Aline

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 14 sur 17

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Aline

Chapitre IV

 

 

Julien, toutefois, était en bonne santé et content de vivre. Quand il s’était montré dans le village, après l’aventure d’Aline, on l’avait accueilli comme si rien ne s’était passé. On avait jugé qu’il avait bien fait. Ensuite ce sont des histoires qui ne regardent personne. Julien payait à boire à l’auberge et ses amis le recherchaient. Et comme on faisait cercle autour de lui, il finit par parler d’Aline ; il di-sait :

— Tu sais, c’est qu’elle ne voulait pas me lâcher, comme une sangsue, je te dis, tant elle était prise, hein ?

Les autres admiraient ses cheveux frisés, son front bas et la grosse veine qui se gonflait entre ses sourcils quand il s’animait. Ils pensaient : « Celui-là, il a eu au moins une femme qui l’aime. »

— Oui, reprenait Julien, je lui ai encore donné deux boucles d’oreilles en or. Elle ne me les a pas rendues.

Il frappait du poing sur la table en riant. Le petit vin vert qui sent le soufre sautait dans les verres. Et, parmi le silence, on entendait un vieux qui disait à la table du fond :

— C’est une bête qui vaut toujours bien ses quatre cents.

Mais le père et la mère Damon étaient inquiets pour l’avenir. Ils s’étaient dit : « Où est-ce qu’on s’arrête, une fois qu’on a commencé ? Il faut le marier. » Et ils lui cherchèrent une femme. Ils eurent de la peine. Ce n’est pas qu’il manque

– 90 – de filles qui seraient heureuses d’avoir un mari, mais les bonnes sont plus rares, et il faut bien des qualités. À la fin, pourtant, ils trouvèrent quelqu’un à leur convenance au vil-lage voisin. Celle qu’ils avaient choisie était riche et fille unique. Et, au commencement de mai déjà, Julien se fiança. C’était le soir. La sage-femme dit en entrant :

— Il y a du nouveau et du beau. Voilà Julien qui vient de se fiancer.

Aline entendit de sa chambre. Elle sentit comme de la glace, puis comme du feu. Et, depuis ce moment, elle ne sut plus très bien ce qu’elle faisait.

D’abord le petit allait toujours plus mal. Il se refroidissait lentement. On avait beau chauffer des linges qu’on lui posait brûlants sur le ventre et mettre aussi des bouteilles d’eau bouillante autour du berceau, l’enfant demeurait engourdi sous ses couvertures ; seuls, ses yeux remuaient sans voir.

Vers onze heures, Henriette alla se coucher un moment, car elles veillaient chacune à son tour. Aline s’accouda près du berceau. Elle avait perdu conscience de ce qui l’entourait. Elle regarda son enfant. Elle pensa : « Quel nom est-ce que je vais lui donner, à ce petit ? Henri, à cause d’Henriette… ou bien peut-être… non. Il faudra, en tous cas, qu’on le baptise avant trois mois. » Mais elle se reprit bien vite : « Ah ! c’est vrai, il est trop malade, il faut attendre de voir. »

Et puis elle pensa : « Il a une bien grosse tête et les yeux tout collés ; mais il a un peu moins de poils par la figure quand même. C’est des poils qui tombent vite, on ne les ver-ra bientôt plus. »

Alors elle se leva et se mit à marcher dans la chambre. Il n’y avait qu’un étroit passage entre le lit et le berceau. Elle

– 91 – allait jusqu’à la fenêtre et s’en revenait, et recommençait. Quelque chose comme une main la tenait à la nuque et la poussait en avant. Ses pas retentissaient dans sa poitrine. Il lui semblait qu’elle marchait depuis deux jours.

Elle s’assit. Elle prit les boucles d’oreilles dans sa poche ; elle les tournait et les retournait entre ses doigts d’un air égaré. Elle pensait : « Elles sont bien jolies, ces boucles d’oreilles ; si je pouvais les mettre, mais je ne peux pas les mettre. Il y a du corail au bout. C’est beau, le corail. »

Elle se remit à marcher. Et, pour la première fois, son-geant au passé, elle sentit la colère et la vengeance dans son cœur. Elle se disait : « Ils m’ont fait trop de mal. Le pauvre petit ! C’est leur faute, s’il est ainsi. C’est pas pour moi, c’est pour lui, quand on le voit comme il est là. Ah ! mon Dieu. » Ses doigts se crispaient comme pour griffer et ses dents grin-cèrent. Elle aurait voulu mordre. Elle répétait : « Ils m’ont fait trop de mal, ils m’ont fait trop de mal. »

Le plancher craquait sous ses pas. Henriette cogna à la paroi et dit :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, répondit-elle.

Elle se rassit. La bougie coulait en se consumant. Hen-riette éternua ; et puis on n’entendit plus rien, elle s’était rendormie.

Minuit avait sonné. Tout à coup, Aline se mit à sanglo-ter. Il se fit un grand cri dans sa tête : « Il est fiancé ! il est fiancé ! C’est fini. Ah ! le pauvre petit, il vaudrait mieux qu’il meure. Et moi… »

 

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L’enfant remua dans son berceau. Sa respiration était sif-flante et rare, avec un bruit de déchirement. Aline considé-rait son fils de ses grands yeux hébétés. « C’est fini, pensait-elle, il va mourir, il va mourir ! » Ses paupières restaient sèches. Elle voulut prendre l’enfant ; il vomit une sorte de bile verdâtre. Elle détourna la tête.

— Oh ! non, dit-elle, oh ! non, je ne veux pas.

Les matières, épaisses et visqueuses, s’étaient répandues sur la bavette et y restaient attachées. Les efforts qu’il faisait tordaient son petit corps. Il semblait que la vie se réfugiait plus profond, à chaque secousse, pour le faire souffrir plus longtemps. Et Aline frissonna.

Et, à ce moment, il y eut une force qui vint en elle et qui agit en elle sans qu’elle pût résister. Ses mains s’agitèrent convulsivement. Alors elle replia le traversin sur la tête de son enfant, pesant de tout son poids. On entendit un petit bruit pareil au murmure de l’eau dans le goulot d’une fon-taine ; elle appuya plus fort, on n’entendit plus rien. Elle ôta le coussin ; l’enfant avait la bouche et les yeux ouverts ; mais ses yeux étaient blancs, s’étant retournés. Un peu de sang avait coulé jusque sur le menton.

Elle essuya le sang avec son tablier. Elle se dit : « Il est mort, il est mort ! » Et elle n’éprouva aucune douleur, mais de la surprise. Elle souleva dans ses bras le petit cadavre ; puis, l’ayant étendu sur le lit, s’assit auprès et resta là. Et, soudain, elle vit le chameau, le petit singe et la chèvre sa-vante ; tout revivait devant elle dans ses moindres détails. L’homme avait un foulard rouge, le ciel était gris. Le tambour battait, le chameau allongeait sa tête pointue. Puis Julien pa-rut sur la place ; il portait un gilet à manches de coutil et le ruban de son chapeau avait une agrafe d’acier. Elle lui par-

– 93 – lait, il répondait ; le singe agitait son épée et une petite fille qui avait la coqueluche toussait d’une toux sèche et rauque.

Mais ses rêves s’éparpillèrent d’un seul coup comme le brouillard dans le vent et elle retrouva le petit cadavre près d’elle. La bougie fumait sur la table. Elle se dit de nouveau : « Il est mort ! il est mort ! » Et alors elle poussa un cri, ouvrit la porte et sortit en courant.

La lune, à son dernier quartier, s’était couchée derrière les bois. Il n’y avait que les étoiles et leur cendre insensible qui tombait dans les arbres. La nuit était pure. L’air léger passait par bouffées, hérissant l’herbe. Aline courait au ha-sard en pleins champs, sautant les rigoles et buttant aux ta-lus. Devant elle de vagues formes occupaient l’espace. Der-rière elle, sous le ciel paisible, les maisons du village, grou-pées autour de l’église, semblaient un troupeau de moutons endormis près du berger debout.

 

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