Aline

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 8 sur 17

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Aline

Chapitre VIII

 

 

C’était un soir comme tous les soirs. Elle était à sa fe-nêtre. Lorsque Julien venait, il sifflait doucement. Quelque-fois aussi, par les nuits claires, elle l’apercevait sous le saule. La route éclairait doucement dans l’ombre, les murs étaient tièdes encore, parce que c’était l’été ; mais, à présent, il fai-sait noir.

D’abord elle crut seulement que Julien était en retard. On ne fait pas toujours comme on veut : voilà ce qu’elle se disait. Mais, à mesure que le temps passait, elle devenait agi-tée, à cause de ses imaginations. On pense à la maladie, on pense à la mort : elle ne pensait pas à la vérité qui est la cruauté des hommes qui sont les plus forts.

Quand onze heures furent là, les jambes lui démangèrent d’attendre ; elle sortit sur la route. La route s’en va d’abord tout droit, puis elle se courbe vers la maison d’école ; de l’autre côté, elle descend dans le pays, sous les pommiers. Les jardins se tenaient derrière leurs barrières. Il n’y avait personne.

Elle partit vers le village. Elle pensait au soir où elle avait porté la lettre ; c’était autrefois, le temps qui n’est plus. Comme la vie tourne ! Elle a un visage qui rit et un visage qui pleure ; elle tourne et on la voit rire ; après, on la voit pleu-rer.

Une fois qu’elle fut devant chez Julien, Aline s’arrêta. La maison, lourde et carrée, montrait ses volets fermés. Elle

– 58 – semblait dire : « Va-t’en ! » comme quelqu’un qui veut dor-mir. On n’entendait rien que la fontaine. Aline regardait vers la fenêtre de Julien. Est-ce qu’il ne devait pas la sentir de-hors avec ses yeux tendus vers lui ? Mais rien ne bougeait sous le rond du ciel où est le silence.

Alors, s’appuyant contre un mur, elle attendit encore longtemps. Et puis elle eut froid, étant sans châle et tête nue. L’air de la nuit l’enveloppait comme un linge humide. La so-litude pesait sur elle comme un poing lourd. Elle ne rentra qu’après minuit.

Le jour suivant, une troupe de montreur de bêtes traver-sa le village. On était dans la matinée quand le tambour bat-tit. Le chameau marchait en tête. Il avait des plaques de peau nue, des poils comme de la ficelle défaite, une bosse pendante et un long cou recourbé par en haut. Ses jambes al-laient s’écartant à partir de ses genoux cagneux, d’où venait son allure comme un bateau qui roule. Le singe, habillé en général, était assis sur le dos de l’âne qui tirait une charrette. Il cherchait ses puces en faisant des grimaces. La chèvre sui-vait.

Mais le tambour ayant battu pour la seconde fois, la re-présentation commença. Les gens faisaient le cercle, tout le village était sorti. Les hommes tenaient leur pipe au coin de la bouche et souriaient, parce qu’on est des hommes, pour dire : « C’est bon pour les enfants. » Le montreur avait un foulard rouge autour du cou et un chapeau de feutre pointu. Il fit d’abord coucher le chameau qui plia les jambes de de-vant, en balançant sa croupe un long moment en l’air comme un arbre qu’on coupe ; puis, s’abattit. Et l’homme, montant dessus, dit avec l’accent italien :

 

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— Voilà comme on charge le chameau au désert. On y met des tonneaux, des sacs, tout ce qu’on veut, mille kilos. Ils ne boivent pas pendant quinze jours.

— Ah ! disait-on, si on était tous comme ça, le pintier n’irait pas bien loin.

Ensuite le singe tira du pistolet. Sa queue sortait sous les basques de sa tunique. Et comme, au milieu de ses tours, ayant lâché son sabre, il se grattait le crâne, l’homme le cor-rigea d’un coup de lanière.

Henriette ne parlait pas ; elle gardait toutes ses forces pour comprendre, étant des vieilles gens qui ont un mur au-tour de leurs idées. Et les autres femmes étaient comme elle. Elles disaient :

— Autrefois, on ne voyait pas de ces bêtes, d’où est-ce que ça vient ?

— Ça vient d’Afrique.

— Croyez-vous ?

— Oh ! je sais bien.

— Pas la chèvre ?

— Non, rien que le singe et puis le chameau.

— Vous souvenez-vous ? Dans le temps, on avait les Ca-labrais, avec des peaux de mouton autour des jambes et des espèces de flûtes avec des vessies qui se gonflaient.

— On n’en voit plus.

— Dieu soit béni ! d’où ce que ça sortait !

 

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Mais Aline n’écoutait pas. Elle était triste, c’est pourquoi elle plaignait le singe. Il était si maigre et il avait de tant grosses larmes dans les yeux. Quand on le battait, elle aurait voulu le prendre et l’emporter dans ses bras ; et le chameau aussi, seulement il était trop gros. Et puis les grimaces du singe la faisaient rire encore malgré son chagrin. Et puis elle redevenait triste à cause de la chèvre.

On avait installé une sorte d’échafaudage rond, avec le dessus pointu et quatre étages. La chèvre y grimpait. À chaque étage, elle faisait le tour et saluait en levant la patte. Pour monter plus haut, elle se dressait toute droite. Plus elle montait et plus la place était petite. Et l’échafaudage avait bien deux mètres de hauteur. On pensait : « Si elle tombe, elle se cassera les pattes. » Et l’homme claquait quand même du fouet.

Mais, au moment où la chèvre, les sabots joints au sommet de la machine, tournait comme une toupie en faisant des révérences, Aline aperçut Julien. Elle ne l’avait pas vu venir et il était là, tout à coup. Et elle ne pensa plus ni au singe, ni à la chèvre, ni au chameau.

On fit la quête, c’est le mauvais quart d’heure, et tout le monde tourna le dos. Un petit garçon pâle secouait son as-siette, elle était presque vide. L’homme compta l’argent dans le creux de sa main en haussant les épaules, et la représenta-tion recommença à l’autre bout du village.

Henriette s’en était allée. Alors Aline étant seule se glis-sa vers Julien. Elle s’approcha par derrière, elle lui posa la main sur l’épaule et, comme il se retournait, elle sourit. Ses yeux étaient redevenus clairs comme les lacs de la montagne quand le soleil se lève.

 

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Lui, il fut embarrassé. Mais personne ne faisait attention à eux, à cause des bêtes. D’en haut, les têtes rapprochées étaient comme une couronne sombre où les nuques et les vi-sages figuraient des fleurs roses. D’en bas, on voyait la petite tête du singe et sa casquette à plumet blanc attachée sous le menton. Il fit partir son pistolet. Et Aline disait :

— Qu’as-tu fait, hier soir ? Pourquoi n’es-tu pas venu ?

Il répondit :

— On me voyait aller rôder tout le temps. C’est par pré-caution, tu comprends.

— Je t’ai attendu, dit Aline.

— Longtemps ?

— Oh ! oui, longtemps.

Mais le singe fouetté hurla. Et il reprit :

— Ils tourmentent ces bêtes !

Et il disait :

— Eh ! le singe, il a le dedans des mains comme un homme.

Elle disait :

— C’est pour la semaine prochaine ; sûr, cette fois.

— Que oui.

Pourtant, il s’écartait déjà d’elle et, se poussant du coude entre les groupes, il fut vite au premier rang. Puis il se tint là sans remuer jusqu’à la quête. Alors il jeta deux sous dans l’assiette, tandis que l’Italien s’étant découvert disait :

 

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— Mesdames et Messieurs, avant de quitter votre hono-rable village, je tiens à vous remercier.

Le chameau allongea son long cou, le singe rongeait une carotte et l’âne se mit à trottiner avec sa charrette où on voyait des morceaux de pain sec, la machine de la chèvre et de l’étoffe rouge à galons dorés.

Julien s’en retournant se représentait Aline, comment elle était venue vers lui et aussi la promesse qu’il avait faite. Mais on promet et on ne tient pas. Les paroles s’oublient, ce n’est qu’un petit bruit qu’on fait, qui s’en va en l’air avec les nuages. Les raisonnements sont plus solides, ils sont faits de pierre comme des maisons où on va se mettre pour être à l’abri. Il se disait : « C’est qu’elle s’y met trop ; elle est déjà comme une folle. Qu’est-ce que ça va être si ça continue ? Je ne peux pourtant pas me marier avec elle ; dans les bons ménages on a des deux côtés, elle n’a pas grand’chose. »

Ensuite il se disait : « Voilà à présent, comment faire ? Une qui pleure, qui peut crier ! Elles font des scènes, ça se-rait du beau. » Le moyen, c’est de se cacher. « Elle vient, eh bien ! on s’en va. Elle finira bien par comprendre. » Et il ajou-tait dans sa pensée : « Je ne suis pas le seul après tout, elle en trouvera un autre. »

Les colchiques avaient fleuri, petites flammes qui trem-blotent, que le vent souffle, qui ne sont rien, petites sœurs pâles de la brume.

 

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