Aline
Chapitre IV
Quand Henriette fut couchée, Aline prit une feuille de papier. C’était un papier bleuâtre, comme on en voit dans les vitrines des villages, parmi les pipes, les vieux savons et les épingles à cheveux. En haut, dans un coin, il y avait deux mains roses enlacées avec des belles manchettes de den-telles et une couronne de myosotis autour ; et on lisait des-sous : « Ne m’oubliez pas. » On se sert de ce papier entre amies pour les anniversaires et entre amoureux pour les bil-lets doux ; on se le donne aussi en cadeau ; on en achète deux feuilles qu’on soigne et qui jaunissent sur les bords.
Aline trempa sa plume dans l’encrier et écrivit au milieu de la page :
« MON CHER JULIEN, »
Mais elle n’alla pas plus loin d’abord, parce qu’elle avait besoin de réfléchir. On a beau aimer tant qu’on peut, on ne sait pas toujours comment dire qu’on aime. Et il est plus dif-ficile encore d’écrire ; on dirait que les mots s’accrochent à la plume et ne veulent pas descendre. Pendant ce temps, la bougie brûlait. Parfois les moustiques se jetaient dans la flamme, alors on entendait un petit pétillement et ils tom-baient dans la cire fondue. Il y avait un courant d’air et de grandes ombres bougeaient sur le mur.
Tout à coup, Aline reprit sa plume et elle ne s’arrêta plus, les idées lui étant venues. Comme elle avait perdu l’habitude d’écrire depuis qu’elle n’allait plus à l’école et
– 26 – comme ses doigts s’étaient raidis, elle était obligée de s’appliquer ; c’est pourquoi elle tirait la langue. La plume aussi était rouillée. Pourtant toutes les lettres étaient bien ar-rondies et les majuscules avaient de belles boucles, des pleins et des déliés, comme sur les modèles d’écriture. Il ar-rivait seulement que les lignes remontaient du côté droit, car il est difficile d’écrire sur du papier tout blanc ; et les mots quelquefois, à la fin des phrases, étaient un petit peu trem-blés.
Aline écrivit pendant longtemps. Ensuite elle signa. C’était une longue lettre qui prenait presque deux pages. Il était dit dedans :
« MON CHER JULIEN,
« J’ai tellement peur que tu sois fâché que je veux te dire que je ne suis pas fâchée, seulement c’est maman qui ne veut pas que j’aille, parce qu’elle m’a vue et j’aurais bien voulu re-tourner, mais je n’ai pas pu ; seulement je ne peux plus ; si tu veux, nous nous reverrons comme avant, mais plus tard, j’ai pensé si tu veux m’attendre demain soir vers les dix heures vers la maison, elle dort et si tu ne peux pas, mets une lettre sous la haie, là où il y a le prunier, mais tu pourras bien, parce que je t’aime et je te dis adieu à demain.
« Ton amie qui t’aime de tout son cœur,
« ALINE. »
Lorsqu’elle relut sa lettre, elle ne put pas croire que c’était elle qui l’avait écrite. Il lui semblait que quelqu’un la lui avait dictée. Elle colla l’enveloppe et mit l’adresse : Mon-sieur Julien Damon. Comme l’écriture était grosse et l’enveloppe étroite, le dernier mot était partagé en deux.
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La bougie était presque toute brûlée. Elle pensa à sa mère qui dormait dans la chambre à côté. Qu’arriverait-il si sa mère savait ? Mais elle était bien résolue. Elle ouvrit la fe-nêtre et se glissa dehors.
Il était onze heures. Le vent soufflait par intervalle sur la route déserte. Le clocher pointu sortait d’entre les toits. Il y avait la nuit qui fait peur avec son silence et ses formes noires qui remuent, mais Aline avançait quand même, lon-geant les murs. Sur la place, l’auberge était encore éclairée. Les fenêtres découpaient deux carrés rouges de pavés où on voyait l’angle du perron aux degrés creusés et une man-geoire ; tout le reste était dans l’ombre. Sous la grosse lampe en cuivre de la salle à boire, la servante allait et venait, ran-geant les escabeaux sur les tables, afin que tout fût prêt pour balayer le lendemain matin. Aline s’arrêta un instant. Puis la lettre, en tombant dans la boîte, fit un grand bruit. C’était fi-ni. Alors son courage s’en alla d’un seul coup.
Elle rentra à la hâte. Les grillons criaient sans s’arrêter dans la campagne ; parfois la voix des crapauds, comme du coton, arrivait de l’étang. Un chat glissa près d’elle. Et elle chancelait sur ses jambes molles.
La lumière pourtant la rassura. Elle craignait surtout que sa mère ne l’eût entendue, mais la maison était tranquille. Elle dormit mal. Ses rêves se mêlaient à la réalité. Et elle se disait, sortant de ses songes : « C’est peut-être pour demain soir. » Et puis elle pensait : « Non, c’est déjà pour ce soir ! » car minuit était passé. Et elle frissonnait. Elle avait chaud à la tête et froid aux pieds. Enfin, l’aube s’agita devant les croi-sées comme un lambeau de toile grise, elle entendit sa mère se lever et elle se leva, elle aussi.
Henriette lui dit :
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— Comme tu es matineuse !
Elle répondit :
— Je n’avais pas sommeil.
Elle sortit dans le jardin, les nuages se défaisaient un à un. De petits morceaux de ciel bleu se montraient dans les déchirures. Les nids étaient vides, les oiseaux ne chantaient plus. Et des gouttelettes restées au creux des feuilles bril-laient comme des miroirs.
Aline était comme quelqu’un qui va partir pour un grand voyage. Toute sorte d’attaches s’étaient brisées dans son cœur. Il y avait dedans le regret du passé et la crainte de l’inconnu ; mais il y avait aussi de grands désirs comme des vagues qui la portaient vers Julien.
Elle se mit à récurer la cuisine et elle frottait le carreau à genoux, ayant noué autour de ses reins son tablier de serpil-lière. Et elle frottait de toutes ses forces avec une brosse et du savon, pour faire passer le temps, pendant que l’eau fai-sait de l’écume et que ses mains devenaient violettes, à force de tordre le torchon.
Ensuite, elle nettoya le râtelier aux assiettes luisantes, ternies au milieu par l’usure. Midi vint.
À l’heure du café, une voisine entra emprunter du cer-feuil pour sa soupe du soir. Ce sont des services qu’on se rend entre ménages. Et elle s’assit pour faire un bout de cau-sette.
— Voilà un air de bise.
— Oui.
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— C’est pour le beau.
— Peut-être bien.
Aline n’entendait rien de ce qu’on disait. Il lui semblait qu’elle avait les oreilles bouchées avec de la cire. Mais comme le temps dure ! Et elle pensait : « Est-ce qu’on voit comment je suis par dedans ? » Car elle croyait qu’on devait voir dans son cœur et lire dans ses yeux. Déjà la journée se penchait vers le soir. Depuis longtemps la voisine s’en était allée, portant son cerfeuil sous le bras dans une feuille de papier. Et Aline commença d’avoir bien peur.
Elle avait peur d’avoir osé faire ce qu’elle avait fait. Tout à coup elle se dit : « Comme le temps va vite ! » Et elle venait de se dire : « Comme le temps va lentement ! » Mais l’amour est ainsi. Elle se disait encore : « Voilà le soleil qui se couche, il faudra bientôt que j’aille. Oh ! non. » Et aussitôt son cœur lui répondait : « Quel bonheur ! »
La nuit venait. Elle alla voir sous la haie et n’y trouva rien. Elle pensa : « Il va venir, il va venir ! » Henriette finis-sait de mettre en ordre la cuisine. Le soir ramène la fatigue, elle avait sommeil. Elle dit à Aline :
— Tu vois, quand tu veux t’y mettre ! On a bien avancé, aujourd’hui.
Et Aline répondit :
— Oh ! oui.
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