon gâteau.
Mais son sourire ne s’ouvrait qu’à grand’peine comme sous un fardeau, et sa voix retombait comme un oiseau dans sa cage, parce que l’enfant pleurait. Il était si malingre qu’il faisait pitié.
Et sa douleur revenait. Et un soir encore ce fut la mu-sique au village. Aline était assise près du berceau. On dan-sait à l’auberge, et ses souvenirs l’entraînèrent en arrière jusque sous le grand poirier. Et une autre fois qu’elle fouillait dans un tiroir, ce furent les boucles d’oreilles que Julien lui avait données dans le petit bois au commencement de l’été. La boîte de carton avec les petits personnages peints dessus était encore enveloppée de son papier de soie. Les grains de corail ressemblaient à deux gouttes de sang pâle. C’était tout ce qui restait de son amour, avec l’enfant. Elle se dit : « Et lui où est-il ? Ah ! il ne pense plus à moi. » Les larmes lui vinrent aux yeux et elle se moucha sans bruit.
Elle se soulevait ainsi, aussitôt reprise et ramenée, ayant comme une chaîne qui l’empêchait de fuir. Elle s’encourageait pourtant avec des paroles qu’elle se répétait dans le fond de son cœur, se disant encore : « Il faut bien que je l’aime, ce petit, tant l’aimer pour lui faire du bien et qu’il prenne de la vie. C’est un mauvais temps à passer. Quand il aura son année, il ira tout seul. Il faut bien que je l’aime, puisqu’il n’a rien que moi. Maman est vieille, et on ne sait pas, à son âge, ce qui peut arriver. Et puis il deviendra grand, pour quand je serai vieille aussi. » Et sa chair tressaillait en se penchant sur lui.
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Cependant l’enfant n’allait pas mieux, au contraire. On le voyait s’éteindre et se plisser comme un fruit qui sèche. Il ne pouvait presque plus remuer, une humeur jaune suintait de ses paupières et sa peau était écailleuse. Aline regardait l’ombre se répandre sur son front bombé. Elle pensait : « Est-ce que c’est possible, est-ce que c’est possible ! » Elle sentait des forces invisibles et malfaisantes rôder autour de son en-fant. Est-ce qu’elles allaient le lui prendre ? Un tout petit qui n’a point fait de mal. Et elle pensait : « C’est ça qui l’étouffe. Il a des choses qui se couchent sur lui. »
La sage-femme avait bon cœur et l’aidait. Le médecin venait aussi. Mais que faire ? Quand la maladie est là, que peut-on contre elle ? Les remèdes trompent le mal. On les prend pour les prendre et les docteurs font des ordonnances, mais est-ce qu’on sait où on va ? Les médecins ne sont pas les plus forts. La vie qui est venue sans qu’on le veuille s’en reva malgré nous, qui sommes peu de chose ; on se tord les mains ; et elle est partie. Et puis les tout petits qui n’ont pas de raison ne peuvent pas se défendre. Un jour, ils serrent les gencives, ils deviennent tout verts, et on dit : « Il est mort. »
— Voilà, disait la sage-femme, ça n’est rien pour les autres, mais quand on pense que c’est ce Julien qui est cause de tout ça !
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