Aline
Chapitre VI
Comme elle se peignait devant son miroir, Aline vit la joie cachée dans le fond de son cœur se lever près d’elle et l’appeler par son nom. Elle sourit. Ses cheveux lissés éclai-raient son front et elle était lavée d’eau fraîche. La lumière se tenait dans la chambre comme une femme en robe blanche. Ce fut le jour de la plénitude, mais le jour est court.
Elle faillit d’abord être découverte, le vent ayant fait battre ses croisées.
— Qu’avais-tu besoin, dit Henriette, de laisser ta fenêtre ouverte, cette nuit ?
Elle ne sut pas que répondre. Elle dit :
— C’est que je dormais.
Et elle fut bien grondée, mais elle garda son secret. Et il aurait mieux valu pour elle qu’il n’en fût pas ainsi, seulement il y a un arrangement des choses qui est fait depuis toujours ; nous entrons par les portes qui s’ouvrent devant nous et les autres restent fermées.
Le fourneau fumait, la fumée sentait la vanille, le feu ti-rait mal, il faisait toujours du vent. Aline s’émerveilla des choses, car tout avait changé. C’était bien sa mère, c’était bien la table et les chaises, le foyer noir et les fagots auprès, mais ce n’était plus rien de tout cela. Ou bien c’était tout cela avec autre chose encore. Elle non plus n’était pas comme avant. Et elle ne serait jamais plus comme avant.
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Cependant la vie l’avait reprise. Elle voyait qu’il faut être prudente et qu’elle ne l’avait pas été. Elle examina dans sa chambre. Quand elle s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, elle n’avait qu’un tout petit saut à faire, on pouvait sortir sans faire de bruit. Elle soufflerait sa lampe comme elle avait fait, mais ensuite elle écouterait à la cloison ; on reconnaît quand les gens dorment à leur façon de respirer ; puis elle at-tacherait les croisées avec des ficelles. Il y avait ses souliers à nettoyer en rentrant et ses jupes à brosser ; enfin se cou-cher sans lumière. Elle pensait : « Il y a quatre ou cinq choses. » Elle ne rougissait plus de mentir.
Quand le soir fut venu, elle fit comme elle avait pensé. Elle avait même troussé ses jupes. Julien avait bien dormi et bien mangé ; il rit, disant :
— On te voit les mollets, tu as du bonheur qu’il fasse nuit.
— C’est que tu sais, j’ai été grondée.
Elle raconta tout ce qui s’était passé pendant la journée, vidant son cœur comme on vide un sac, parce qu’il lui sem-blait que tout ce qui était à l’un était à l’autre et qu’ils n’avaient plus qu’une vie.
— Et puis, disait-elle, pendant que je dînais, j’ai pensé que tu dînais aussi, pendant que je mangeais mon pain, j’ai pensé que toi aussi tu mangeais ton pain et j’ai eu bien du plaisir. Est-ce que tu penses à moi quand je pense à toi ?
Il répondit :
— Bien sûr !
Chaque soir, ils se retrouvèrent. Ils suivaient le sentier jusqu’à l’endroit qu’ils s’étaient choisi. C’était un endroit so-
– 40 – litaire ; une haie bordait le talus du côté du chemin ; de l’autre côté, les champs se relevaient ; au fond, coulait une rigole ; un gros poirier les enveloppait de ses branches re-tombantes et l’herbe était molle comme un lit. Les étoiles les regardaient. Il y en a trop, on ne peut pas les compter. Il y en a qui sont jaunes, d’autres vertes et d’autres rouges. Les unes tremblent comme des chandelles dans le vent ; les autres sont fixes comme des clous plantés au ciel. Et il y en avait comme de la poussière.
La lune sortait de derrière la colline ; elle s’élargissait lentement, découpée en bas comme une scie à cause des sa-pins ; puis elle se poussait toute ronde et cahotante sur les pentes du ciel, et on voyait autour une lueur trouble comme une couronne poudreuse. Sa lumière en tombant détachait des branches une ombre froide, et le ciel paraissait tout à coup vide de ses étoiles.
— Tiens, disait Julien, voilà la lune qui se lève.
Aline répondait :
— On dirait que c’est le bois qui brûle.
— Comme elle est rouge !
— Et puis, à présent, elle est toute blanche.
— Elle est grande comme un gâteau.
Leurs voix se tenaient un moment au-dessus d’eux, avec incertitude ; puis bientôt, rabattues par la lune, elles s’égaraient dans les buissons.
Aline reprenait :
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— Elle a deux yeux, un nez et une bouche comme une personne.
— Oh ! disait Julien, elle est comme une tête de mort.
— Ne parle pas de ça, disait Aline, ça porte malheur.
Les bêtes de la nuit bougeaient dans les haies, la chouette criait dans les bois, ils s’aimaient.
C’était alors comme s’ils tombaient dans un grand trou ; et ils restaient longtemps au fond, étourdis. Mais, peu à peu, la terre, le ciel, la nuit ressortaient autour d’eux ; et ils sen-taient une fatigue douce dans les membres. Le plus souvent, ils parlaient peu, ils ne savaient pas que se dire. Aline disait :
— Je t’aime tellement ! tellement !
Il répondait :
— Moi aussi.
Et c’était tout. Ils n’avaient pas besoin d’autre chose que de se voir et de se toucher. Aline mettait sa main dans celle de Julien et se blottissait contre son épaule ; le drap rugueux grattait contre sa joue. Elle disait :
— Ça me pique, c’est comme du poil.
— C’est que c’est de la bonne étoffe.
Mais, parfois aussi, ils parlaient du passé. Elle regrettait le temps perdu sans Julien. Quand on aime, le temps où on ne s’est pas aimé est comme une belle robe qu’on n’a pas mise.
— Sais-tu, disait-elle, j’étais toute petite, j’avais une poupée ; un jour, elle est tombée dans le ruisseau, on l’a re-
– 42 – pêchée avec une grande perche, seulement le son avait fon-du. J’ai bien pleuré. À présent, ça m’amuse, mais j’ai eu beaucoup de chagrin.
Et il disait :
— C’est comme moi, une fois que je m’étais fourré dans les pois. C’est pas bien grand un carreau de pois, pourtant c’est haut ; quand on y est on ne voit plus rien ; ça a des branches qui cachent tout, qui vous prennent comme des bras. J’étais gourmand ; les pois, c’est bon ; et puis, on m’a cherché, moi je ne répondais rien, parce que j’avais peur d’être attrapé. Ah ! la… la… tu vois, trois quarts d’heure ; et puis, mes amis, quelle fouettée !
Ils riaient. Une fois, elle se mit à pleurer. Il ne compre-nait pas ce qu’elle avait. Il dit :
— Qu’as-tu ?
Elle répondit :
— Je ne sais pas.
— Est-ce que je t’ai fait du chagrin ?
— Oh ! non.
— Alors, quoi ?
— C’est parce que je t’aime.
Mais l’idée de Julien était qu’on n’avait pas besoin de pleurer parce qu’on s’aime. On n’a qu’à se prendre et à s’embrasser. C’est que les femmes n’ont pas la tête bien so-lide. Elles pleurent pour le bonheur, elles pleurent pour le malheur. Il voyait qu’Aline n’était pas faite comme lui. Et il eut un peu pitié d’elle.
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Il pensait aux filles qu’il avait rencontrées. On part en bande le dimanche, on va dans les villages voisins. Et là on fait des connaissances. Il y avait une grande fille rouge qui s’appelait Jeanne, qui riait en secouant la tête ; elle n’avait pas pleuré celle-là. Et une autre petite et maigre qui avait toujours des pommes dans sa poche et qui les sortait en di-sant :
— En veux-tu une ?
Et elle mordait dedans en ouvrant la bouche toute grande, et on entendait la pomme craquer. Julien pensait : « Et puis, quand même, elles se ressemblent toutes. Elles ont les cheveux comme ci, comme ça, elles sont grandes ou bien petites, elles rient ou bien elles pleurent, ça n’y fait rien ; elles y viennent toutes. Elles ne peuvent pas se passer de nous…
Mais Aline dit tout à coup :
— À quoi penses-tu ? tu ne dis plus rien.
Et il se rappela qu’elle était là.
— À quoi je pense ? À toi, bien sûr. Alors il lui serra le bras pour la faire crier.
— Oh ! disait-elle en riant, lâche-moi, tu me fais mal.
Mais il serrait plus fort.
— C’est pour qu’on sache pourquoi tu pleures.
— Tu me fais bien mal, reprit-elle, tu sais.
Et lui disait :
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— C’est que je ne serre presque pas, c’est à peine si je te touche. Ah ! si je voulais, tu verrais.
Ensuite, comme ils se levaient pour rentrer, il la prit des deux mains par la taille et la souleva pour lui faire voir qu’il était fort. Il disait :
— Veux-tu que je te porte ?
— Tu ne pourrais pas bien longtemps.
— Moi ! attends que j’essaie.
Et il l’emporta dans ses bras le long de la haie, comme un petit enfant.
— Tu n’es pas bien lourde, disait-il. Ah ! non. J’en porte-rais d’autres.
Et comme elle marchait de nouveau près de lui :
— Tu n’es pas bien grande non plus.
Et il pensait : « Elle se laisse bien faire, elle est bien commode. » « Seulement, ajoutait-il dans sa tête, c’est tou-jours la même chose. »
Puis la semaine s’écoula. Le dimanche soir, on dansa au village.
On avait construit un pont de danse sous les ormes, der-rière l’auberge. Vers les cinq heures, la musique arriva, et ils étaient six, trois pistons, une clarinette, un bugle et un trom-bone. Alors, ayant bu un verre pour se donner du souffle, ils s’assirent sur l’estrade enguirlandée et la danse commença. Les gros souliers battaient les planches en mesure et les mu-siciens, gonflant leurs joues, jouaient sans faire attention, tant ils avaient l’habitude. On n’entendait de loin que le
– 45 – trombone qui poussait ses grosses notes espacées comme un ronflement ; de plus près, les pistons aigus mêlés au bruit des pas qui marquaient la cadence faisaient un grand tapage. Après chaque danse, les musiciens remplissaient leurs verres qu’ils vidaient d’un seul coup, la foule envahissait l’auberge et les filles avec leurs ceintures de toutes les couleurs se promenaient dans le village.
Des drapeaux rouges à croix blanche et d’autres verts et blancs flottaient aux fenêtres de la salle à boire ; il y avait aussi des lanternes de papier pendues sur le perron. Tout au-tour du rond de danse, des branches de sapin qui sentaient la poix cachaient la charpente. Les enfants tiraient des pétards ; des charrettes aux brancards relevés attendaient devant les maisons ; et le crépuscule était rose. Enfin la nuit tomba.
Aline et Julien écoutaient la musique. Elle leur arrivait nette ou presque indistincte, selon que la brise hésitante la poussait jusqu’à eux ou la laissait retomber. Elle sortait de l’ombre et elle était triste.
Julien disait :
— Voilà qu’ils dansent une polka… à présent, c’est une valse. Quand même, si on avait pu y aller !
— Mais on ne pouvait pas.
— Naturellement.
Et il reprit :
— C’est que c’est bien joli au moins, c’est une bien bonne musique, des gens qui jouent toujours ensemble et qui les savent toutes par cœur. On commence tard, on n’a pas trop chaud. L’aubergiste a du fameux vin. Enfin, voilà !
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Ils se turent. À la fin d’un air, la musique cessait ; elle reprenait presque aussitôt ; et pendant les silences, on en-tendait des éclats de voix et de gros rires.
— Ils ne s’ennuient pas, dit Julien.
— On est encore mieux ici.
— Seulement il ne faudrait pas qu’on nous voie.
— Écoute, dit Aline, si on dansait aussi, on entend assez la musique.
— Oh ! allons-y, si tu veux.
Elle dit :
— Je n’osais pas te demander.
— Pourquoi pas ?
— Comme ça.
— Comme ça, dit-il, on sera aussi de la danse.
Ils dansèrent sous le grand poirier. Leurs haleines con-fondues leur échauffaient le visage. Aline fermait les yeux, la tête appuyée sur l’épaule de Julien et leurs jambes se mê-laient. Parfois la musique faiblissait et ils piétinaient sur place ; quand elle recommençait, ils tournaient plus rapide-ment pour rattraper la mesure. Et toute la nuit tournait au-tour d’eux, avec le poirier, les collines, le bois et même le ciel et les étoiles, comme une grande danse du monde.
Ils tournèrent ainsi longtemps. Mais Julien glissa sur l’herbe. Et il se dit tout à coup que les autres dansaient sur un plancher avec de la lumière et de quoi boire, et eux dans
– 47 – un pré mouillé, sous un arbre, comme des fous. Une espèce de colère lui entra dans le cœur. Il s’arrêta et il dit :
— J’en ai assez !
— Déjà !
— Eh bien, dit-il, il y a un quart d’heure qu’on tourne.
Ils se regardèrent, ils se voyaient à peine. Des noyers noirs et compactes comme des blocs de rocher fermaient la prairie.
Aline dit :
— Tu es fâché.
— Oh ! dit-il, c’est la fatigue.
Elle soupira. L’orchestre commençait la dernière valse.
Le vrai amour ne dure pas longtemps.
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